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Compte rendu : “Une Place dans le temps : Une école d’été pour l’étude des femmes et de la temporalité en Europe à la période moderne” (6-8 juillet, Université de Lille)

Billet rédigé par Agathe Bonnin et Léon Rochard

EN

Att. Jacques Callot, Vieille Femme les mains étendues au dessus d’un brasier, XVIe siècle. Plume et encre brune, lavis brun sur papier, 14,2 x 9,9 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts. Cliché C. Simoulin © Palais des Beaux-Arts de Lille

Dessin attribué à Jacques Callot présenté lors de la visite des collections d’arts graphiques par Patricia Truffin. Il fonctionne à la fois comme allégorie du grand âge et de l’hiver, mais aussi comme représentation artistiquement expressive du monde paysan, que Callot fera ensuite imprimer dans sa série des Gueux.

Du 6 au 8 juillet 2026 s’est tenue l’école d’été « A Place in Time : A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe », organisée par Léon Rochard (Université de Lille, membre du projet Capt.) et Agathe Bonnin (CY Cergy Paris Université, membre du projet AGENART) dans le cadre du projet « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648) ». L’événement était organisé avec le laboratoire HARTIS (Université de Lille) et hébergé dans ses locaux ainsi qu’au Palais des Beaux-Arts de Lille, avec le soutien d’une bourse de l’Institut du Genre. L’objectif de l’école d’été était d’aider les participant·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Les présentations et échanges qui se sont tenus à cette occasion donneront lieu à une publication collective, prévue début 2027 sur le carnet hypothèses du projet, avec un profil détaillé des participant·es. 

6 juillet 2026

Clara Peeters, Nature morte, v. 1611. Huile sur panneau, 55 x 73 cm. Madrid, Musée du Prado.

Le couteau, clairement mis en avant dans la composition et que l’on serait tenté de saisir, arrête le regard par la signature de l’artiste, gravée dans le manche. Comme Annelies Verellen l’a montré, il ressemble bien aux couteaux de mariage traditionnellement offerts aux femmes à cette époque. Ici, le statut de femme mariée est montré comme indissociable de l’image que Clara Peeters construit d’elle-même en tant qu’artiste.

La première journée de l’école d’été s’est ouverte sur une introduction générale présentée par Agathe Bonnin et Léon Rochard. Il s’agissait d’exposer les principaux enjeux posés par l’intersection entre genre et temporalité à l’époque moderne, et d’introduire les différents cadres méthodologiques auxquels les participant·es étaient invité·es à réfléchir. Des études de cas spécifiques ont permis d’ouvrir la conversation sur les similitudes et différences entre les contextes britannique, français, espagnol, et néerlandais. 

Après un échange autour des questionnements spécifiques à chaque participant·e, tels que l’utilisation de concepts et cadres de pensée contemporains issus des études de genre, queer ou décoloniales pour étudier la période moderne, nous avons écouté les présentations d’Annelies Verellen (doctorante à McGill University, Montréal), Femke Valkhoff (doctorante à l’Université d’Utrecht) et Chenyang Ma (masterante à KU Leuven). La présentation d’Annelies Verellen s’intitulait « Domina Domus: The Knife as a Moral Compass and Promotional Tool for the Woman Artist ». Elle y étudiait le couteau de mariage intégré par Clara Peeters dans certaines natures mortes en tant qu’outil affirmant son autorité artistique en même temps que son rôle comme femme et épouse – lié à une certaine façon d’habiter le temps – mais aussi de se placer dans une tradition de la signature au long court. Femke Valkhoff a ensuite exposé un pan de ses recherches doctorales sous le titre « Lucretia Christina van Bochoven. Intellectual Self-development and Lifelong Learning ». À travers la correspondance et les poèmes de Lucretia Christina van Bochven, elle explorait la temporalité et spatialité de l’apprentissage des filles van Bochen dans leur enfance, mais aussi la façon dont l’apprentissage continuait, sous d’autres formes, à d’autres étapes de sa vie – en particulier pendant sa réclusion. Enfin, Chenyang Ma a présenté un papier tiré de son travail de master, « Love magic and the entangled world behind its practice in the seventeenth-century New Mexico ». Elle a exposé aux autres participant·es et intervenantes invitées les questions méthodologiques auxquelles elle fait face à cette étape de sa recherche, en particulier la difficulté d’étudier des personnes triplement marginalisées — du fait de leur place dans le système colonial, leur position sociale et leur genre — dont on ne conserve pas d’écrits à la première personne. 

Laura Bass, professeure à l’Université de Brown, a ensuite exposé dans une conférence cadre ses réflexions sur la temporalité dans la vie d’Estefanía de la Encarnación, une moniale espagnole qui fut à la fois peintre et écrivaine. Sa conférence mobilisait à la fois la théorie littéraire sur la temporalité de l’autobiographie et l’historiographie récente sur l’expérience des religieuses dans la Monarchie hispanique du XVIIe siècle, offrant de riches pistes méthodologiques. La journée s’est terminée par un atelier paléographique collaboratif sur deux textes du XVIIe siècle, en néerlandais et en espagnol. Les participant·es ont pu y développer leurs capacités de déchiffrement mais aussi d’analyse critique de diverses typologies de sources primaires, en tant qu’outils pour comprendre les temporalités des femmes à l’époque moderne. 

7 juillet 2026

Nicolaes Maes, Jeune Femme à sa couture, 1655. Huile sur panneau, 55,6 x 46,1 cm. Londres, Mansion House.

Dans son article, Hanneke Grootenboer attire l’attention de ses lecteur·ices sur la proximité entre certaines représentations du travail textile féminin et les images de penseurs et de philosophes aux Pays-Bas du XVIIe siècle. Elle y montre également que le travail textile pouvait être perçu par les femmes qui le pratiquaient comme un temps de réflexion intellectuelle.

Lors de la deuxième journée se sont tenues les présentations de Jasper Martens (doctorant à l’Université de Californie, Santa Barbara), Elie Pretot (doctorante à l’École Normale Supérieure de Paris et à l’Université Toulouse Jean-Jaurès), et Oana Stan (chercheuse indépendante, fondatrice du projet Women of Haarlem).  

Dans sa présentation de intitulée « Playing with Time: Identity and Queer Temporality in Seventeenth-Century Portrait Miniatures with Mica Overlays », Jasper Martens a détaillé ses recherches sur un corpus de portraits miniatures sur lesquels pouvaient être superposées des accessoires, costumes, décors, et personnages peints sur des calques transparents. Il y proposait une analyse de ces objets en tant que technologies matérielles offrant la possibilité d’explorations et transformations identitaires (sociales, géographiques, de genre), en réfléchissant aux différentes manières dont ce jeu pouvait engager un rapport particulier au temps. Elie Pretot a ensuite exposé une réflexion intitulée « Staging the Old Witch in 16th-Century Drama. Challenges and Implications ». Centrée sur le début de la chronologie de sa thèse, cette communication interrogeait les méthodes et sources à disposition pour comprendre l’archétype de la vieille sorcière dans le théâtre en lien avec la culture visuelle contemporaine. Enfin, Oana Stan a présenté les premières étapes de son projet de recherche actuel : « Synecdoche, Rubens. Olfaction, Food, and the Performance of Wealth in a Patrician Home ». Elle y expliquait le choix de ce cas d’étude, et posait les bases d’une étude de la cuisine comme lieu où se structure, matériellement et sensoriellement, la temporalité genrée dans le lieu de travail d’un artiste de l’époque moderne.

Catherine Powell-Warren, professeure assistante à KU Leven, a conclu la matinée avec une conférence cadre intitulée « Through the Lens of Time: Women, Art, and Praxis », recontextualisant la pratique d’artistes telles que Maria Sibylla Merian, Rachel et Anna Ruysch, ainsi qu’Anna Maria Janssens par rapport aux différentes temporalités genrées dans lesquelles elles étaient prises (leur mariage, leurs grossesses, les tâches ménagères, l’éducation et l’entraînement artistique de leurs enfants). Ceci a permis de mieux comprendre le fonctionnement de leur atelier ou leur rôle dans l’entreprise familiale, mais aussi d’interroger en profondeur des prémices traditionnels de la recherche en histoire de l’art, comme ce que l’on désigne par les mots d’artiste ou de création. 

Dans l’après-midi se sont tenus deux ateliers bibliographiques animés respectivement par Hanneke Grootenboer (professeure à l’Université d’Amsterdam) et Saskia Beranek (professeure à l’Illinois State University). L’atelier dirigé par Hanneke Grootenboer consistait en une discussion méthodologique basée sur les recherches des participant·es et sur leur lecture de son article « Sewing as a Form of Thinking: The Needle versus the Pen in the Dutch Republic » (The Art Bulletin, février 2026). Le dialogue a exploré l’importance des questions de temporalité dans la querelle des femmes, et la nécessité de prendre en compte l’agentivité des spectatrices face à des œuvres souvent interprétées de manière univoque comme des outils de disciplinement du temps des femmes, pour faire apparaître des modes de consommation plus divers de celles-ci. Saskia Beranek a ensuite parlé de son ouvrage paru en 2026 chez Routledge, The Cultural Work of the Early Modern Dutch Portrait. Amalia van Solms and the Shape of the Self in European Art, où elle explore l’inscription spatiale et temporelle d’Amalia van Solms au pouvoir au travers de la distribution spatiale de son palais et du décor de ce dernier. Elle a exposé les recherches doctorales dont il était issu, mais aussi le long travail de transformation de ces recherches en un ouvrage publiable, ouvrant une réflexion sur les changements de paradigme historiographique amené dans les dernières décennies par les études sur le genre. 

8 juillet 2026

Erasmus Quellinus le jeune, Jésus chez Marthe et Marie, entre 1650 et 1675. Huile sur toile, 113,2 x 163,5 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’interprétation par Erasmus Quellinus le jeune du thème de Jésus chez Marthe et Marie thématise parfaitement les questionnements autour des impératifs temporels qui incombaient aux femmes à la période moderne, par cette diagonale qui oppose le temps passé à s’occuper des tâches ménagères (Marthe) à celui passé à méditer sur les paroles du Christ (Marie).

Le troisième et dernier jour de l’école d’été s’est déroulé au Palais des Beaux-Arts de Lille, où les participant·es étaient invité·es à présenter des recherches préparées pour l’occasion sur une série d’objet sélectionnés par les organisateur·ices en concertation avec l’équipe des conservateur·ices. La matinée était consacrée aux collections de peintures, suivant un parcours établi avec l’appui de Donatienne Dujardin. Nous avons été accueillis l’après-midi dans le cabinet des dessins et estampes par Patricia Truffin, pour étudier une série d’œuvres choisies avec l’aide de Cordélia Hattori. La journée s’est terminée dans les collections de médailles, à propos desquelles nous avions échangé avec François Becuwe. Outre les présentations des participant·es sur le corpus d’objet sélectionnés, Léon Rochard a proposé un atelier méthodologique autour d’une des médailles exposée, commanditée pour Marguerite de Parme en 1567, à propos de laquelle il avait déjà publié sur le présent blog

Nous remercions chaleureusement les participant·es et invitées pour la qualité des échanges, ainsi qu’Aurélie Gyselinck, Thibaut Foutreyn, Christine Aubry et l’Institut du Genre pour leur accompagnement. À bientôt pour la publication des résultats ! 

Programme

A propos des organisateur·ices

Agathe Bonnin (elle) est docteure en Histoire de l’art et en Études hispaniques par l’Université autonome de Madrid et CY Cergy Paris Université. Ses recherches doctorales ont mis en évidence la contribution des femmes à la culture visuelle et matérielle du culte à l’eucharistie à la cour d’Espagne au XVIIe siècle. Actuellement chercheuse postdoctorale au sein du projet ERC JestArt, elle étudie les représentations de corps jugés “extraordinaires” dans les cours européennes au XVIIe siècle, pour comprendre la production et les usages de ces images et leur place dans l’historiographie et le canon artistique – avec une attention particulière au genre performé par ces corps. 

Léon Rochard (il/iel) est chercheur postdoctoral au sein du projet Capt. Son profil est disponible sur le présent blog.

International Medieval Congress Leeds 2026 “Temporalities”

L’IMC de Leeds se tient cette année du 6 au 9 juillet 2026 sur le thème des Temporalités. Le projet Capt y sera largement représenté et propose les interventions suivantes.

Monday 6 July 9.45-10.30 – Esther Simpson Building : LG 08

Keynote Lecture by Elodie Lecuppre-Desjardin : “Considering the Multiple Temporalities of Late Medieval Societies ; A Path Towards Differential History”

Tuesday 7 July 16.30-18.00- Clarendon Building 1. 06

Session 814 Time an Power in the Renaissance: Temporalities of the Burgundian-Habsburg Chanceries organized by Maxim Hoffman and moderated by Elodie Lecuppre-Desjardin

Thursday 9 July 9.00-10.30 – Esther Simpson Building 3.02

Session 1524 Res Futurae : Futures in the Late Medieval Low Countries, I. Paper delivered by Marie-Hélène Meresse : “Governing for possible Futures”

Thursday 9 July 14h15-15h45 – Maurice Keyworth Building 1.31

Session 1722 The Time of the Burgher at the end of the Middle Ages (14th-15th c.) organized by Sebastian Hackbarth and Anne-Frederique Provou, moderated by Elodie Lecuppre-Desjardin.

Pépite : De l’échec au monument : l’intelligence temporelle de la médiatisation du départ des Pays-Bas de Marguerite de Parme (1522–1586) en 1567

Billet rédigé par Léon Rochard

Dans ma dernière pépite, j’avais étudié la médaille conçue par Francesco de Marchi et frappée par Jacques Jonghelinck pour Marguerite de Parme en 1567. Je l’ai analysée comme une tentative de maîtriser l’image de l’ancienne gouverneure des Pays-Bas au moment de sa démission, alors qu’elle ne parvenait plus à convaincre Philippe II de sa capacité à maîtriser la situation politique. Cette étude m’a conduit à m’interroger sur l’agentivité de Marguerite sur cette image et sur la manière dont celle-ci était partagée entre elle et ses proches conseillers. Dans la présente contribution, je souhaiterais prolonger cette réflexion en examinant plus largement les stratégies de médiatisation qui accompagnent ce départ. Il s’agit de montrer comment ces stratégies s’adaptent au contexte politique immédiat, aux contraintes qu’il impose comme aux occasions qu’il ouvre, et de s’interroger sur leur efficacité réelle dans la construction et la diffusion d’une image publique de Marguerite de Parme.

Dans une lettre du 2 novembre 1567 écrite au secrétaire d’Octave Farnèse (1524–1586), époux de Marguerite de Parme, Francesco de Marchi (1504–1576) s’indigne de voir le duc d’Albe (1507–1582) tenter de s’attribuer le mérite de l’apaisement de l’insurrection de 1566. Selon lui, ce mérite revient en réalité à la gouverneure, alors sur le point de rentrer en Italie. Celle-ci avait démissionné en avril de la même année, en réaction à la décision de Philippe II (1527–1598) d’envoyer le duc d’Albe aux Pays-Bas, pensant que celui-ci ne pourrait qu’aggraver la situation, en plus de récolter des honneurs qui ne lui reviennent pas1. Le duc d’Albe semble avoir rapidement cherché à tirer parti de la situation : d’après De Marchi, il aurait fait frapper deux médailles (qui ne nous sont pas parvenues aujourd’hui), l’une représentant deux figures agenouillées (le Brabant et les Flandres) lui offrant les clés de la ville, et l’autre le montrant en train de soutenir la religion sur le point de tomber2.

Mais ce n’est pas de son fait, car lorsque la religion était sur le point de tomber, c’est Son Altesse qui l’a tenue sur pied, et non lui qui était en plein milieu de l’Espagne, et qui est venu ensuite les pieds sous la table ; j’aurais bien voulu le voir au milieu des trois-cents gentilhommes qui sont entrés armés dans le palais, deux par deux, l’arquebuse à la ceinture, tout comme Son Altesse qui se tenait aux milieux d’eux à ce moment-là ; […] alors nous aurions vu s’il aurait maintenu sur pied la religion3.

Fig. 1 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

La préoccupation de Marguerite de Parme pour sa réputation n’était donc pas infondée. Francesco de Marchi avait déjà pris l’initiative, très peu de temps après la démission de cette dernière, de faire frapper deux médailles mettant en avant ses efforts pour résoudre la crise (les modèles FAVENTE DEO et A DOMINO FACTUM EST ISTUD abordés dans mon précédent billet). Il me semble cependant pertinent de mettre en rapport cette lettre avec une autre médaille connue de Marguerite portant la date de 1567 (Fig. 1), au revers de laquelle, devant un temple, une figure brûlant un faisceau d’armes et représentant la paix foule de ses pieds une forme monstrueuse4. La devise, « Belgici Tutela », signifiant « gardienne des Pays-Bas », est donc efficacement illustrée par une figure condensant le combat de Marguerite pour la religion et pour la paix. La bête qu’elle foule au pied fait en effet référence au dragon de l’hérésie que défait sa sainte patronne et le temple peut évoquer l’institution de la religion, tandis qu’une allégorie de la paix, identifiable à Marguerite, est représentée mettant fin au conflit. Le temple représenté s’assimile également à un arc de triomphe, faisant office de monument commémorant le conflit et sa résolution, mais annonçant peut-être également le début d’une nouvelle ère de paix. La médaille va donc à l’exact opposé du récit que cherche à imposer le duc d’Albe à travers ses médailles ; de manière plus étonnante encore, elle fait appel au même artiste, Giuliano Giannini, évoqué dans la lettre comme étant en contact avec de Marchi5. Sous le buste, on peut d’ailleurs déceler l’inscription que je propose de lire, dans l’exemplaire du Louvre (Fig. 2), « IVL•G•F », soit « Giuliano Giannini fecit », une version abrégée de l’inscription « IVLIANO FE » que l’on peut voir sur d’autres médailles6. Ceci suggère que cette médaille pourrait avoir été faite en réponse à celles du duc d’Albe, ou du moins que le mérite de l’apaisement de la situation faisait l’objet d’une compétition intense : le fait même que trois médailles portent la date de 1567 le confirme suffisamment. De même, le rappel sur l’avers de la parenté (quoiqu’illégitime) de Marguerite avec Charles Quint, absent d’autres médailles, reflète l’instabilité de sa position7 et la volonté de sécuriser celle-ci.

Fig. 2 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

Si la portée de diffusion de ces médailles est difficile à évaluer, elles ont plusieurs avantages certains dans ce qu’on pourrait appeler une stratégie médiatique autour de la démission de Marguerite. D’abord, ces petits objets peuvent être fabriqués rapidement et circuler facilement. Ils permettent ainsi de réécrire les événements de manière quasi immédiate et de prévenir ainsi toute atteinte à la réputation de Marguerite. Ensuite, ils sont envoyés à ses soutiens existants, assurant la solidité de son réseau et ainsi son retour en Italie dans les meilleures conditions8). Cette stratégie est fréquente chez les femmes de pouvoir à la période moderne, qui sont souvent plus mobiles et doivent assurer le maintien d’un réseau en se rendant présentes à lui par la correspondance ou par des dons de miniatures et de médailles9. Ces réactions rapides à un événement présent sont donc aussi un moyen d’assurer l’avenir. Cette stratégie se poursuit d’ailleurs à son arrivée en Italie, où les cérémonies d’entrées triomphales deviennent des occasions de pérenniser cette version de l’histoire. En témoigne un passage du récit de son entrée à Plaisance le 1er février 1568 :

Au revers [d’un tableau du décor], qui était de facture similaire, on voyait un autre tableau, dans lequel étaient peints de nombreux seigneurs qui, voyant Son Altesse partir de leurs terres, et traverser la mer pour aller en Italie à bord d’autres navires, montrent leur douleur ; Son Altesse se retourne vers eux, se montrant sur la poupe d’un de ces navires, et semble leur dire, comme on pouvait le lire, Multi melius procul, quàm propè rem suam gessere.10.

Cette dernière phrase semble évoquer, directement ou non, une citation issue des Epistulae ad familiares de Cicéron : « Multi suam rem bene gessere et publicam patria procul », que l’on peut traduire par « Beaucoup ont bien servi leurs intérêts privés et ceux de la patrie en étant loin »11. La version utilisée dans le décor se traduit légèrement différemment : « Beaucoup ont mieux mené leur affaire de loin que de près ». Le départ de Marguerite est justifié par un exemple d’autorité : comme celui de l’interlocuteur de Cicéron, il n’est pas volontaire12, mais n’empêche pas la gouverneure d’agir, même de loin, et de ne jamais relâcher son attention. En un mot, ce moment de l’entrée triomphale fait valoir la possibilité d’une agentivité à distance. Elle exploite ainsi parfaitement ce moment, assurant la transition de son image depuis son ancien poste de gouverneure vers un retour à son rôle de duchesse de Parme : la devise fonctionne alors dans les deux sens, assurant qu’elle n’a relâché sa vigilance ni envers les Pays-Bas, ni envers son duché. Par ailleurs, pour paraphraser l’analyse de Derval Conroy des récits de l’entrée triomphale à Amsterdam de Marie de Médicis (1573–1642) en 1638, la description des œuvres temporaires utilisées lors de son entrée commémore l’événement pour la postérité, « re-présente » sans cesse la duchesse à ses sujets, et explicite la signification de l’appareil iconographique, pérennisant ainsi l’image qu’a voulu imposer Marguerite ou sa suite13.

L’événement de sa démission et de son départ est donc noyé par une médiatisation importante et sensible aux opportunités d’imposer une image à la fois de l’événement et de Marguerite. À travers des objets pouvant être produits rapidement et diffusées de différentes manières, l’événement de la démission, au lieu d’être lu comme un échec, prend donc la dimension d’un monument14 qui profite au contraire à la légitimation du pouvoir de Marguerite, qui donne l’image d’une gardienne éternelle de la paix et de la religion des Pays-Bas, même après son départ.

Bien sûr, l’image négative qu’elle a laissée aux Pays-Bas pose la question de l’efficacité de cette stratégie. Mais de fait, la cible des stratégies de construction de son image semble avoir été, dans de nombreux-cas, l’Italie, à grande échelle (par ses échanges avec les différents papes ou son lien avec le cardinal Farnèse) et à un niveau plus restreint, celui de ses duchés, qui lui assuraient un rôle politique et un statut plus pérennes15. Ceci s’oppose au cas de Marie de Médicis, qui comme l’a montré Léonie Marquaille n’a pas pu avoir l’entière maîtrise de la communication autour de son exil, dans des territoires dont les enjeux étaient différents des siens16. Dans un territoire qui était le sien, elle avait ainsi la marge de liberté nécessaire pour assurer la durabilité de sa version des événements, ce que montre clairement la description de ses funérailles en 1586 :

Son Altesse ramena à la foi catholique certains princes des Flandres qui avaient pris les armes pour faire prêcher des doctrines erronées, et à l’aide de la vérité et de la religion, elle les ramena à la vraie foi et à l’obéissance de l’église, et les aurait enfin entièrement purgés si elle était restée dans ces provinces17.

Enfin, une statue la représente en majesté, couronnée et un sceptre à la main, « symbolisant les gouvernements parfaits et saints que Son Altesse a administrés, tant en Flandre que dans son État et à l’Aquila »17. La mémoire de son départ s’efface ici derrière la mise en avant de son bon gouvernement et de ce qu’elle aurait accompli, si elle n’en avait pas été empêchée. En cela, la médaille de Giannini, qui porte pourtant la date précise de 1567, n’est pas la commémoration de son rôle de « Gardienne des Pays-Bas » qu’elle aurait abandonné en démissionnant, mais bien une tentative de la présenter comme gardienne éternelle. Le présent de 1567 s’abstrait alors de toute contingence, pour être sublimé en une date monument.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Mes recherches sur Marguerite de Parme donneront lieu à la publication d’une monographie ou d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII. 1568. Vincenzo Conti.

Pour aller plus loin

Adorni, Bruno. 2003. « Il ruolo di Margherita d’Austria nella costruzione del Palazzo Farnese di Piacenza ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 107‑25. Rome: Bulzoni.

Conroy, Derval. 2007. « Iconographie et mise en scène d’un pouvoir au féminin. Les quatre livres d’entrées de Marie de Médicis en exil ». In Les Jeux de l’échange : entrées solennelles et divertissements du XVe au XVIIe siècle, édité par Marie-France Wagner, Louise Frappier, et Claire Latraverse, 189‑221. Paris: Honoré Champion.

Loon, Gerard van. 1732. Histoire métallique des XVII provinces des Pays-Bas, depuis l’abdication de Charles-Quint, jusqu’à la paix de Bade en MDCCXVI. Vol. I. La Haye: Gosse.

Mantini, Silvia. 2003. « Ceremonie, Ingressi, Funerali: Simboli e Potere di Margherita d’Austria ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 227‑70. Rome: Bulzoni.

Marquaille, Léonie. 2021. « “Des réceptions royalles” pour une reine en exil. Ambitions artistiques et enjeux diplomatiques lors de l’entrée de Marie de Médicis à Amsterdam en 1638 ». Dix-septième siècle 291:167‑83. https://doi.org/https://doi.org/10.3917/dss.212.0167.

Meijer, Bert W. 1988. Parma e Bruxelles: committenza e collezionismo farnesiani alle due corti. Milan: Silvvana.

Nisard, Désiré, éd. 1869. Oeuvres complètes de Cicéron avec la traduction en français. Paris: Imprimerie de l’Institut de France.

Rossi, Umberto. 1888. « Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria ». Rivista Italiana di Numismatica I:333‑50.

Traversi, Laura. 2003. « La ritrattistica di Margherita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa (II) ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 281‑326. Rome: Bulzoni.

Ziegler, Georgianna. 2024. « Queen without a country: Elizabeth of Bohemia 1596-1662, exile and the Esther Story ». In Women in Exile in Early Modern Europe and the Americas, édité par Linda Levy Peck et Adrianna E. Bakos, 196‑214. Manchester: Manchester University Press.


  1. Le contexte de cette démission est résumé dans ma première contribution : « ‘C’est là l’œuvre du seigneur’ : Marguerite de Parme (1522-1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle » (URL : https://capt.hypotheses.org/11097, publiée le 22 janvier 2026). []
  2. Rossi 1888, 341‑47. []
  3. Cité chez Rossi 1888, 341‑44. Nous traduisons. []
  4. Pour ces interprétations de l’iconographie, voir van Loon 1732, I:97 et Traversi 2003, 296 []
  5. Giannini est identifié au « Giuliano Fiorentino » de la lettre, qui confirme à de Marchi en venant le voir dans sa chambre qu’il a créé ces médailles pour le duc d’Albe, chez Meijer 1988, 172, 231. L’attribution du modèle BELGICI TUTELA est proposée par Laura Traversi (Traversi 2003, 295) sur la base de l’avers. []
  6. Voir par exemple la médaille réalisée pour Alexandre Farnèse au British Museum vers 1586 (G3,FD.334). []
  7. Traversi 2003, 297 []
  8. Les premiers exemplaires des médailles de Jacques Jonghelinck, par exemple, sont envoyées au pape Pie V et au Cardinal Farnèse (Meijer 1988, 136 []
  9. Pour une étude de cas, voir Ziegler 2024. []
  10. Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII 1568, fo 4r. []
  11. Nisard 1869, no 135. []
  12. Merci à Jan Blanc pour cette remarque. []
  13. Conroy 2007, 196 []
  14. Cf. Conroy 2007, 195, pour l’interprétation des quatre livres décrivant l’entrée de Marie de Médcis à Amsterdam comme monuments qui construisent son pouvoir. []
  15. En témoigne son contrôle étroit des travaux pour sa résidence à Plaisance, y compris depuis les Pays-Bas, et son insistance sur le fait que les travaux devaient se terminer le plus vite possible : voir les lettres cité chez Adorni 2003, 110‑14. []
  16. Marquaille 2021, 180. []
  17. Mantini 2003, 265. Nous traduisons. [] []

Compte rendu : « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle) » (12-13 février 2026, Université de Lausanne)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Les 12 et 13 février 2026, l’Université de Lausanne (Unil) accueillait en ses murs le colloque Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle), organisé par Cordélia Floc’hic (Unil) et Alexandre Goderniaux (Université de Neuchâtel – UniNE – et Université de Lille – ULille), deux membres du projet Capt.

Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, organisateurs du colloque Présents prodigieux.

Cet événement scientifique a été l’occasion d’interroger un sujet encore peu étudié, celui des prodiges à la fin du Moyen Âge et durant la première modernité.1 Dans l’imaginaire médiéval et prémoderne, ces événements naturels ou surnaturels étaient interprétés comme les marques de la volonté divine, des signes envoyés par Dieu dont le sens exact échappait aux hommes. Oscillant entre catastrophes destructrices et phénomènes suscitant l’émerveillement, la notion reste difficile à définir et à cerner, amenant les organisateurs de ce passionnant colloque à réunir une équipe interdisciplinaire à la croisée de la littérature, de l’histoire, de l’histoire des savoirs et des sciences et de l’histoire de l’art, afin d’éclairer d’une lumière nouvelle les prodiges sous l’Ancien Régime, leurs manifestations et leurs significations.

Lié au projet Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648), le colloque s’est fixé pour objectif de donner une envergure plus temporelle aux prodiges, qui éclairent la perception du temps présent dans les sociétés européennes d’avant les Lumières. Possédant leur propre temporalité, ces événements introduisent l’inattendu et l’imprévisible dans un temps présent relevant habituellement du quotidien, bouleversant ainsi la perception qu’en avaient les hommes et les femmes de l’Ancien Régime. Ils permettent aux contemporains de donner forme à l’ordinaire (incendies, orages, inondations) comme à l’extraordinaire (figures monstrueuses et démoniques, comètes…) en représentant et en interprétant le temps présent via des médias et des sources variés (imprimés d’actualité, journaux et égo-documents, récits de voyage, essais scientifiques, gravures et œuvres d’art…). Une manière en somme de « capturer le présent », révélant que les hommes et les femmes des temps médiévaux et modernes pouvaient être présentistes à leur manière.2

La richesse des échanges menés au cours de ces deux journées a engendré une émulation intellectuelle qu’il serait difficile de rendre dans ce compte rendu. Je vais tâcher d’en souligner les principaux acquis.

La première session, « Le prodige en représentation », présidée par Thibault Catel (Université de Limoges), a montré à quel point la représentation de ces événements extraordinaires et surprenants permettait d’en comprendre la nature et de leur donner une explication, souvent surnaturelle. Via des gravures, des imprimés d’actualité ou encore des essais, les hommes et les femmes de l’Ancien Régime capturèrent un temps présent sortant du commun, inscrivant ces événements dans un contexte politique précis. Les prodiges sont en effet appréhendés et interprétés à l’aune des crises du temps présent, plus particulièrement des événements politiques de la première Modernité.

Lisa Hecht (Philipps-University Marburg), dans sa communication « The Monster of Ravenna and its Siblings. Queering Prodigious Presents », s’est attachée à l’exemple du « monstre de Ravenne », une gravure présente dans l’ouvrage d’Ambroise Paré, Des Monstres et prodiges (1585). L’iconographie, mêlant traits humains et ornithologiques, mais aussi références aux deux genres, s’inspire d’images préexistantes pour représenter ce que nous considèrerions aujourd’hui comme une personne intersexe, vue à l’époque d’Ambroise Paré comme un monstre. Cette gravure et d’autres prouvent que la question de l’intersexualité était pensée à l’époque moderne, plus encore dans des temps de crise où les guerres de religions entrainèrent une flambée de gravures diabolisant l’ennemi sous des traits monstrueux.

Le monstre de Ravenne, gravure publiée dans Des Monstres et prodiges d’Ambroise Paré (1585).

Le ton est donné : les prodiges sont divers et incarnent tout ce que les contemporains peuvent considérer comme inhabituel et étrange, à l’image des personnes intersexes mais aussi des actes occultes et de sorcellerie, comme l’illustrent les Histoires tragiques de Rosset au XVIIe siècle, abordées dans la communication de Marwane Ovieve (Sorbonne Université), « Le Prodige dans les Histoires tragiques de Rosset. Présent de l’écriture et écriture du présent ? ». Là encore, le contexte des conflits confessionnels et de la chasse aux sorcières permet de comprendre ces faits extraordinaires et leur interprétation dans les Histoires de Rosset. L’auteur cherche à éveiller la curiosité du lecteur en évoquant l’actualité mais aussi en peignant des spectacles extraordinaires mêlant horreur, ébahissement, peur et étonnement. Les métalepses de l’auteur, incursions dans le récit, permettent à Rosset d’exprimer son opinion et ses sentiments, renforçant l’engagement du lecteur et créant une nouvelle strate temporelle, le « présent de l’écriture » (M. Ovieve), qui se mêle au présent des faits décrits dans le récit. Rosset critique son propre temps, s’indignant que de tels prodiges puissent avoir cours dans un pays chrétien. Pour l’auteur, le présent, associé à la crise et à la décadence, est un temps maudit, et les croyances hérétiques sont à l’origine de ces désordres et de la multiplication des prodiges et des diableries. Ces prodiges, d’origine divine, expriment la colère de Dieu. La solution est donc simple : pour restaurer l’ordre, il faut lutter plus efficacement contre les hérétiques.

Outre les monstres et les diableries, les prodiges peuvent évoquer des phénomènes plus communs comme les incendies, fréquents dans les villes médiévales et modernes. Cordélia Floc’hic (Unil) revient sur certains d’entre eux dans sa communication « Présents fragmentés et récits d’actualité : “Prodiges des fouldres & tonnerres” dans le manuscrit de 1559 des Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau ». Une fois de plus, le récit met en avant la rupture temporelle qu’induit le prodige. Ces événements rapides et soudains viennent perturber un présent quotidien et organisé. Leur narration, en faisant appel aux sens du lecteur (odeurs nauséabondes, éclairs fulgurants), les rend une seconde fois présents et rappellent l’effroi vécu lors de la catastrophe. Ce sont pour l’auteur des présages en ce qu’ils reconfigurent le temps présent et permettent d’anticiper l’avenir. Là encore, le prodige s’inscrit dans les crises de son temps, ici les guerres d’Italie avec notamment l’incendie de Milan en 1521. À Malines, en 1546, un coup de foudre contre l’arsenal de Charles Quint est interprété comme une punition divine condamnant les guerres d’Allemagne.

La représentation et l’interprétation du prodige déploie ainsi un projet politique et idéologique qu’il s’agit pour ces auteurs et artistes de défendre. Chacun d’entre eux exprime avec vigueur le sentiment de vivre dans une époque radicalement nouvelle et rompant définitivement, par ses horreurs, avec le passé. Les guerres de Religion notamment, comme l’ont montré les interventions de la session 2, ont introduit un véritable avant-après dans l’esprit des contemporains.

Présidée par Caroline Callard (Sorbonne Université), cette seconde session « Prodiges et conflits civils » s’est intéressée au cas précis des guerres et des conflits politiques français à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Le prodige, en tant qu’acte discursif, politique et social, épouse la temporalité instable des temps de crise, se parant comme l’avait déjà souligné la session précédente d’idéologies et de messages politiques. Il permet de souder des communautés comme de révéler des lignes de fracture, en faisant de l’actualité du monde un espace de l’action divine et de la Providence.

Borromée Cavro (Sorbonne Université), dans sa communication « Domestiquer les prodiges pour adoucir le présent. La fonction consolatrice des ’’singularitez’’ dans les Antiquités de Paris et L’Hécatomgraphie de Goilles Corrozet », revient sur le parcours de ce poète, historien et libraire parisien (1510-1568). Les deux œuvres évoquées ici, un recueil d’emblèmes et de proverbes sentencieux, ainsi qu’un guide de la capitale, expriment le rejet panique d’un présent effrayant, associé à l’hérésie. Dans ce cadre, les emblèmes, à la fois moralisants et divertissants, se veulent performatifs et doivent ramener le lecteur dans le droit chemin et favoriser la concorde dans une capitale divisée par les conflits religieux. Dans les Antiquités de Paris, Corrozet admet que le lecteur ne pourra que difficilement croire à l’ensemble des prodiges et mythes fondateurs de la ville qui lui sont soumis dans le guide, mais il l’invite tout de même à se faire sa propre opinion et à se renseigner lui-même en arpentant les rues de la ville. Le lecteur devient ainsi l’artisan de la mémoire et de la construction urbaine. Les deux œuvres invitent le lecteur à réfléchir, à se questionner et donnent à voir un passé exemplaire et mythifié qui s’oppose à un futur inquiétant, nécessitant d’agir dans le présent pour favoriser la concorde des Parisiens et construire un avenir meilleur.

Nicolas Champeaux (Université de Genève) étudie pour sa part, dans sa communication « Quand Dieu leur faisait signe ! Les prodiges dans les imprimés de la Ligue catholique (1576-1598) », une série de quinze imprimés éphémères produits par la Ligue, afin d’identifier si cette communauté a diffusé des récits semblables sur les prodiges, révélant une conception spécifique du temps présent. Les événements extraordinaires, tels que les comètes, les monstres ou les tempêtes, sont toujours des signes divins pour les ligueurs, des avertissements annonçant de mauvais présages. Leur conception est clairement négative, à quelques exceptions près : ils dénoncent l’hérésie protestante et les mauvais conseillers du roi, coupables de tyrannie, notamment lors de l’assassinat des Guise. Comme dans d’autres communautés, le récit prodigieux porte donc un discours politique. Il affirme la colère de Dieu de manière visible et manifeste, et invite à prendre les armes contre l’ennemi. Les prodiges peuvent aussi être interprétés de manière rétrospective afin de justifier après coup un acte politique, comme l’assassinat d’Henri III en 1589. Les ligueurs conçoivent leur présent comme une répétition perpétuelle des mêmes événements, le passé permettant de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Cette conception du temps, classique à la Renaissance, s’exprime notamment par la reprise, dans les récits ligueurs, des mêmes motifs, comme la destruction des villes associée à celle, dans la Bible, de Jérusalem. Cette conception n’empêche pourtant pas les contemporains de pressentir leur présent comme un temps nouveau et de rupture, fondamentalement différent du passé et annonçant une Apocalypse imminente.

Alexandre Goderniaux (UniNE et ULille) poursuit la réflexion sur les conflits confessionnels en s’interrogeant sur la manière dont le récit prodigieux peut influencer la prise de décision politique et sa temporalité chez les catholiques zélés3 (« Prodiges, crise et urgence. Écrire l’extraordinaire pour comprendre la guerre civile (1585-1629) »). Le lexique de la vitesse et de la rapidité est très souvent mobilisé, induisant une perception particulière du temps présent comme temps de rupture, de précipitation et de crise. Pour l’historien, le présent se manifeste ainsi de trois manières dans les récits prodigieux : dans l’événement prodigieux lui-même, dans le message politique que porte l’imprimé d’actualité et enfin, dans la réaction suscitée par ce message chez le lecteur. Le prodige part du présent pour y revenir, construisant le temps présent dans un discours sur l’actualité. Si la dénonciation d’une époque décadente et misérable n’a rien d’étonnant et rappelle une rhétorique classique à cette époque, une idée nouvelle est pourtant introduite par les auteurs catholiques, qui ont le sentiment de vivre un temps présent nouveau, profondément distinct des temps passés tant il est saturé de malheurs. Ce temps de crépuscule et d’accélération s’inscrit là encore dans un discours eschatologique où Dieu lève le bras pour frapper et punir les hommes. La patience divine, trop longtemps éprouvée, s’oppose dans la narration à la rapidité et la promptitude de la sentence, si soudaine qu’elle ne peut être perçue à temps par les hommes. Par ses présages, Dieu cherche à réveiller les hommes d’un sommeil coupable et à les pousser à agir. La résolution de la crise ne peut passer que par l’action rapide et nécessaire, en prenant les armes contre les hérétiques. Le prodige interprète ainsi le présent afin de savoir comment agir et prendre des décisions politiques efficaces pour résoudre la crise.

Adrien Aracil (Sorbonne Université),dans sa communication « Prodiges dans la Rome protestante. Récits merveilleux et tensions politiques à La Rochelle dans les années 1620 », explore quant à lui le camp adverse, en revenant sur un lieu commun de l’historiographie, à savoir l’idée que le protestantisme aurait permis de rompre avec les superstitions. Les récents apports de l’anthropologie ont permis de remettre en cause cette idée.4 Les occurrences de prodiges pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628 sont plutôt rares dans les écrits protestants, mais tout de même révélatrices. Dieu aurait frappé de faiblesse et de débilité les soldats qui comptaient attaquer la ville dans le Diaire de Joseph Guillaudeau, et la structure même du texte reflète la construction d’une communauté huguenote. Dans le Diaire de Jacques Merlin, le combat entre un dragon et un serpent, sous la forme de météores tombés dans la mer, illustre les tensions dans la ville entre protestants et catholiques. Ces informations se diffusent rapidement et créent l’émotion au sein de la population rochelaise, l’interprétation des prodiges étant toujours collective et permettant de renforcer les liens au sein de la communauté huguenote. Là encore, le prodige permet de comprendre le temps présent, de construire un lien communautaire, mais exprime aussi au sein de la communauté protestante une peur permanente du retour à la guerre civile. Les prodiges permettent de se remémorer les troubles du passé, pour mieux les éviter à l’avenir.

Les différentes communications de cette deuxième section ont donc permis de mettre en avant l’importance de la collectivité pour décoder et interpréter les prodiges, renforçant la cohérence des différentes communautés concernées. Le prodige permet de rendre plus intelligible le réel en créant des catégories et des hiérarchies, en désignant l’allié et l’ennemi, la colère divine venant frapper le camp adverse.

La première journée du colloque s’est achevée avec la keynote de Frank Lestringant (Sorbonne Université), « Prodiges au fil des jours et des nuits. ». Auteur de la thèse André Thevet, cosmographe des derniers Valois (1991) dirigée par Jean Céard, le professeur émérite est l’un des grands spécialistes des prodiges. Comme il le rappelle, les récits prodigieux réemploient souvent les mêmes motifs, les mêmes topoï, pour caractériser l’urgence du temps présent et sa décadence, peu importent les faits et la situation décrite. Les imprimeurs étaient avant tout des hommes d’affaire soucieux de vendre un maximum de canards et d’imprimés d’actualité, ce qui les amena à viser l’efficacité en réutilisant les mêmes bois gravés et les mêmes procédés narratifs, capables de faire sens pour nombre de lecteurs.Les prodiges de la Renaissance révèlent les peurs de l’époque et un monde décadent, suscitant la répulsion. Déçus par les réalités terrestres, les hommes portent leur regard vers le Ciel. Il faut attendre le siècle des Lumières pour que les prodiges tendent à disparaître, bien que le terrible tremblement de terre de Lisbonne en 1755 émeuve les plus sceptiques comme Voltaire. Des causes plus rationnelles sont avancées et la Providence divine tend progressivement à perdre son rôle explicatif. Cela n’empêche pourtant pas la hantise et la peur de persister et de se manifester sous de nouvelles formes, jusqu’à aujourd’hui : Caroline Callard et Thibault Catel rappelèrent ainsi que très récemment des explications divines avaient été amenées aux Etats-Unis pour justifier les inondations du printemps et de l’été 2025, sans parler du phénomène actuel du complotisme. Et même au XVIe siècle, Montaigne et Pierre de l’Estoile remettaient en cause les prodiges et les prophéties de Nostradamus. Chaque époque a ses prodiges et son propre rapport à l’inexpliqué.

La troisième session « Prodiges et espaces », présidée par Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph), rappelle que les prodiges ne sont jamais hors-sols. Ils s’inscrivent dans un espace habité et socialement investi, des phénomènes locaux pouvant devenir universels. En hiérarchisant, en divisant et en rassemblant, le prodige crée des espaces relationnels et géographiques et même des « espaces publics éphémères » (Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux).

La communication d’Élodie Lecuppre-Desjardin et de Sebastian Hackbarth (ULille), « Wunderbarlich vom Himmel herab gevallen. Les prodiges comme marqueurs temporels dans les villes suisses alémaniques aux XVe et XVIe siècles », permet de s’immerger pleinement dans ces considérations spatiales, à travers l’étude de cinq chroniques urbaines des villes de Berne et de Lucerne, rédigées par Diebold Schilling l’Ancien et Diebold Schilling le Jeune. Dans ces manuscrits richement enluminés commandés par les autorités urbaines, les prodiges viennent construire l’histoire de la ville et l’identité de ses citadins avec pas moins de 17 illustrations représentant des prodiges divers, de l’éclipse lunaire à la comète, en passant par un poisson géant. Ces prodiges s’inscrivent dans l’actualité comme les entrées princières ou les guerres, et reflètent la vie de la cité et de l’échevinage, ou encore la diplomatie internationale. Dans ces commandes à la gloire de la ville, le prodige ne vaut pas pour lui-même mais, une fois de plus, pour les idées qu’il véhicule. Les chroniques, rédigées a posteriori des faits décrits, font régulièrement de fausses prédictions transformant le prodige, dans la mémoire des citadins, en un marqueur temporel : les habitants de Berne et de Lucerne se remémorent ces événements exceptionnels au fil des générations, associant prodiges et événements politiques majeurs. Le prodige permet aussi de renforcer l’honneur et le prestige de la ville, que les autorités urbaines cherchaient à défendre : ils prennent souvent place avant un événement politique important, ou encore après un cataclysme qui fait figure de sanction divine. L’auteur glorifie l’histoire de la ville autant qu’il cherche à interpréter et comprendre l’inattendu. Si les spécialistes des villes médiévales ont souvent rappelé que l’honneur de la cité sortait renforcé d’une comparaison avec un passé antique édifiant, l’interprétation d’un présent extraordinaire permet donc également de construire la mémoire et l’identité urbaine.

Eclipse lunaire en 1448 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 113

Enorme poisson dans le lac de Zug en 1509 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 671

Léon Rochard (ULille) repère pour sa part des lieux communs, des topoï récurrents dans les récits de voyage, sans cesse réactivés au fil des siècles par les touristes venus aux Pays-Bas, comme par les locaux (« Un simple village, fort visité pour cause d’une histoire singulière. Un tourisme du prodige aux Pays-Bas du XVIIe siècle ? »). Au XVIIe siècle, les récits de voyages vers les Pays-Bas se multiplient, reprenant indéfiniment les mêmes prodiges qui dynamisent et pimentent les récits en stimulant la mémoire et l’imagination collective des lecteurs, à l’image de cette histoire surprenante au village de Loosduinen, qui prêterait à la même femme la naissance de 365 enfants, morts brutalement en 1276. Si les prodiges permettent là encore d’interpréter et de comprendre un réel parfois surprenant, Léon Rochard montre que dans ce cadre précis, les prodiges sont davantage des arguments de vente qui stimulent le tourisme local, plus encore quand ils bénéficient de reliques matérielles comme une peinture ou une sculpture dans une église illustrant la légende. De nombreuses feuilles volantes imprimées relatent également ces légendes aux cours des XVIe et XVIIe siècles, venant renforcer l’attrait pour ces destinations. Les prodiges deviennent ainsi des « nœuds de construction culturelle » (L. Rochard) en façonnant des communautés à la fois locales et transrégionales, réunissant habitants des Pays-Bas et étrangers. Certains prodiges, s’inspirant du regard extérieur du touriste, sont même forgés de toute pièce.

Lucie Rizzo (UniNE), dans sa communication « Du quotidien au prodigieux. Récits de l’extraordinaire dans les égo-documents helvétiques (XVe-XVIIe s.) », se penche pour sa part sur les journaux et les récits autobiographiques afin d’envisager sous un jour nouveau les prodiges. Ces derniers ne sont jamais désignés comme tels dans les égo-documents, mais ils y apparaissent tout de même. Exceptionnels, ils viennent s’insérer dans une séquence plus large d’événements ordinaires mêlant vie privée de l’individu et événements parfois internationaux. Là encore, ils révèlent la perception qu’avaient les auteurs de leur propre temps, le passage d’un dragon venant par exemple annoncer une vague d’épidémies. Les auteurs cherchent par ailleurs à convaincre et à rendre leurs récits crédibles, bien qu’à première vue, ces textes soient personnels et ne visaient pas à être publiés : des témoins sont évoqués, de même que la mémoire de l’auteur, ce qui permet de légitimer le récit. Mais ces textes étaient en réalité transmis aux enfants et circulaient souvent au sein du cercle familial, ce qui peut expliquer ces procédés narratifs. Interprétant les prodiges comme des présages et des signes divins, les auteurs s’inscrivent comme des hommes de leur temps et relaient les explications développées dans les imprimés d’actualité et les rumeurs auxquelles ils ont eu accès. Mais les interprétations peuvent aussi être plus personnelles, les bourgeois revenant rétrospectivement sur le fait merveilleux pour l’expliciter, calquant leur propre expérience du présent sur l’événement. Les prodiges fonctionnent donc à nouveau comme les marqueurs temporels d’une mémoire à la fois individuelle et collective. Les journaux expriment la nécessité de garder la mémoire de faits exceptionnels qui permettent, via l’étude du passé, d’anticiper l’avenir. Ils créent un champ d’expérience collective transmis de génération en génération au sein de la famille.

La quatrième session, « Le prodige à la croisée des savoirs », animée par des spécialistes de l’histoire des sciences et des savoirs, rappelle que les récits autour des prodiges ont également des visées scientifiques. Il s’agit de comprendre ces phénomènes, leurs causes et de les prévenir. Si ces essais ne seraient pas forcément qualifiés, de nos jours, de « scientifiques » au sens actuel du terme, tous pourtant se veulent naturalistes et rationnels à leur manière.

Angèle Tence (CNRS, Centre André-Chastel), postdoctorante dans le cadre du projet CNRS Spectacles célestes, revient sur les « Arcs-en-Ciel et pluies de croix dans le De Signis, portentis atque prodigiis de Jacobus Mennel (1503). Réflexion sur la répétition et les variantes de deux ’’signes’’ célestes ». Cette œuvre, encore peu étudiée, reprend une trentaine de signes et de prodiges. Son auteur, le secrétaire municipal de Fribourg-en-Brisgau, cherche à compiler (plus qu’à interpréter) différents prodiges pour l’empereur Maximilien de Habsbourg, à qui l’œuvre est dédiée. Certains intègrent des arcs-en-ciel, mais aussi l’apparition de croix sur le corps ou dans l’espace, deux prodiges sur lesquels la chercheuse a décidé de centrer sa communication. Premier constat, les prodiges annoncent toujours quelque chose. Sans être nécessairement un signe envoyé par Dieu, les arcs-en-ciel se combinent à la foudre pour annoncer le beau ou le mauvais temps. Les savants de la Renaissance n’ignorent pas d’où viennent les arcs-en-ciel, mais cela ne les empêche pas de présenter ces phénomènes météorologiques comme des signes divins ou eschatologiques, autant que comme des phénomènes naturels. Le Christ est particulièrement associé aux arcs-en-ciel. L’apparition de croix tombant du ciel ou apparaissant sur les vêtements des individus indiquent pour leur part la nécessité de défendre la Chrétienté face aux Turcs et rappellent le projet de croisade de l’empereur Maximilien. Dans le De Signis, les images sont plus précises que les textes, interrogeant ce que l’écrit peine à évoquer. Ces deux motifs liés à la fin des temps et au Jugement dernier dialoguent souvent dans l’œuvre, via par exemple des jeux chromatiques.

Ghislain Tranié (Sorbonne Université et EPHE) développe l’exemple, dans sa communication « Du temps de l’épreuve au temps de la preuve. Le naturaliste Jean Bauhin et la production d’un discours savant sur les prodiges de la nature à la fin du XVIe siècle », d’un réformé bâlois, naturaliste de profession. Ce dernier consacra plusieurs ouvrages aux prodiges, qu’il lie comme tant d’autres aux conflits religieux de son temps. Pour l’auteur, la Nature et Dieu ne font qu’un, la Création étant continue et prenant forme à travers différentes manifestations simultanées, soit différents prodiges. L’Histoire mémorable du dommage advenu par une louve en 1590 l’illustre parfaitement en relatant les méfaits induits par des loups. Le livre, à mi-chemin entre l’histoire prodigieuse et l’histoire tragique, présente deux histoires simultanées prenant place dans des territoires voisins. Plusieurs références à l’Ancien Testament inscrivent ces prodiges dans une temporalité biblique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’analyser les menaces des loups de manière presque « clinique » et rationnelle : de nombreuses références scripturaires, médicales et cynégétiques exposent les différentes solutions pour mettre fin aux attaques des loups. Le passé fournit des exempla, des cas similaires indiquant la manière de procéder, l’auteur n’hésitant pas à revenir à Aristote pour trouver des solutions et des remèdes concrets. Bauhin n’offre pas uniquement un commentaire savant sur les prodiges, mais aussi une réflexion plus large sur leurs temporalités. Le prodige prend place dans le présent, mais un présent à plusieurs épaisseurs, qui se dilate entre passé et futur, entre la nécessité d’apprendre des Anciens et de prévenir les fléaux futurs. Si, dans son Traité des animauls aians aisles (1593), l’auteur avance, à l’apparition de mouches et de papillons vénéneux, des explications rationnelles et scientifiques comme les conditions climatiques, notamment les sécheresses, ces dernières se combinent une fois de plus aux causes surnaturelles : les prodiges restent une punition divine contre les péchés des hommes. Le naturaliste évoque ainsi des causes naturelles qui sont le fondement même des facteurs théologiques et surnaturels.

Un constat partagé par le dernier communiquant de la journée, Geoffroy Phelippot (EHESS et CAK). L’historien revient, dans sa présentation « Comètes et cartes célestes. Fabriquer un répertoire visuel dans le Theatrum Cometicum (1666-1668) », sur un ouvrage publié à l’occasion de l’apparition, dans les années 1660, d’une comète. Travail de compilation, cet atlas reprend les études d’auteurs européens pour traiter de manière exhaustive le sujet des comètes, peu abordé à l’époque, dans une entreprise savante collective ancrée à Amsterdam. La gravure tient une place structurante dans l’œuvre par la présence de nombreuses planches de cartes célestes, ayant mobilisé plusieurs artistes.L’objectif pour les auteurs était d’observer et de comprendre le phénomène cométaire, un programme savant exprimé dès le début de l’œuvre. Les 23 planches gravées permettent d’établir un répertoire visuel du phénomène cométaire, les comètes n’étant plus seulement des événements ponctuels, mais des faits s’inscrivant désormais dans une série, dans une temporalité analysable. Sa dimension prodigieuse est ainsi diminuée au profit de la rationalité, mais elle ne disparaît pas pour autant. La comète devient l’objet d’un savoir plus scientifique sans s’y limiter, l’usage de la raison et de la critique se mêlant une nouvelle fois aux explications surnaturelles et théologiques.

Les communications de cette dernière et quatrième session partagent le même constat : les justifications rationnelles et théologiques sont indissociables et se soutiennent l’une l’autre. La définition du prodige se précise et se diversifie au cours de l’époque moderne, annonçant l’âge de la raison qui s’épanouira aux XVIIIe et XIXe siècles.

  1. Peu étudié du moins depuis la publication, en 1979, de la thèse de Jean Céard, La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle. Nous devons néanmoins mentionner le projet de recherche « Spectacles célestes. Images, savoirs et croyances sur le cosmos » dirigé par Florien Métral (Centre André-Chastel, Paris) et représenté lors du colloque Présents prodigieux par plusieurs de ses membres. ↩︎
  2. L’un des objectifs majeurs du projet Capt est de remettre en perspective la notion de « présentisme » forgée par François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, 2003), afin de voir si elle peut être appliquée aux sociétés d’Ancien Régime, et dans quelle mesure. ↩︎
  3. Concept développé dans sa thèse Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), soutenue à l’Université de Liège en 2023. ↩︎
  4. Notamment les travaux d’Olivier Christin et d’Yves Krumenacker (dir.), Les protestants à l’époque moderne. Une approche anthropologique, Rennes, 2017 et de Caroline Callard,Le temps des fantômes. Spectralités d’Ancien Régime (XVIe-XVIIe siècle), Paris, 2019. ↩︎

Pépite : Guillemette de Vergy, comtesse de Valangin, face à « ung monde nouveau »

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.1r.

Issue de la maison de Vergy et née en Bourgogne, Guillemette de Vergy (ca.1457-1543) épouse en 1474, Claude d’Aarberg (ca. 1447-1518), seigneur de Valangin – une petite seigneurie située au-dessus de Neuchâtel. Lorsque ce dernier décède, le seigneur héritier, René de Challant – son petit-fils – est au service de la cour de Savoie. Guillemette de Vergy, alors âgée d’environ 60 ans, assume dès lors l’administration de la seigneurie et ce, jusqu’à son propre décès. Catholique convaincue, elle manifeste une opposition marquée face à la Réforme, introduite dans la région à cette période sous l’influence du réformateur Guillaume Farel (1489-1565)1.

Abraham Ortelius / Aegidius Tschudi, gravure peinte, Helvetiae descriptio, 1573, 45x35cm, Anvers, (Extrait).

Le 24 février 1531, Guillemette de Vergy dépassée par les agissements du prédicateur Guillaume Farel et de ses partisans sur ses terres, et à la suite de plusieurs altercations avec ce dernier, adresse une lettre au gouvernement bernois afin de solliciter son soutien face à l’implantation de la Réforme.

Cette lettre s’inscrit dans une correspondance plus vaste entre la comtesse et le gouvernement bernois, qui s’étend sur plusieurs mois et porte notamment sur la situation des territoires voisins acquis à la Réforme, ainsi que sur les activités des réformateurs dans la région2. Alliée de longue date de la seigneurie de Valangin, Berne constitue une interlocutrice naturelle pour Guillemette de Vergy, qui sollicite son appui3. Cependant, l’adhésion du gouvernement bernois à la Réforme dès 1528 en fait un soutien peu enclin à répondre à sa demande.

Guillemette de Vergy répond donc à une lettre des gouverneurs de Berne qui lui demandent de « ne point molester ceux qui voulaient entendre la parole de Dieu et retourner à la foi de Jésus-Christ notre Sauver ». Elle en profite pour solliciter leur protection, en exposant notamment les récents agissements survenus sur son territoire : le samedi précédent l’écriture de cette lettre – soit le 18 février 1531 – Guillaume Farel, accompagné des bourgeois de Neuchâtel, aurait abattu la croix de la chapelle située au pied du château de Valangin4 . Il aurait ensuite prêché devant la collégiale du bourg, avant, toujours selon cette lettre, d’injurier les prêtres en les qualifiant de « larrons et meurtriers ». La comtesse relate en outre qu’entre le 18 et le 24 février, Farel parcourut plusieurs villages de la seigneurie, où lui et ses partisans interrompirent les offices, interdirent au curé de célébrer la messe, prononcèrent des sermons et détruisirent des images, et ce, en dépit de l’opposition des paroissiens5.

Gabriel Ludwig Lory, eau-forte, Le château de Valangin vu depuis le sud, XIXe siècle, 30.2 x 42.0 cm, Bibliothèque nationale de Suisse, département des impressions et dessins, GS-GUGE-LORY-C-20 (https://www.helveticarchives.ch/detail.aspx?ID=480074)

Guillemette de Vergy manifeste alors sa colère face à ce qu’elle perçoit comme une injustice survenue sur ses terres : Que ne leur apartient deffendre n’y commander en ceste signorie. […] faisant beaucopt de vytupere contre mon auctorite juridition et signiorie6. Elle étaye ensuite son argumentation en s’appuyant sur la Bible et le traité de Bremgarten7: Que ne sont pas choses celon l’evangille et les commandemans de Dieu, que l’ung ne doit fere a aultruy que l’ung ne vouldroit estre faits a soy mesmes, que l’ung doit aymer son prochain commant soit mesmes, ne ainsi cellon la dicte paix faicte a Bremigartte, que l’ung ne doit contrandre personne mais laisser chescung lieu et chescune perroche en sa loy, tant qui vouldra, et chescunne signorie en ses anciennes coustumes.8

Parallèlement, elle affirme avec fermeté sa volonté de rester catholique, volonté qu’elle présente également comme étant celle de ses sujets :

Se neanmoens, je ne veux laisser la foy de Dieu et de l’esglise que j’ay tenu jusques mentenant, en la quelle je veux vyvre et moryr, sans il [y] varier aulcunemant. Et de ainsi vivre sont venus d’accord mes soubgetz, et la plus part veulent la messe et  ne veulent les prescheurs que preschent contre la messe. Vous ne debvez personne contraindre a fere le contrayre, ains cellon la paix faite a Bremygartte nous laisser vivre et tenir la foy ainsi que nous vouldrons9.

La fin de la lettre de Guillemette de Vergy contient le passage qui nous intéresse le plus particulièrement. Elle se conclut par une forme d’appel à la pitié adressé aux seigneurs de Berne. Cet appel, profondément touchant, se révèle surtout particulièrement révélateur en ce qui concerne la manière dont Guillemette de Vergy perçoit le présent. Agée alors d’environ 74 ans, Guillemette de Vergy est confrontée à de profondes transformations du monde qui l’entoure, notamment dans un domaine qui lui tient particulièrement à cœur : la religion.

Et je cognoys que cest ung monde nouveau, au quel signiorie est forcee, justice rompue, verite et loyaulte perdue. Vous suppliant n’ayes a deplaisir se que une pouvre ancienne dame, vostre bourgeoyse, que sa viellesse ainsi tormenter, vous faytz entendre commant a cyeux exquieulx elle a tousiours heu sa confiance. Atant prierayt nostre segneur, messieurs, vous doent trest bonne vie et longue10.

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.2r

Dans cet extrait, elle fait preuve d’une lucidité remarquable. Elle comprend en effet que le monde dans lequel elle évolue est en train de changer, et l’énonce explicitement dans sa lettre. Dans un échange ultérieur avec les Quatres Ministraux11 de Neuchâtel, elle proteste encore au sujet de cette situation : Je ne crois pas que cela soit selon les vieux Evangiles, s’il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j’en suis ébahie12. Guillemette de Vergy exprime le sentiment d’être dépassée par ces transformations, qu’elle juge injustes. Au-delà de cette prise de conscience, la mise par écrit de ses réflexions face au présent – des pensées plutôt intimes –  constitue un témoignage précieux du point de vue d’un individu face au présent d’un événement d’importance majeur, ici, la Réforme.

Artiste inconnu, détail d’un dessin figurant dans le registre du notaire Josué Perret-Gentil-dit-Maillard, Vue cavalière du château et du bourg de Valangin, ca. 1630, AEN : Archives de l’Etat de Neuchâtel, P 208, fol. 113.

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3.

Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg, / Paris : Michel Levy, 1868, p.311.

Littérature secondaire

Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.264-271.

Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.145-166.

Jelmini, Jean-Pierre, Neuchâtel 1011-2011: mille ans – mille questions – mille et une réponses, Hauterive, 2010.

Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-179.

La Grutta-Robellaz, Christelle « Vergy, Guillemette de », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2011. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/043563/2011-07-14/, consulté le 28.04.2026.

La Grutta-Robellaz, Christelle, Les dernières volontés de Guillemette de Vergy dame de Valangin (1541), Mémoire de licence sous la direction du professeur Jean-Daniel Morerod, 2003. 

Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101-108.

Notes

  1. Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.229-230. Sur ces questions, voir aussi : Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101 ; Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.160. ↩︎
  2. Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-175. ↩︎
  3. Ibid., p.172. ↩︎
  4. Il s’agit probablement de la chapelle privée de la comtesse ↩︎
  5. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r-1v. ↩︎
  6. Ibid, f.1v ↩︎
  7. La « paix de Bremgarten » semble désigner un traité s’inscrivant dans la lignée des paix nationales, mis en place à la suite de l’adoption de la Réforme à Neuchâtel, et visant à empêcher d’une part le seigneur de punir les réformés et, d’autre part, les réformés de détruire les idoles dans les monastères et paroisses catholiques. Ces informations nous sont fournies par Jonas Boyve en 1727 dans ses Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, ouvrage dans lequel il substitue au nom d’Antoine Macourt – réformateur et compagnon de voyage de Guillaume Farel – celui d’ « Antoine Boyve », afin de suggérer une filiation entre sa propre personne et ce réformateur du XVIe siècle. Il convient donc de se montrer prudent quant à la fiabilité des témoignages de ce personnage. Boyves, Jonas, Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, éd. Gonzalve Petitpierre, Berne : Société littéraire (F.-L. Davoine), 1861. Voir aussi : Hans Ulrich Bächtold: « Paix nationales », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2006 (article de l’ouvrage imprimé, remanié le 20.11.2014), traduit de l’allemand. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009807/2014-11-20/, consulté le 28.04.2026.  ((Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v. ↩︎
  8. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v ↩︎
  9. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r. ↩︎
  10. Ibid, f.2r. ↩︎
  11. Il s’agit d’un organe composé de sept magistrats assumant entre autres le rôle de corps exécutif à Neuchâtel ↩︎
  12. Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg / Paris : Michel Levy, 1868, p.311 ↩︎

Call for Applications: A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe (Lille, 6-8 July 2026)

FR

A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe

Organised by Léon Rochard and Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait of Maria de’ Medici, c. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

The goal of this summer school, organised with the support of the Institut du Genre, the FNS/Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)” and HARTIS (Université de Lille), partnered with the Palais des Beaux-Arts de Lille, is to help doctoral students develop an interdisciplinary reflection on the intersection between gender and time in the early modern period. With the help of invited keynote speakers, workshops around secondary literature, visits of the Palais des Beaux-Arts’s collections presented by its curators, and presentations by each participant, we aim to foster interest in this framework and complexify approaches to gender studies and key themes such as the question of agency or the inscription of women in history. This summer school will be structured around three main themes:

  1. Rhytmic lives: contextualising the rhythm of women’s lives historically, socially and culturally, beyond bioessentialist thinking.
  2. Thinking in the long term: explore women’s engagement with the distant past or future, and questions of heritage and legacy.
  3. Time and power: understanding the intersections between gender, power, and politics, to better define how women exercised agency over different temporalities.

This summer school is open to both doctoral students and master’s students who wish to pursue a PhD, specialising in the human sciences and the early modern period, with no requirements in terms of nationality or institution. Both English and French will be spoken. Candidates are invited to send a CV, a description of the current research project, thesis, or dissertation with an indication of the potential interest of this summer school to the project, and an abstract for a presentation connected to one or several of the three proposed themes.

Please refer to the call for applications below for additional information:

 

Participants are invited to turn to their institutions to cover travel expenses and accommodations, as organisers can only cover collective meals.

DATES AND LOCATION

6-8 July 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) and Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Applications, in English or French, should be sent before 30 April 2026 to both Agathe Bonnin (bonninagathe@gmail.com) and Léon Rochard (leon.rochard@univ-lille.fr).

Appel à candidatures : Une place dans le temps – école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe (Lille, 6-8 juillet 2026)

EN

Une place dans le temps : une école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe

Organisation par Léon Rochard et Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait de Marie de Médicis, v. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’objectif de cette école d’été, organisée avec le soutien de l’Institut du genre, du projet FNS Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) » et du laboratoire HARTIS (Université de Lille), et en partenariat avec le Palais des Beaux-Arts de Lille, est d’aider les candidat·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Avec l’aide des conférencières invitées, d’ateliers portant sur la littérature secondaire sur le sujet, des visites en présence des conservateur·rices des collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, ainsi que des présentations des participant·es, il s’agira de mieux se saisir de ce cadre théorique et de le mobiliser pour traiter de questions clés des études de genre, comme l’agentivité ou l’inscription des femmes dans l’histoire. Cette école d’été sera structurée autour de trois thèmes principaux :

  1. Des vies rythmées : recontextualiser les rythmes de la vie des femmes dans un cadre historique, social et culturel, par-delà une pensée bio-essentialiste de ceux-ci.
  2. Réfléchir sur le long terme : explorer le rapport des femmes à un passé ou un futur lointain, à leur héritage et leur postérité.
  3. Temps et pouvoir : comprendre les intersections entre genre, pouvoir et politique, afin de définir les modalités d’exercice de l’agentivité des femmes sur différentes temporalités.

L’école d’été, assurée en anglais et en français, est à destination de doctorant·es ou de masterant·es souhaitant poursuivre une recherche doctorale, spécialisé·es en sciences humaines sur la période moderne, sans condition de nationalité ou d’université de rattachement. Les candidat·es sont invité·es à envoyer un CV, un résumé du projet de recherche en cours, thèse ou mémoire, avec une indication l’utilité potentielle de l’école d’été pour ce projet, et un projet de communication en lien avec un ou plusieurs des trois thèmes proposés.

Pour plus de précisions, veuillez vous référer à l’appel à candidatures ci-dessous:

Les participant·es sont invité·es à se tourner vers leurs institutions de rattachement pour les frais de déplacement et de logement : seuls les repas en commun seront couverts par les organisateur·rices.

DATE & LIEU

6-8 juillet 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) et Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Pour soumettre une candidature, veuillez contacter Agathe Bonnin (bonninagathe@gmail.com) et Léon Rochard (leon.rochard@univ-lille.fr) avant le 30 avril 2026.

Pépite : « C’est là l’œuvre du seigneur» : Marguerite de Parme (1522–1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle.

Billet rédigé par Léon Rochard

Jacques Jonghelinck, Médaille de Marguerite de Parme âgée de 45 ans, déesse face aux éléments, 1567. Alliage cuivreux coulé, argenté, 3,3 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts, Md 10. Clichés François Becuwe © Palais des Beaux-Arts de Lille.

Les médailles de Jacques Jonghelinck représentant Marguerite de Parme ont souvent été connectées à sa démission comme gouverneure des Pays-Bas en 1567. Ce billet montre l’intérêt d’analyser les liens entre objets et événements politiques selon des questions de genre et de temporalité, et offre des pistes prometteuses pour l’analyse d’un corpus de mieux en mieux connu des historien.ne.s de l’art1.

« A DOMINO FACTUM EST ISTUD » (C’est là l’œuvre du seigneur) : cette inscription se trouve au revers d’une médaille portant à l’avers le profil de Marguerite de Parme, gouverneure des Pays-Bas (1559–1567) à l’âge de 45 ans, comme il est écrit sur son épaule. Le revers porte la date de 1567 et une allégorie féminine, debout sur un rocher et entourée de quatre vents, l’épée levée dans la main droite et une branche d’olivier et une palme dans la main gauche.

L’insistance sur la date appelle à interpréter la médaille au prisme d’un événement spécifique. Elle rappelle les tensions politiques et religieuses qui ont culminé en 1566, l’année précédant la frappe de la médaille, mais aussi l’abdication de Marguerite de Parme en avril 15672. Il semble qu’il ait fallu clarifier le sens de cette démission, qui a provoqué des réactions mitigées. Dans sa lettre de démission du 11 avril 1567, elle s’inquiète en effet de sa réputation, refusant que son travail pour apaiser les tumultes du début de la Révolte des Gueux en 1566 soit attribué au duc d’Albe (1507–1582), que Philippe II (1527–1598) vient d’envoyer avec une armée :

Votre Majesté se soucie bien peu non seulement de ma satisfaction et consolation, mais aussi de ma réputation, à laquelle […] je dois attacher beaucoup d’importance ; et Votre Majesté, avec les restrictions extraordinaires qu’elle m’a faites, m’a enlevé non seulement l’autorité, mais aussi le moyen de finir de régler entièrement toutes les affaires d’ici, et maintenant qu’elle voit que les choses vont bon train, veut en donner l’honneur à d’autres, et a voulu donner à moi seule les dangers et la fatigue.3

Le motif de sa démission est clair : elle refuse d’être perçue comme une simple figure transitoire chargée de gérer une crise dans laquelle elle s’est profondément investie4. On s’accorde aujourd’hui sur sa finesse en tant que politicienne5 : à la veille de l’éclatement de la furie iconoclaste, elle écrit dans une lettre à Philippe II du 31 juillet 1566 qu’elle a tenté d’anticiper la crise en écrivant « dès le commencement et depuis, par plusieurs fois » aux notables et gouverneurs locaux pour « contenir le peuple tant par authorité, menaces, exhortations, remonstrances que toutte autre voye de doulceur et rigoeur que leur sera possible »6

Ces motifs de l’équilibre entre douceur et rigueur ou de l’identification de points de bascule de la fortune répondent à la définition de la virtù politique de Machiavel, qui repose sur la capacité à repérer le mouvement de la fortune et les occasions qu’elle offre dans le temps présent7. Cependant, elle est limitée dans sa capacité à réagir à ces occasions qu’elle et ses informateurs savent repérer. Ses lettres mettent près d’un mois pour parvenir à Madrid, où les secrétaires doivent encore attendre que le roi leur dicte ou leur suggère une réponse8, souvent partielle. Plus encore, celui-ci retarde infiniment sa venue aux Pays-Bas, alors qu’elle y voit une solution pour apaiser la crise. Dans ses lettres de juillet 1566, à court de moyens pour le persuader, elle multiplie les marqueurs temporels pour identifier le moment présent comme un point de bascule. Dans sa seule lettre du 19 juillet, on ne compte pas moins de onze expressions en rapport avec le présent (« présentement » est par exemple utilisé à six reprises) et trois occurrences du mot « journellement », décrivant la progression alarmante de la situation. Enfin, le 31 juillet, elle craint que le moment d’agir ne soit déjà passé, tandis qu’elle n’a fait que « prévenir et anticiper le mal » : « temporisant et surattendant [Votre Majesté], tout est gasté et perdu »9.

Marguerite de Parme n’est donc pas maîtresse de son propre temps, ce qui, du point de vue des études de genre soulève le problème de son agentivité, notion généralement définie comme la capacité d’un sujet à agir, à faire des choix et à orienter sa vie dans un contexte de normes et de contraintes sociales, en négociant ces contraintes, en les contournant ou en les transformant, plutôt qu’en les subissant. Ces contraintes sont liées au rôle de la gouverneure, qui représente un pouvoir qui n’est pas le sien, mais aussi sans doute à son genre, qui a pu informer sa perception par certains de ses collaborateurs comme une personne docile10, ou son image antiféminine diffusée par la propagande rebelle11. En cela, on peut faire l’hypothèse, souvent centrale dans les études sur le mécénat féminin, que ses commandes et représentations artistiques peuvent constituer des tentatives alternatives de définir son image, mais aussi de maîtriser a posteriori le sens d’événements sur lesquels elle n’a pas pu avoir le contrôle souhaité.

Ainsi, la devise de la médaille de Jonghelinck, faisant allusion au 23e verset du Psaume 118, « a Domino factum est istud, hoc est mirabile in oculis nostris » (C’est là l’œuvre du Seigneur, c’est un prodige à nos yeux), peut faire référence au « prodige » de la relative amélioration des tensions qu’elle mentionne dans sa lettre de démission. Mais elle implique aussi qu’elle en est la facilitatrice, et qu’elle a accompli la volonté du Seigneur en tant que représentante de la défense de la foi catholique, face à des conditions difficiles représentées comme des vents contraires12. L’épée et la branche d’olivier refléteraient alors son arbitrage juste de la situation, montrant alternativement, comme nous l’avons mentionné, de la rigueur et de la clémence13. Dans le contexte de la reconstitution du mécénat de Marguerite de Parme dans ces dernières décennies, il apparaît donc nécessaire d’analyser les œuvres véhiculant son image ou commandées par elle en relation étroite avec sa politique14, comme l’a esquissé le catalogue de 2024.

Cependant, la médaille de Jonghelinck n’a pas été commandée par Marguerite de Parme elle-même. Elle a bien posé pour l’artiste, d’après une lettre de Francesco De Marchi15, mais sans doute pour un type standard dont le revers peut varier au besoin : une version très proche de notre type, prolongée au niveau du buste, se retrouve sur une médaille uniface à Bruxelles (Fig. 2), une double médaille portant le buste de son mari et le sien au revers, ou une variante quasiment identique à notre médaille portant l’inscription « Favente Deo »16. Mais le revers de celle-ci et de celle qui nous concerne semblent avoir été réalisés à son insu, à l’initiative de De Marchi ((Francesco Simeone, “Le due immagini di Margherita di Parma,” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 21.)) : « j’ai fait réaliser cette médaille avec tant de supplications à son Altesse qu’elle a fini par m’accorder la grâce de se faire portraiturer. […] J’ai inventé le revers, que j’ai fait fabriquer à l’insu de son Altesse, mais elle m’a fait confiance et m’a laissé faire »17.

Jacques Jonghelinck, MARGARETA•DE•AVSTRIA•D•P•ET•P•GERMANIAE•INFERIORIS•GVB, 1567. Bronze coulé, 58 mm. Bruxelles, Bibliothèque royale, Cabinet des médailles, 2K19/9.

L’objet est bien une réaction face aux événements qui ont conduit à la démission de Marguerite de Parme et vise à réaffirmer son rôle dans la résolution de la crise. De Marchi écrit qu’elles représentent « le portrait d’une princesse si digne, qui est véritablement une défenseuse de la religion chrétienne, […] sans l’esprit, la bravoure et la constance de laquelle tous ces pays seraient perdus quant à la religion, et peut-être même l’État, et je pense qu’elle a été la cible de mauvaises intentions. »18 La date de la lettre, du 7 juillet 1567, très proche de la démission, implique que la médaille a été conçue et réalisée très rapidement après la décision de la gouverneure.

Ici, la question de l’agentivité doit donc être le point de départ d’une réflexion plutôt que sa conclusion.19. On pourrait considérer que son agentivité ne s’exerce ni sur les événements présents, ni sur la définition de leur sens ou de sa propre image, définie en partie par ses proches conseillers (masculins). Cependant, cette hypothèse semble limitante puisqu’elle considère le personnage politique d’un point de vue strictement individuel et non comme une entité en partie collective. Si De Marchi a effectivement réalisé la médaille à son insu, il fait néanmoins partie de sa cour et de son cercle le plus proche ; par ailleurs, c’est elle qui a posé pour l’avers et donné son aval pour que la médaille soit frappée.

Le cas de la médaille de 1567 invite donc à se pencher plus précisément sur la notion de commanditaire et à historiciser celle d’agentivité, souvent utilisée sans être suffisamment interrogée pour démontrer le rôle historique de personnages féminins. Là où l’efficacité de cette notion, souvent concentrée sur l’émancipation individuelle, est limitée pour des contextes géographiques et historiques extérieurs à une culture contemporaine et libérale, on peut imaginer au contraire la productivité d’une définition plus collective centrée non pas sur l’actrice elle-même mais sur ses relations avec d’autres acteurices20. Cette vision permet d’éclairer l’habileté politique de femmes de pouvoir qui ont su déléguer leur agentivité en s’entourant de conseillers de confiance pour agir selon leurs intérêts et comme extensions d’elles-mêmes. Si Marguerite de Parme reste insatisfaite de son contrôle sur les événements et inquiète de sa réputation, son agentivité sur les événements présents n’est pas inexistante, mais peut-être délayée (c’est-à-dire jouant sur des temporalités différentes), ou relevant d’une maîtrise collective plus qu’individuelle, et doit donc être pensée selon des modalités plus subtiles, informées par son genre et les spécificités de sa position politique.

A VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Il ambitionne de comparer des femmes de différents statuts sociaux et niveaux d’accès au pouvoir politique afin d’explorer le potentiel d’une méthode croisant les questions de temporalité et de genre en histoire et histoire de l’art. Le cas de Marguerite de Parme fera l’objet d’une prochaine communication, suivie d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Battistini, Mario. Lettere di Giovan Battista Guicciardini a Cosimo e Francesco De’ Medici scritte dal Belgio dal 1559 al 1577. Bruxelles: Bibliothèque de l’Institut Historique Belge de Rome, 1949.

Gachard, Louis-Prosper. Correspondance de Philippe Ii sur les affaires des Pays-Bas. Vol. I, Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848.

van Gelder, Enno. Correspondance française de Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, avec Philippe II. Vol. II, Utrecht: Kemink et Fils, 1941.

Pour aller plus loin

Giomi, Fabio, Lett, Didier et Sylvie Steinberg. “Agency. Itinéraire D’un Concept Rebelle (1963-2025).” Clio. Femmes, Genre, Histoire 61, 1 (2025): 15-42.

Lichtert, Katrien, éd. Margaret, Duchess of Parma: The Emperor’s Daughter between Power and Image, cat. exp. Veurne: Hannibal Books, 2024.

Mantini, Silvia, éd. Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola. Rome: Bulzoni, 2003.

Rossi, Umberto. “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria.” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 333-50.

Silver, Larry. “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image.” Historians of Netherlandish Art Reviews, actualisé en janvier 2025,  https://hnanews.org/hnar/reviews/margaret-duchess-of-parma-the-emperors-daughter-between-power-and-image/.

Simeone, Francesco. “Le Due Immagini di Margherita di Parma.” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 20-21.

Steen, Charlie R. Margaret of Parma: A Life. Leiden: Brill, 2013.

Traversi, Laura. “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa.” In La Dimensione Europea Dei Farnese, éd. par Bart de Groof et Eugenio Galdieri, 381-419. Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993.

Wiesner-Hanks, Merry E., éd. Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity. Amsterdam: Amsterdam University Press, 2021.

  1. Je remercie Jan Blanc et Elodie Lecuppre-Desjardin d’avoir pris le temps de relire ma contribution et pour leurs commentaires. []
  2. Dagmar Eichberger, “Epilogue,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 219 []
  3. Louis-Prosper Gachard, Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, vol. I (Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848), 523, note 3, nous traduisons. []
  4. Katrien Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 26-27. []
  5. Charlie R. Steen, Margaret of Parma: A Life (Leiden: Brill, 2013), 3. []
  6. Enno van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, vol. II (Utrecht: Kemink et Fils, 1941), 281, n°48. []
  7. Cette idée a été suggérée implicitement par Silvia Mantini, (Mantini, “Introduzione,” 24). []
  8. Steen, Margaret of Parma: A Life, 72. []
  9. cf. van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, II, 259-81., n°46-48 []
  10. Steen, Margaret of Parma: A Life, 74. []
  11. Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” 28. []
  12. Laura Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” in La dimensione europea dei Farnese, ed. Bart de Groof and Eugenio Galdieri (Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993), 415-16. []
  13. Eichberger, “Epilogue,” 219. []
  14. La critique du catalogue de 2024 par Larry Silver montre l’importance de ce volume tout en souhaitant une plus étroite analyse du rapport entre la carrière politique et le mécénat artistique de Marguerite de Parme (voir “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image,” Historians of Netherlandish Art Reviews. []
  15. Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” 415-16. []
  16. On trouve des exemplaires de ces deux médailles au British Museum (G3,VP.55 et M3157). []
  17. Umberto Rossi, “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria,” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 337. []
  18. Ibid. Merci à Ester Giachetti pour sa traduction. []
  19. Wiesner-Hanks, Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity, 11-12. []
  20. Giomi and Steinberg, “Agency. Itinéraire d’un concept rebelle (1963-2025),” 32, 38. []

Publication : Innovation and Medieval Communities

Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500).

This collective work edited by Élodie Lecuppre-Desjardin and Nils Bock, was published in January 2026 in the series Studies in European Urban History [SEUH 63] by Brepols.

Description

It has to be said that when it came to innovation medieval culture demonstrated its mastery of the art of the paradox. Medieval people were compelled to innovate, driven by the dissatisfaction that is part of their nature, leading to changes that could generate not only enthusiasm, but also mistrust and sometimes fear. In a world where innovation was ordinarily perceived in a negative light, societies developed discursive strategies to legitimize such developments, even going so far as to make the old out of the new. This book interrogates this gap between cultural assumptions and practical necessity. Drawing on numerous examples from the towns and cities of Western Europe between the thirteenth and the fifteenth centuries, it examines in context and in practice both sophisticated conceptions and unexamined habits of thought concerning innovation. These offered a range of possibilities for dealing with the new, often imposing novelty quietly, as the only means of maintaining the old state of affairs… at least in appearance.

Table of contents

Introduction – Élodie Lecuppre-Desjardin (Lille University, IRHiS) & Nils Bock (Münster University)

PART 1. Mastering Innovation: Communities and Individuals

Municipal law in the monastery. On becoming and being citizens in the later Middle Ages -Anne Diekjobst (Kiel University CAU)

Burghers’ reactions to new town books in Southwestern Germany in the Late Middle Ages – Olivier Richard (Fribourg University)

Innovation and ways of relating to time in memory writings by German townspeople at the dawn of the Early Modern Period – Aude-Marie Certin (Haute Alsace University)

Innovation in the Great Municipal Charter of Paris (1416) – Boris Bove (Rouen-Normandie University)

PART 2. Technological innovation at the heart of the circulation of knowledge and political intentions

Innovations catalysed by the papal court and the reconfiguration of local communities in and around early 14th-century Avignon – Valérie Theis (ENS Ulm, Paris)

The dukes of Burgundy’s Trésor de l’Épargne and reactions to it within princely administration – Rudi  Beaulant (Franche-Comté  University)

Technological innovation, social identities and the Dynastic State. Gunpowder Artillery in the Burgundian Polity (late 14th– early 16th c.) – Michael Depreter (University of Oxford)

Innovation and migration: The Economic impact of immigrant craftspeople in Late Medieval England  – Bart Lambert (Vrije University of Brussels)

Social incentives for innovation in Flemish artistic workshops: Social Network Analysis in late medieval art production – Joannes Van den Maagdenberg (UGent-ULB-Fondation Périer-d’Ieteren)

Plague Policies in the Fifteenth-Century Low Countries: Duplication, adaptation and Integration – Claire Weeda (Leiden University) 

PART 3. Think different: pioneering ideas from artists and scholars

Ecclesiological Innovations in the days of the Reform Councils of the Fifteenth-Century – Bénédicte Sère (Paris Nanterre University)

Mediaeval sacred song: creative impulses and innovation in repertoire, musical notation and transmission – Kristin Hoefener (University Nova of Lisbon, Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical)

“A desire to see more clearly”: theological device and sociological innovation of scholars in thirteenth-fifteenth centuries – Antoine Destemberg (Artois University)

Van Eyck’s Fictive Frames and Reinventions of Memorialisation – Andrew Murray (The Open University)

More Information

Élodie Lecuppre-Desjardin & Nils Bock (eds.), Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500, Turnhout: Brepols, 2026.

Guillaume de Machaut, Le remède de Fortune, Paris, BnF, ms. fr. 1586, fol. 30v.

Participation à l’école d’été : Marie Verbiest a participé à l’école d’été « Fabriquer un livre au XVIe siècle »

Bourges, 22-28 juin 2025

Du 22 au 28 juin 2025, Marie Verbiest a participé à l’école d’été « La Fac-Tory : Fabriquer un livre au XVIe siècle » organisée par Rémi Jimenes (Université de Tours) et le Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours) au sein du projet TypoReF – Typographie de la Renaissance française, 1470-1640. Les activités étaient organisées à Bourges dans Les mille univers, où nous, un groupe d’environ 25 participants, avons réalisé l’impression d’un texte – de la mise en page et la composition typographique jusqu’à la conception de la couverture et la reliure manuelle.