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Compte rendu : “Une Place dans le temps : Une école d’été pour l’étude des femmes et de la temporalité en Europe à la période moderne” (6-8 juillet, Université de Lille)

Billet rédigé par Agathe Bonnin et Léon Rochard

EN

Att. Jacques Callot, Vieille Femme les mains étendues au dessus d’un brasier, XVIe siècle. Plume et encre brune, lavis brun sur papier, 14,2 x 9,9 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts. Cliché C. Simoulin © Palais des Beaux-Arts de Lille

Dessin attribué à Jacques Callot présenté lors de la visite des collections d’arts graphiques par Patricia Truffin. Il fonctionne à la fois comme allégorie du grand âge et de l’hiver, mais aussi comme représentation artistiquement expressive du monde paysan, que Callot fera ensuite imprimer dans sa série des Gueux.

Du 6 au 8 juillet 2026 s’est tenue l’école d’été « A Place in Time : A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe », organisée par Léon Rochard (Université de Lille, membre du projet Capt.) et Agathe Bonnin (CY Cergy Paris Université, membre du projet AGENART) dans le cadre du projet « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648) ». L’événement était organisé avec le laboratoire HARTIS (Université de Lille) et hébergé dans ses locaux ainsi qu’au Palais des Beaux-Arts de Lille, avec le soutien d’une bourse de l’Institut du Genre. L’objectif de l’école d’été était d’aider les participant·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Les présentations et échanges qui se sont tenus à cette occasion donneront lieu à une publication collective, prévue début 2027 sur le carnet hypothèses du projet, avec un profil détaillé des participant·es. 

6 juillet 2026

Clara Peeters, Nature morte, v. 1611. Huile sur panneau, 55 x 73 cm. Madrid, Musée du Prado.

Le couteau, clairement mis en avant dans la composition et que l’on serait tenté de saisir, arrête le regard par la signature de l’artiste, gravée dans le manche. Comme Annelies Verellen l’a montré, il ressemble bien aux couteaux de mariage traditionnellement offerts aux femmes à cette époque. Ici, le statut de femme mariée est montré comme indissociable de l’image que Clara Peeters construit d’elle-même en tant qu’artiste.

La première journée de l’école d’été s’est ouverte sur une introduction générale présentée par Agathe Bonnin et Léon Rochard. Il s’agissait d’exposer les principaux enjeux posés par l’intersection entre genre et temporalité à l’époque moderne, et d’introduire les différents cadres méthodologiques auxquels les participant·es étaient invité·es à réfléchir. Des études de cas spécifiques ont permis d’ouvrir la conversation sur les similitudes et différences entre les contextes britannique, français, espagnol, et néerlandais. 

Après un échange autour des questionnements spécifiques à chaque participant·e, tels que l’utilisation de concepts et cadres de pensée contemporains issus des études de genre, queer ou décoloniales pour étudier la période moderne, nous avons écouté les présentations d’Annelies Verellen (doctorante à McGill University, Montréal), Femke Valkhoff (doctorante à l’Université d’Utrecht) et Chenyang Ma (masterante à KU Leuven). La présentation d’Annelies Verellen s’intitulait « Domina Domus: The Knife as a Moral Compass and Promotional Tool for the Woman Artist ». Elle y étudiait le couteau de mariage intégré par Clara Peeters dans certaines natures mortes en tant qu’outil affirmant son autorité artistique en même temps que son rôle comme femme et épouse – lié à une certaine façon d’habiter le temps – mais aussi de se placer dans une tradition de la signature au long court. Femke Valkhoff a ensuite exposé un pan de ses recherches doctorales sous le titre « Lucretia Christina van Bochoven. Intellectual Self-development and Lifelong Learning ». À travers la correspondance et les poèmes de Lucretia Christina van Bochven, elle explorait la temporalité et spatialité de l’apprentissage des filles van Bochen dans leur enfance, mais aussi la façon dont l’apprentissage continuait, sous d’autres formes, à d’autres étapes de sa vie – en particulier pendant sa réclusion. Enfin, Chenyang Ma a présenté un papier tiré de son travail de master, « Love magic and the entangled world behind its practice in the seventeenth-century New Mexico ». Elle a exposé aux autres participant·es et intervenantes invitées les questions méthodologiques auxquelles elle fait face à cette étape de sa recherche, en particulier la difficulté d’étudier des personnes triplement marginalisées — du fait de leur place dans le système colonial, leur position sociale et leur genre — dont on ne conserve pas d’écrits à la première personne. 

Laura Bass, professeure à l’Université de Brown, a ensuite exposé dans une conférence cadre ses réflexions sur la temporalité dans la vie d’Estefanía de la Encarnación, une moniale espagnole qui fut à la fois peintre et écrivaine. Sa conférence mobilisait à la fois la théorie littéraire sur la temporalité de l’autobiographie et l’historiographie récente sur l’expérience des religieuses dans la Monarchie hispanique du XVIIe siècle, offrant de riches pistes méthodologiques. La journée s’est terminée par un atelier paléographique collaboratif sur deux textes du XVIIe siècle, en néerlandais et en espagnol. Les participant·es ont pu y développer leurs capacités de déchiffrement mais aussi d’analyse critique de diverses typologies de sources primaires, en tant qu’outils pour comprendre les temporalités des femmes à l’époque moderne. 

7 juillet 2026

Nicolaes Maes, Jeune Femme à sa couture, 1655. Huile sur panneau, 55,6 x 46,1 cm. Londres, Mansion House.

Dans son article, Hanneke Grootenboer attire l’attention de ses lecteur·ices sur la proximité entre certaines représentations du travail textile féminin et les images de penseurs et de philosophes aux Pays-Bas du XVIIe siècle. Elle y montre également que le travail textile pouvait être perçu par les femmes qui le pratiquaient comme un temps de réflexion intellectuelle.

Lors de la deuxième journée se sont tenues les présentations de Jasper Martens (doctorant à l’Université de Californie, Santa Barbara), Elie Pretot (doctorante à l’École Normale Supérieure de Paris et à l’Université Toulouse Jean-Jaurès), et Oana Stan (chercheuse indépendante, fondatrice du projet Women of Haarlem).  

Dans sa présentation de intitulée « Playing with Time: Identity and Queer Temporality in Seventeenth-Century Portrait Miniatures with Mica Overlays », Jasper Martens a détaillé ses recherches sur un corpus de portraits miniatures sur lesquels pouvaient être superposées des accessoires, costumes, décors, et personnages peints sur des calques transparents. Il y proposait une analyse de ces objets en tant que technologies matérielles offrant la possibilité d’explorations et transformations identitaires (sociales, géographiques, de genre), en réfléchissant aux différentes manières dont ce jeu pouvait engager un rapport particulier au temps. Elie Pretot a ensuite exposé une réflexion intitulée « Staging the Old Witch in 16th-Century Drama. Challenges and Implications ». Centrée sur le début de la chronologie de sa thèse, cette communication interrogeait les méthodes et sources à disposition pour comprendre l’archétype de la vieille sorcière dans le théâtre en lien avec la culture visuelle contemporaine. Enfin, Oana Stan a présenté les premières étapes de son projet de recherche actuel : « Synecdoche, Rubens. Olfaction, Food, and the Performance of Wealth in a Patrician Home ». Elle y expliquait le choix de ce cas d’étude, et posait les bases d’une étude de la cuisine comme lieu où se structure, matériellement et sensoriellement, la temporalité genrée dans le lieu de travail d’un artiste de l’époque moderne.

Catherine Powell-Warren, professeure assistante à KU Leven, a conclu la matinée avec une conférence cadre intitulée « Through the Lens of Time: Women, Art, and Praxis », recontextualisant la pratique d’artistes telles que Maria Sibylla Merian, Rachel et Anna Ruysch, ainsi qu’Anna Maria Janssens par rapport aux différentes temporalités genrées dans lesquelles elles étaient prises (leur mariage, leurs grossesses, les tâches ménagères, l’éducation et l’entraînement artistique de leurs enfants). Ceci a permis de mieux comprendre le fonctionnement de leur atelier ou leur rôle dans l’entreprise familiale, mais aussi d’interroger en profondeur des prémices traditionnels de la recherche en histoire de l’art, comme ce que l’on désigne par les mots d’artiste ou de création. 

Dans l’après-midi se sont tenus deux ateliers bibliographiques animés respectivement par Hanneke Grootenboer (professeure à l’Université d’Amsterdam) et Saskia Beranek (professeure à l’Illinois State University). L’atelier dirigé par Hanneke Grootenboer consistait en une discussion méthodologique basée sur les recherches des participant·es et sur leur lecture de son article « Sewing as a Form of Thinking: The Needle versus the Pen in the Dutch Republic » (The Art Bulletin, février 2026). Le dialogue a exploré l’importance des questions de temporalité dans la querelle des femmes, et la nécessité de prendre en compte l’agentivité des spectatrices face à des œuvres souvent interprétées de manière univoque comme des outils de disciplinement du temps des femmes, pour faire apparaître des modes de consommation plus divers de celles-ci. Saskia Beranek a ensuite parlé de son ouvrage paru en 2026 chez Routledge, The Cultural Work of the Early Modern Dutch Portrait. Amalia van Solms and the Shape of the Self in European Art, où elle explore l’inscription spatiale et temporelle d’Amalia van Solms au pouvoir au travers de la distribution spatiale de son palais et du décor de ce dernier. Elle a exposé les recherches doctorales dont il était issu, mais aussi le long travail de transformation de ces recherches en un ouvrage publiable, ouvrant une réflexion sur les changements de paradigme historiographique amené dans les dernières décennies par les études sur le genre. 

8 juillet 2026

Erasmus Quellinus le jeune, Jésus chez Marthe et Marie, entre 1650 et 1675. Huile sur toile, 113,2 x 163,5 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’interprétation par Erasmus Quellinus le jeune du thème de Jésus chez Marthe et Marie thématise parfaitement les questionnements autour des impératifs temporels qui incombaient aux femmes à la période moderne, par cette diagonale qui oppose le temps passé à s’occuper des tâches ménagères (Marthe) à celui passé à méditer sur les paroles du Christ (Marie).

Le troisième et dernier jour de l’école d’été s’est déroulé au Palais des Beaux-Arts de Lille, où les participant·es étaient invité·es à présenter des recherches préparées pour l’occasion sur une série d’objet sélectionnés par les organisateur·ices en concertation avec l’équipe des conservateur·ices. La matinée était consacrée aux collections de peintures, suivant un parcours établi avec l’appui de Donatienne Dujardin. Nous avons été accueillis l’après-midi dans le cabinet des dessins et estampes par Patricia Truffin, pour étudier une série d’œuvres choisies avec l’aide de Cordélia Hattori. La journée s’est terminée dans les collections de médailles, à propos desquelles nous avions échangé avec François Becuwe. Outre les présentations des participant·es sur le corpus d’objet sélectionnés, Léon Rochard a proposé un atelier méthodologique autour d’une des médailles exposée, commanditée pour Marguerite de Parme en 1567, à propos de laquelle il avait déjà publié sur le présent blog

Nous remercions chaleureusement les participant·es et invitées pour la qualité des échanges, ainsi qu’Aurélie Gyselinck, Thibaut Foutreyn, Christine Aubry et l’Institut du Genre pour leur accompagnement. À bientôt pour la publication des résultats ! 

Programme

A propos des organisateur·ices

Agathe Bonnin (elle) est docteure en Histoire de l’art et en Études hispaniques par l’Université autonome de Madrid et CY Cergy Paris Université. Ses recherches doctorales ont mis en évidence la contribution des femmes à la culture visuelle et matérielle du culte à l’eucharistie à la cour d’Espagne au XVIIe siècle. Actuellement chercheuse postdoctorale au sein du projet ERC JestArt, elle étudie les représentations de corps jugés “extraordinaires” dans les cours européennes au XVIIe siècle, pour comprendre la production et les usages de ces images et leur place dans l’historiographie et le canon artistique – avec une attention particulière au genre performé par ces corps. 

Léon Rochard (il/iel) est chercheur postdoctoral au sein du projet Capt. Son profil est disponible sur le présent blog.

Pépite : Neuss, ou les habits de l’empereur du contretemps

Billet rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin

À l’été 1474, le duc de Bourgogne Charles le Téméraire engageait son armée devant la ville de Neuss pour un long siège qui, sous la plume de son indiciaire, George Chastelain, devint l’une des Douze Magnificences dont ce prince pouvait s’enorgueillir. Après les noces de Bruges (juillet 1468), l’humiliation des rebelles Gantois à Bruxelles en janvier 1469, agenouillés dans la neige, rendus à la merci de la terrible sanction de leur redouté seigneur, le chapitre de la Toison d’Or à Valenciennes (1473), l’entrevue de Trèves (octobre 1473)…, Neuss devenait une nouvelle occasion pour enjoliver le caractère exceptionnel d’un principat dont la brièveté (1467-1477) et le caractère chaotique réclamaient toute la rhétorique des encomiastes de la cour pour en faire oublier l’échec piteux devant Nancy, le 5 janvier 1477.  

« La douzième et dernière magnificence fut au siège de Nusse, où toutes les choses, tant de marchandises comme de drogueries, se recouvroient comme à Bruges ou Gand ; et comment, le dit siège gardé, il envahit l’empereur, ensemble la puissance de Germanie ».

(Jean Molinet, Chronique, G. Douteront & O. Jodogne ed., Bruxelles, 1935-1937, Tome 1, chapitre 36, 170-172.)  

« Camp de Charles le Téméraire devant Nancy avec bombardes et armures italiennes », Pierre de Blarru, Le Nancéidos, (1518), BM Besançon, n°65310, p. 11. 

Bousculé par une révolte dans sa principauté ecclésiastique, Robert de Bavière (1427-1480), l’archevêque de Cologne, avait appelé en renfort son allié le duc de Bourgogne qui ne se fit pas prier pour saisir cette nouvelle occasion de faire la démonstration de sa puissance face à une Alsace remuante et des princes germaniques qu’il était bien décidé à convaincre de la légitimité de ses prétentions impériales, malgré le fiasco de l’entrevue de Trèves où, en octobre 1474, l’empereur Frédéric III avait préféré s’éclipser pendant la nuit plutôt que d’accéder aux demandes jugées extravagantes d’un duc de Bourgogne cherchant couronne. Élu grâce au soutien de Philippe le Bon, c’est naturellement que l’archevêque de Cologne s’était tourné vers l’héritier de celui-ci pour obtenir un arbitrage dans le conflit qui l’opposait à Herman de Hesse, désigné par les villes de sa principauté comme protecteur de leurs intérêts. Après l’échec des négociations, il revenait aux armes de se faire entendre. 

Une entreprise titanesque hors du temps

Le 30 juillet 1474, l’imposante armée du Téméraire établissait donc son camp devant Neuss afin d’éradiquer la rébellion. Pendant près de onze mois, le duc multiplia les tentatives pour venir à bout d’une ville dont la situation topographique et les ravitaillements constants finirent par épuiser les 13 à 20.000 hommes engagés sous la bannière ducale. Élévation de ponts, assèchement de fossés, détournement du cours de l’Erft, introduction de nouvelles bombardes, structuration d’un camp aux allures de ville avec ses rues, ses places, ses églises, ses lois … Tout dit l’exubérance et l’agitation d’un prince, dont l’hyperactivité surprend, saisit les ambassadeurs italiens de passage comme les officiers de la cour, à l’instar de Philippe de Croy, comte de Chimay, dont le rapport est resté célèbre : 

« Nous avons un duc volant et plus mouvant qu’une aronde (hirondelle) : une heure, il est au quartier des Ytaliens, et en un moment, en celui des Anglois. Il va aux Hollandais, Hainuyers et Picards, il commande à ceux des ordonnances et ordonnes aux fieffés. Et vous asseure qu’il ne tient pas en oyseuses ceux de son hôtel ni de sa garde. Il est toujours sur bout et jamais ne se repose, et se treuve en tous lieux. » 

(Georges Chastelain, Oeuvres, J. Kervyn de Lettenhove (ed), Bruxelles, 1863-1868; t. VIII, p. 266-268)

 

Anonyme, Le siège de Neuss, (XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden (Inv. n° S0609)

À Neuss, non seulement les entreprises innovantes se succèdent à un rythme effréné, mais également les délégations reçues en grande pompe, les messagers, les coursiers informant le prince des affaires de ses territoires, tandis que les mandements, requêtes, instructions prennent le chemin inverse qui garantit au sceau et au contre-sceau de ces allers et retours la bonne conduite de la machine gouvernementale. Et pourtant, tandis que les Anglais annoncent le débarquement prochain d’Édouard IV, accompagné de 10.0000 hommes pour en finir avec le royaume de France, relancent un duc qui toujours promet de se rallier mais jamais ne bouge, le temps à Neuss semble suspendu…       

Neuss, rêve d’Empire

Cet épisode de l’histoire bourguignonne a longtemps, pour ne pas dire toujours, été perçu comme le signe de l’archaïsme d’un prince englué dans ses chimères, un nouvel Alexandre conquérant et s’acharnant sur cette ville de Neuss, tel le Macédonien devant Tyr, prisonnier d’une image d’enluminure. Et pourtant, à bien y regarder, l’activité débordante du Téméraire n’a rien d’anarchique ou de romanesque. Elle ressortit d’un plan, d’une stratégie dont l’œuvre postérieure du peintre Adriaen Van den Houtte nous livre la clef. 

Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608)

Dans ce tableau intitulé « Het Belegh van Nuysen » (Le siège de Neuss), Adriaen Van den Houtte (c. 1459-1521), connu pour avoir développé ses talents dans l’art du vitrail, des tapisseries et de la peinture à l’huile, exécute au début du XVIe siècle une représentation fidèle d’un camp militaire aux allures de ville tel qu’il nous est décrit par les chroniqueurs de l’époque et peut-être inspiré du plan que Le Téméraire avait lui-même établi. L’observation nous invite à deux régimes de contemplation : l’un qui consiste à tout embrasser d’un seul regard pour apprécier l’événement, l’autre qui nous invite à ralentir et à suivre ces différentes temporalités suggérées par tous ces détails parfois curieux. En effet, sur ces chemins sinueux, s’y croisent des hommes et des femmes, tous animés par leur propre temporalité. Le temps du commerce apparaît dans les échoppes, le temps des entraînements guerriers ou des jeux de hasard dit l’attente et le divertissement affiché dans la figuration des plaisirs licencieux, le temps de la justice n’est pas négligé si l’on veut bien estimer le nombre de cadavres pendus au pilori sous le regard du prévôt, le temps religieux scande la vie quotidienne de tous et domine la représentation par l’église figurée derrière la tente ducale, etc. 

Marché et soldats jouant aux dés. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail)

Justice du prévôt des maréchaux près du gibet. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail)

Enfin, légèrement excentré, le camp ducal fait apparaître une sorte de ville dans la ville, dans un espace restreint où, malgré les allers et venues des diplomates et des messagers, le duc de Bourgogne, absorbé par la nécessité du moment, semble s’exclure des réalités du temps. Alors que les costumes et les vêtements sont ceux des premières décennies du XVIe siècle (période de réalisation de l’œuvre), le duc au centre, accompagné de proches officiers, porte une armure dorée, et surtout la couronne fermée de l’Empire qu’il ne parvint jamais à obtenir autrement qu’en rêve. 

Charles le Téméraire en habit d’empereur. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail).

Charles le Téméraire, dans ce raccourci de l’histoire proposé par le peintre, est devenu son arrière-petit-fils, Charles Quint, sacré empereur à Aix-la-Chapelle en 1520 ! Cette image d’un avenir ambitionné, recomposée a posteriori, explique l’attitude d’un homme dont l’engagement excessif n’est pas pour autant déconnecté d’une stratégie établie depuis son arrivée au pouvoir : faire accéder la Grande Principauté de Bourgogne à l’Empire. En cela, tout démesuré et brutal qu’il pouvait être, il n’est pas un nouvel Alexandre aux allures surranées. Il est en avance sur son temps et donc en discordance avec lui. Aussi, à bien y regarder, l’activité débordante du Téméraire s’inscrit tout simplement dans une temporalité non partagée, ni par ses officiers, inquiets d’assister à la construction de ponts qui feront le succès du siège d’Anvers par Alexandre Farnèse près de cent ans plus tard en 1584, ni par des conseillers pour lesquels le rapport de force avec la France est le seul qui compte. Charles est un prince dont le présent ne le pousse pas à rejoindre les troupes anglaises, non par négligence, mais par un choix politique qui fait de lui le non-contemporain du roi d’Angleterre comme de ses propres conseillers ignorants des aspirations de leur maître et seigneur.  Sa Qualité des temps, pour reprendre l’expression machiavélienne, le pousse à agir dans une relation à ‘son’ présent. Cependant, privé de concordance des temps avec ses homologues, il n’en est pas le contemporain, et pire encore il n’en est pas non plus celui de ses sujets. Là réside, sans doute, la clef de son échec que met en lumière l’histoire différentielle et qui permet d’éviter l’écueil d’une sanction historienne confortée par le cumul omniscient des siècles de distance, encore formulée récemment, assimilant Charles à « un prince malhabile n’ayant pas su profiter du formidable patrimoine légué ».

À venir

Ce billet s’appuie sur un exemple qui illustrera l’article « Saisir les multiples temporalités des sociétés de la fin du Moyen Âge : vers une histoire différentielle ? » et qui fera l’objet d’une analyse plus détaillée dans le cadre d’une communication qui sera donnée à Nancy pour le 550ème anniversaire de la bataille de Nancy (23-25 novembre 2027). 

Bibliographie

P. Ehm, Burgund und das Reich : spättmittelalterliche Aussenpolitik am Beispiel der Regierung Karls der Kühnen, 1465-1477, Munich, 2002.

É. Lecuppre-Desjardin, Le Royaume inachevé des ducs de Bourgogne, Paris, 2016.

W. Paravicini, “Die zwölf ‘Magnificences’ Karls des Kühnen”, in Vorträge und Forschungen: Formen und Funktionen öffentlicher Kommunikation im Mittelalter, (Band 51), Stuttgart, 2001, p. 319-395.

J.-B. Santamaria, 5 janvier 1477. La mort de Charles le Téméraire, Paris, 2023.

R. Vaughan, Charles the Bold. The last Valois Duke of Burgundy, London & New York, 1973 (reed. 2002).

H. Wayment, A rediscovered Master : Adrian van den Houtte of Malines (c. 1459-1521) and the Malines/Brussels School, Leiden, 1967.


   

Participation de Tilleane Charavel au colloque international « Bound for Devotion : The Prayer Book as Object and Practice, 1300-1800 » (University of Leiden, 1-3 juillet 2026).

Billet par : Tilleane Charavel

Du 1er au 3 juillet dernier, se tenait à l’Université de Leiden le colloque international « Bound for Devotion : The Prayer Book as Object and Practice, 1300-1800 » organisé par le projet PRAYER (ERC Starting Grant). J’y ai eu l’occasion de présenter une communication intitulée « Exploring the Temporalities of Philip the Good’s Breviaries Ad usum Parisiorum pars hiemalis and pars aestivalis (Royal Library of Belgium, mss. 9511 and 9026) » qui vise à définir comment l’étude de ces temporalités constitue un prisme central pour comprendre la culture dévotionnelle ducale, ainsi que la manière dont elle articule la pratique religieuse et la représentation du pouvoir en place.

Saint Andrew and Philip the Good, Bruxelles, KBR, ms.9511, fol.398

Descriptif (abrégé)

Philippe the Good’s winter and summer breviaries are copied from a Parisian liturgical model and illuminated in Bruges (1453-1460), chiefly by Willem Vrelant with two miniatures by Jean le Tavernier. Despite their exceptional quality, the manuscripts remain understudied since Leroquais’s 1929 study. The argument unfolds in three parts.

Prescribed time: The breviary’s codicological structure – its division into winter/summer volumes, the perpetual calendar, ferial psalter, common of saints, and sanctoral – embodies the cyclical, recurring rhythm of the liturgical year itself. Moving through the manuscript retraces this cycle materially, making the object not just a support for liturgical time but a form of it.

Superimposed time: Miniatures layer multiple temporal registers within a single visual space – founding/eschatological time, narrative time, celestial time, and the contemporary Flemish present – without hierarchy among them. A key example is the sanctoral-opening miniature showing Philip the Good in prayer before Saint Andrew, where the duke’s contemporary presence coexists with the saint’s timeless, hieratic figure.

Reflected time: This is presented as the paper’s central conceptual contribution, not a représentation-plus-text duality, but an intra-visual, semiotic phenomenon in which ducal emblems (the two facing E’s, the Golden Fleece collar, the Saint Andrew’s cross) function as condensed, legible signs of institutional history. Combined with the mise-en-abyme effect of the duke depicted performing the very devotional act his use of the book enacts, this produces a “doubled present” that continuously re-legitimizes ducal power by anchoring it in sacred and dynastic continuity.

The conclusion frames mss. 9511 and 9026 as a lens onto Burgundian devotional culture, where liturgical time, layered imagery, and symbolic reflexivity converge to make prayer an ongoing act of princely legitimation.

Pépite : « Fortune aide aux hardiz ». La guerre, le présent et ses opportunités dans « Le Jouvencel » (XVe siècle)

Billet rédigé par Marie-Hélène Méresse

Paris, BnF, ms. fr. 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (Siège de Château-l’Hermitage, 1439) (3e quart du XVe s.)

« Si l’on ne cessait jamais de renouveler les sciences, on y trouverait toujours quelque chose de nouveau ». Quel chercheur pourrait contredire ce propos tenu, dès le prologue, par l’auteur de l’œuvre intitulée Le Jouvencel ? Si le constat peut paraître d’évidence, il faut d’emblée souligner son ambition (ré)novatrice et (ré)inventive, formulée dans la seconde moitié du XVe siècle dans un « petit traité narratif » qui se situe à la croisée des genres :

de jour en jour et de plus en plus, croissent les engins (l’intelligence, la compréhension) des hommes et renouvellent les manières de faire ; (car, ainsi que le temps se renouvelle, ainsi viennent les nouvelletez ; ) et sont trouvés de present plusieurs choses et engins subtilz, desquelz les autres n’avoient point d’usaige ne de congnoissance, par quoy me semble mon œuvre estre aucunement prouffitable1.

Le temps passe et transporte avec lui la richesse des expériences passées et des connaissances acquises. Tel est le constat clair et affirmé qui permet à l’auteur de justifier l’utilité de son projet. Celui-ci est didactique et doit servir à tous ceux qui, « suivant les aventures merveilleuses de la guerre », voudront « tousjours bien faire et acroistre leur honneur et hardement (leur bravoure) de mieulx en mieulx ». L’auteur rédige ainsi un ouvrage consacré à l’art de la guerre, admise dès les premières lignes comme l’immémoriale compagne du commerce des hommes. Mais si la guerre n’est pas chose nouvelle, elle n’est pas non plus chose exacte :

pour ce que la guerre est telle qu’il fault besongner selon le loysir qu’on a, et le fault prendre aucuneffois froit, aucuneffois chault.2

Cela implique une surveillance accrue dans la préservation de l’honneur, valeur traditionnelle et structurante de la société médiévale, qui doit faire face, dans les vicissitudes de la guerre, à la variabilité des circonstances et à l’évolution des manières de faire.

Si le Jouvencel a attiré de façon particulière mon attention dans le cadre des réflexions que je mène au sein de l’équipe Capturing the present, c’est parce qu’il articule de façon remarquable l’enseignement traditionnel des exempla, des modèles perpétués de la Bible et de l’Antiquité, aux connaissances acquises et renouvelées sur les champs de bataille de l’actualité. Mais c’est aussi parce que l’impondérabilité qui est propre à la diversité des cas et qui nourrit l’incertitude de la guerre, telle qu’on pouvait la redouter, apparaît sous les traits d’une fortune qu’il n’est plus impossible de guider. Ces considérations, valorisant le moment présent comme celui d’une réévaluation constante de la situation, marquent dans la littérature didactique traditionnelle de la fin du Moyen Âge un tournant, en même temps qu’elles proposent une nouvelle articulation entre la valeur référentielle d’un passé édifiant et la perspective d’un futur plus que jamais contingent.

 L’auteur s’appuie sur des références bibliques (Genèse, livre des Rois) pour souligner l’imperfection du monde et la nécessité de la chevalerie pour protéger le peuple. Il complète cet enseignement traditionnel par son expérience personnelle, acquise au service du roi de France :

Et, pour ce que, des ma jeunesse, j’ay sieuvy les armes et frequenté les guerres du très crestien roy de France, mon souverain seigneur, en soustenant sa querelle de tout mon petit povoir, j’ay peu veoir par l’espace de long temps plusieurs et diverses manières de faire que les jeunes et nouveaux venus ne puent pas sçavoir de prime face. Car je puis dire, et en ce disant suis esprouvé, selon les anciens dictateurs, orateurs et historieurs, que la conduite de la guerre est artifficieuse (qui demande du savoir-faire) et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance3.

Son témoignage valide ainsi son traité, qui allie savoir traditionnel et expérience concrète.

Le texte suit la structure tripartite aristotélicienne (gouvernement de soi, de la famille, de la cité), mais l’auteur y intègre des exemples contemporains, suivant principalement la vie de Jean de Bueil (v.1404-1477), chevalier et supposé auteur du Jouvencel. On ne saurait, dès lors, et comme il le dit lui-même dans le prologue, l’accuser de vouloir « faire de vieil bois nouvelle maison ». À plus d’un titre, le Jouvencel est le fruit d’une tradition didactique, pleinement imprégnée de contemporanéité.

La vie posthume du Jouvencel4, témoigne de cette capacité d’actualisation. Le Jouvencel reflète les réalités militaires des XIVe et XVe siècles, marquées par des défaites comme Crécy, Poitiers ou Azincourt. L’esprit chevaleresque cède la place à un esprit militaire5, où la stratégie repose sur l’analyse du présent :

La guerre est artifficieuse et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance6.

Les décisions doivent s’adapter à la situation immédiate :

Et, selon voz nouvelles et la puissance que le Roy pourra trouver, nous besongnerons. Car icy on ne peult conclure telles choses ; et fault qu’elles se concluent sur les lieux et selon ce que on treuve. Et tous ceulx qui en veullent autrement parler, fault qu’ilz devinent. Car les disposicions des choses donnent le conseil ; et icy on ne les peut savoir.7.

Ceux qui ne prennent pas ces précautions prennent le risque de « deviner », ou comme il est encore dit par ailleurs, de « jouer à quitte ou double ». Or, l’art de la guerre, qui ne permet pas que l’on joue à quitte ou double, semble être le domaine par excellence où compte la saisie du présent ; mais où ce présent, prédominant dans la stratégie, est indissociable de l’objectif et espoir futur que constitue la victoire, étape nécessaire, quand la guerre est juste, pour « le bien de la chose publique » qui conditionne la conduite des chevaliers.

Le lien entre les notions d’expérience et d’attente n’est pas ici sans nous interpeller, ni sans nous rappeler certaines réflexions sur le temps historique : « Tout homme, toute communauté humaine dispose d’un espace d’expérience vécue, à partir duquel on agit, dans lequel ce qui est passé est présent ou remémoré, et des horizons d’attente, en fonction desquels on agit. »8 Le rapport entre expérience et attente est précisément pour Reinhart Koselleck ce qui permet de thématiser le temps historique (ie de reconnaître les multiples temps de l’histoire) en liant le passé et le futur.

Or, entre les modèles et exemples du passé et les objectifs poursuivis, le Jouvencel illustre le conflit entre l’éthique chevaleresque et l’efficacité militaire. Alors que les Miroirs des princes prônent la vertu et le bien commun, ce traité privilégie la victoire, même si elle implique des moyens discutables. Par exemple, lorsque le Jouvencel tolère la possibilité de prendre une ville par trahison pour remporter une victoire à moindre coût, « car il fault que la guerre se demaine en maintes manières ». Cette tension reflète une nouvelle perception du temps, où le présent et l’efficacité priment sur les idéaux traditionnels.

Dans Le Jouvencel, la prise de cette ville est décrite à travers un dialogue qui souligne son caractère improvisé, ancré dans l’instant. Cette spontanéité évite au roi et au Jouvencel de tomber dans l’immoralité, malgré l’idée que la guerre corrompt toute justice et tout ordre juridique9.

Le terme « fortune » prend alors une dimension ambivalente : il désigne surtout les aléas du destin, souvent favorables (« bonne fortune »), et moins fréquemment les difficultés. Surtout, il met en lumière une conception du temps où le présent est crucial. Le héros est encouragé à « chasser sa bonne fortune » ou à « poursuivre sa bonne fortune », c’est-à-dire à profiter des circonstances pour avancer, tout en se préparant activement (par exemple, en rassemblant des ressources).

Si cette vigilance est requise et si elle est ainsi recommandée, tout au long du traité, c’est parce qu’il est impossible de connaître ce que le futur réserve. Citons un passage éclairant sur ce point (qui retranscrit l’avis collégial des conseillers consultés par le Jouvencel – la collectivité ayant pour vocation de traduire la sagesse de l’opinion délivrée) :

Le Jouvencel : Véez-cy le cas, qui est grant. (…) C’est grant chose à moy de conseiller le Roy, qui ne fuz oncques de son conseil jusques à maintenant ; et aussi les choses sont avantureuses. Et voit-on aucuneffoys le temps cler, qui après se obscursist. (…)

Les conseillers : Tous à une voix dirent : « Toutes les choses de ce monde sont soubz la main de Dieu, et des choses à venir vous ne sauriez conseillier le Roy ne vous-meisme ; et fault prendre ce que on voit. Nous voyons que le Roy n’eust oncques si grant entrée sur ses ennemyz qu’il a de present ; et, pour ce, nous sommes tous d’oppinion et avons esté et en avons plusieurs foys parlé ensemble que le Roy doit venir. Car on doit chassier sa bonne fortune, quant elle vient, et ne doit-on pas laisser passer le bonheur par devant sa porte sans le recueillir ; et, quant on le laisse aller, il n’y retourne jamaiz voullentiers. »10

Face à l’incertitude de l’avenir, il faut agir sur le présent. Bien que Dieu maîtrise tout, l’homme a la capacité d’influencer son destin en restant vigilant. Ainsi, « Dieu et fortune » ne sont pas synonymes : la fortune dépend aussi de l’action humaine. La leçon est claire : il faut saisir les opportunités quand elles se présentent, car elles ne reviennent pas toujours.

BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF

Le duo « Dieu et Fortune », dans le Jouvencel, introduit de façon subtile la superposition des logiques (théologique, philosophique, politique) et la complexité d’une nouvelle relation au futur. Plus encore, la possibilité de « saisir la fortune » exprime la possibilité d’agir contre le temps, de le changer, par l’action humaine.

La seconde moitié du XVe siècle voit ainsi émerger, dans le discours politique et militaire (celui de la victoire et de la souveraineté), le vocabulaire d’un présent capable de rebattre les cartes d’un futur, et capable pour cela de s’affranchir (non sans gêne) d’une norme héritée du passé pour redéfinir « ce qui est bon » en fonction des objectifs à poursuivre.

À Venir 

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Dans ce traité dédié à l’art de la guerre, la valorisation du présent se traduit par celle de l’expérience, de la contingence et de la variabilité des circonstances. Cette étude a été présentée et développée dans le cadre de la journée d’étude organisée à l’université de Lille par le laboratoire CECILLE : « Passsé, présent, futur : ouvrir les possibles (Mondes romans) » (03/04/2026). Elle fera partie d’un article sur le rapport du gouvernement princier au futur, publié dans le cadre de mon postdoctorat.

Sources iconographiques

BnF, ms. fr 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (3e quart du XVe s.)

Bnf, ms. fr. 43, fol.37r., Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse (milieu XVe siècle)

Éditions des sources

Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889

Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018.

Bibliographie sélective

Allmand Christopher, « Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle », Revue historique, N° 123, 1999/3, p. 463-482.

Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12.

Pinto-Mathieu Elisabeth, « Charles VII et la figure royale dans le Jouvencel de Jean de Bueil », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p.151-164.

Ribémont Bernard, « Le Jouvencel de Jean de Bueil. Un texte hybride mâtiné d’aristotélisme », Le moyen français, 87, 2020, p. 173-186.

Szkilnik Michelle, « Écrire l’histoire dans les interstices de la fiction : Le jouvencel », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p. 245-258.

Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022.

 

  1. Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889, ici t.1, p. 17. Autre édition : Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018. []
  2. Ibid., t.1, p. 92. []
  3. Ibid., t.1, p.15 []
  4. Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022 []
  5. comme le notait Johan Huizinga, cité dans Szkilnik Michelle, ibid., p.14 []
  6. Le Jouvencel, op. cit., t.1, p.15 []
  7. Ibid., t.2, p.172 []
  8. Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12. []
  9. « par fortune de guerre toute justice et ordre de droit est corrumpue », Le Jouvencel, op. cit., t. 2, p. 223 []
  10. Ibid., t. 2, p.139-140 []

Pépite : « Secourir au feu de meschief » : lutter contre les incendies à Lille au XVe siècle

Incendie de Tarse en -333 BANDEAU

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47

Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :

« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1

À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.

Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.

Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.

La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.

Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.

« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feu et le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11

Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111

Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.

A VENIR

Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

Bibliographie

– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.

– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.

– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.

– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.

Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).

  1. Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
  2. Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
  3. L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
  4. AML, BB 374, fol. 35. ↩︎
  5. AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
  6. David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
  7. AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
  8. Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
  9. AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
  10. La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
  11. AML, BB 378, fol. 111. ↩︎
  12. Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎

Call for Applications: A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe (Lille, 6-8 July 2026)

FR

A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe

Organised by Léon Rochard and Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait of Maria de’ Medici, c. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

The goal of this summer school, organised with the support of the Institut du Genre, the FNS/Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)” and HARTIS (Université de Lille), partnered with the Palais des Beaux-Arts de Lille, is to help doctoral students develop an interdisciplinary reflection on the intersection between gender and time in the early modern period. With the help of invited keynote speakers, workshops around secondary literature, visits of the Palais des Beaux-Arts’s collections presented by its curators, and presentations by each participant, we aim to foster interest in this framework and complexify approaches to gender studies and key themes such as the question of agency or the inscription of women in history. This summer school will be structured around three main themes:

  1. Rhytmic lives: contextualising the rhythm of women’s lives historically, socially and culturally, beyond bioessentialist thinking.
  2. Thinking in the long term: explore women’s engagement with the distant past or future, and questions of heritage and legacy.
  3. Time and power: understanding the intersections between gender, power, and politics, to better define how women exercised agency over different temporalities.

This summer school is open to both doctoral students and master’s students who wish to pursue a PhD, specialising in the human sciences and the early modern period, with no requirements in terms of nationality or institution. Both English and French will be spoken. Candidates are invited to send a CV, a description of the current research project, thesis, or dissertation with an indication of the potential interest of this summer school to the project, and an abstract for a presentation connected to one or several of the three proposed themes.

Please refer to the call for applications below for additional information:

 

Participants are invited to turn to their institutions to cover travel expenses and accommodations, as organisers can only cover collective meals.

DATES AND LOCATION

6-8 July 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) and Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Applications, in English or French, should be sent before 30 April 2026 to both Agathe Bonnin (bonninagathe@gmail.com) and Léon Rochard (leon.rochard@univ-lille.fr).

Appel à candidatures : Une place dans le temps – école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe (Lille, 6-8 juillet 2026)

EN

Une place dans le temps : une école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe

Organisation par Léon Rochard et Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait de Marie de Médicis, v. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’objectif de cette école d’été, organisée avec le soutien de l’Institut du genre, du projet FNS Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) » et du laboratoire HARTIS (Université de Lille), et en partenariat avec le Palais des Beaux-Arts de Lille, est d’aider les candidat·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Avec l’aide des conférencières invitées, d’ateliers portant sur la littérature secondaire sur le sujet, des visites en présence des conservateur·rices des collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, ainsi que des présentations des participant·es, il s’agira de mieux se saisir de ce cadre théorique et de le mobiliser pour traiter de questions clés des études de genre, comme l’agentivité ou l’inscription des femmes dans l’histoire. Cette école d’été sera structurée autour de trois thèmes principaux :

  1. Des vies rythmées : recontextualiser les rythmes de la vie des femmes dans un cadre historique, social et culturel, par-delà une pensée bio-essentialiste de ceux-ci.
  2. Réfléchir sur le long terme : explorer le rapport des femmes à un passé ou un futur lointain, à leur héritage et leur postérité.
  3. Temps et pouvoir : comprendre les intersections entre genre, pouvoir et politique, afin de définir les modalités d’exercice de l’agentivité des femmes sur différentes temporalités.

L’école d’été, assurée en anglais et en français, est à destination de doctorant·es ou de masterant·es souhaitant poursuivre une recherche doctorale, spécialisé·es en sciences humaines sur la période moderne, sans condition de nationalité ou d’université de rattachement. Les candidat·es sont invité·es à envoyer un CV, un résumé du projet de recherche en cours, thèse ou mémoire, avec une indication l’utilité potentielle de l’école d’été pour ce projet, et un projet de communication en lien avec un ou plusieurs des trois thèmes proposés.

Pour plus de précisions, veuillez vous référer à l’appel à candidatures ci-dessous:

Les participant·es sont invité·es à se tourner vers leurs institutions de rattachement pour les frais de déplacement et de logement : seuls les repas en commun seront couverts par les organisateur·rices.

DATE & LIEU

6-8 juillet 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) et Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Pour soumettre une candidature, veuillez contacter Agathe Bonnin (bonninagathe@gmail.com) et Léon Rochard (leon.rochard@univ-lille.fr) avant le 30 avril 2026.

Pépite : Des horloges allégoriques pour enseigner aux princes

Guillebert de Lannoy, Les enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1

Il y a quelques mois j’attirais l’attention sur la multiplication des horloges que je qualifiais d’héraldiques dans les manuscrits bourguignons (voir billet du 01/04/2025). Tandis que l’enquête avance, je vous propose de nous laisser guider encore une fois par les images pour saisir cette nouvelle prise en compte des réalités temporelles dans la culture politique des princes. 

L’horloge représentée sur le frontispice du traité d’éducation (Les Enseignements paternels) adressé à de jeunes princes par Guillebert de Lannoy[1], n’a apparemment rien d’allégorique. Dans cette scène de dédicace, peu classique, où l’auteur ne s’agenouille pas devant son commanditaire avec son œuvre, mais fait place au potentiel dialogue d’un père avec son fils, une horloge, à la mécanique précise et apparente, figure avec réalisme l’outil qui rythme désormais la vie des nobles seigneurs, en l’occurrence Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Le souci de la juste mesure et de la norme, au cœur de l’éducation, ne pouvait qu’accueillir favorablement cet outil introduisant la ponctualité, respectée… ou non. En effet, à l’instar de Louis IX ou de Charles V dont Christine de Pizan fait l’éloge du rythme journalier dans son Livre des faits et bonne meurs du roy Charles V, le prince vertueux se doit de faire un bon usage du temps. Cette rigueur doit inviter les futurs dirigeants à adopter dès leur plus jeune âge un rythme de vie équilibré… autant d’habitudes qui, plus tard et sans excès, leur permettront de se lever tôt le matin pour œuvrer au gouvernement de leurs territoires et de leurs sujets, comme le précise Guillebert de Lannoy : 

« Appliquiez-vous à diligence et à lever matin, et expédiez legièrement ceulx qui vous prient ou ont à faire à vous, car paresse et longueur est chose mal séant en toute créature et par espécial en roys et princes qui ont le poeuple à gouverner »

(Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince).

Si le prince use d’une horloge, c’est que lui-même, à l’image de Dieu, doit ordonner et régler son peuple avec mesure. Telle est sa mission. Et le Dieu démiurge devient, avec l’introduction de cet art de précision (même s’il est encore très relatif), un Dieu horloger. Dans les textes politiques de la seconde moitié du XIVe siècle, l’horloge symbolise l’ordre établi et sans friction, qui certes ne nie pas les mouvements contraires, mais qui a pour rôle de les harmoniser. L’origine de cette pensée, déclinée dans nombre de conseils aux princes, est le plus souvent attribuée à Nicole Oresme, lecteur d’Aristote, dans son Traité du ciel et du monde, daté de 1376-1377.

Nicole Oresme à son étude avec une sphère armillaire, 
Traité de l’Espère, v. 1410, BnF, ms. Fr. 565, fol. 1  

La juste mesure qui correspond à la tempérance peut ainsi être considérée comme un pouvoir divin délégué, une vertu chrétienne allégorisée, particulièrement par Christine de Pizan quelques décennies plus tard dans son Epître Othéa (1400-1401) qui formalise le lien entre gouvernement de soi et gouvernement du monde : 

« Attrempance estoit aussi appellee deesse ; et pour ce que nostre corps humain est composé de diverses choses et doit estre attrempé selon raison, peut estre figuré a l’orloge qui a plusieurs roes et mesures ; et toutefoiz ne vaut rien l’orloge, s’il n’est attrempé, semblablement non fait nostre corps humain, se attrempance ne l’ordonne ».

Christine de Pizan, Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1.

La valeur éthique du temps est donc puissante et l’on comprend qu’elle soit mise à l’honneur dans le texte de de cette compilation de préceptes moraux à destination d’un jeune noble qu’est l’Epître Othéa. Or, les illustrations qui représentent Tempérance, toujours associée à l’équilibre de la mesure du temps, semblent s’adapter aux nouvelles technologies et au contexte de réception comme pour établir un lien entre réalité et allégorie et privilégier l’horloge mécanique au sablier. Par exemple, dans le manuscrit de cette œuvre offert à Philippe le Bon par Jean Miélot, l’enlumineur Loyset Liédet a dupliqué l’horloge qui figurait dans la salle d’audience ducale, pour en faire l’objet identifiant la vertu de patience et de mesure.

Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. 
Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 5v.

Tempérance porte une horloge sur la tête qui est similaire à celle présente sur la scène de dédicace, mais également à celle du frontispice des Enseignements paternels et de L’Histoire d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe par Pierre Camus et adaptée par David Aubert Pour Philippe le Bon à Bruges vers 1467 (Paris, BnF, ms fr 12574, fol. 1). Toutes issues de l’atelier de Loyset Liédet, elles reflètent assurément une signature d’artiste mais également l’évolution d’une pensée politique qui s’appuie désormais sur la technologie savante de l’horloge mécanique, présente à la cour de Bourgogne, pour rappeler que le prince, par délégation divine est maître du temps, mais aussi que, par cette même grâce, il lui incombe d’en faire bon usage…

À venir

Cette réflexion sera au cœur de la communication que je donnerai au Congrès de la Renaissance Society of America à San Francisco le 19 février 2026, « The Prince as a Metronome: A Key to Introducing New Political Ideas? ». Le panel The Introduction of Novelty in Politics: a Question of Rhythm? accueillera également les réflexions de Nicole Hochner (The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics and Music) et de Tracy Adams (The Novelty no one claimed: Henry VIII, Clement VII and the Politics of Innovation).

Sources iconographiques

Guillebert de Lannoy, Les Enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1. 

P. Camus, L’Histoire d’Olivier de Castille et Artus d’Algarbe, Bruges, 1467, (Loyset Liédet enlumineur), Paris, BnF, ms. fr. 12574, fol. 1.

Christine de Pizan, Épistre Othea, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, (Loyset Liédet enlumineur), Lille v.1460, Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1 et 5v. 

Sources textuelles

Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince, Œuvres de Guillebert de Lannoy, éd. C. Potvin, J.-C. Houzeau, Louvain, 1878.

Nicole Oresme, Le Livre du ciel et du monde, éd. A.D. Menut, Madison, The university of Wisconsin Press, 1968. 

Christine de Pizan, L’Épistre Othea, éd. G. Parussa, Genève, Droz, 2008. 

Christine de Pizan, Le Livre des faits et bonnes meurs du sage roy Charles V, éd. S. Solente, Paris-Champion 1936-1940, réimp. Genève Slatkine, 1977. 

Bibliographie sélective

Françoise Autrand, Charles V, le sage, Paris, Fayard, 1994.

Nancy Mason Bradbury & Carolyn P. Collette, “Changing Times: The Mechanical Clock in Late Medieval Litterature”, The Chaucer Review, 2009, vol. 43, n°4, p. 351-375. 

Kevin Roger, Le motet du XIVe siècle. Une subtile histoire du temps, ArTeHiS édition, Chapitre 3, L’art du temps au XIVe siècle, https://books.openedition.org/artehis/36666, [consulté le 2/02/2026]. 

Charity Cannon Willard, « Christine de Pisan’s Clock of Temperance”, L’Esprit créateur, 1962, vol. 2, n°3, p. 149-154. 


[1] Nous n’ignorons pas le débat actuel sur l’attribution de cette œuvre à Guillebert ou à son frère Hugues de Lannoy, mais nous laissons le lecteur se faire son avis en le renvoyant à B. Sterchi, « Hugues de Lannoy, auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels », Le Moyen Âge. Revue d’Histoire et de Philologie, tome CX, 2004/1, p. 79-117.   

Publication : Innovation and Medieval Communities

Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500).

This collective work edited by Élodie Lecuppre-Desjardin and Nils Bock, was published in January 2026 in the series Studies in European Urban History [SEUH 63] by Brepols.

Description

It has to be said that when it came to innovation medieval culture demonstrated its mastery of the art of the paradox. Medieval people were compelled to innovate, driven by the dissatisfaction that is part of their nature, leading to changes that could generate not only enthusiasm, but also mistrust and sometimes fear. In a world where innovation was ordinarily perceived in a negative light, societies developed discursive strategies to legitimize such developments, even going so far as to make the old out of the new. This book interrogates this gap between cultural assumptions and practical necessity. Drawing on numerous examples from the towns and cities of Western Europe between the thirteenth and the fifteenth centuries, it examines in context and in practice both sophisticated conceptions and unexamined habits of thought concerning innovation. These offered a range of possibilities for dealing with the new, often imposing novelty quietly, as the only means of maintaining the old state of affairs… at least in appearance.

Table of contents

Introduction – Élodie Lecuppre-Desjardin (Lille University, IRHiS) & Nils Bock (Münster University)

PART 1. Mastering Innovation: Communities and Individuals

Municipal law in the monastery. On becoming and being citizens in the later Middle Ages -Anne Diekjobst (Kiel University CAU)

Burghers’ reactions to new town books in Southwestern Germany in the Late Middle Ages – Olivier Richard (Fribourg University)

Innovation and ways of relating to time in memory writings by German townspeople at the dawn of the Early Modern Period – Aude-Marie Certin (Haute Alsace University)

Innovation in the Great Municipal Charter of Paris (1416) – Boris Bove (Rouen-Normandie University)

PART 2. Technological innovation at the heart of the circulation of knowledge and political intentions

Innovations catalysed by the papal court and the reconfiguration of local communities in and around early 14th-century Avignon – Valérie Theis (ENS Ulm, Paris)

The dukes of Burgundy’s Trésor de l’Épargne and reactions to it within princely administration – Rudi  Beaulant (Franche-Comté  University)

Technological innovation, social identities and the Dynastic State. Gunpowder Artillery in the Burgundian Polity (late 14th– early 16th c.) – Michael Depreter (University of Oxford)

Innovation and migration: The Economic impact of immigrant craftspeople in Late Medieval England  – Bart Lambert (Vrije University of Brussels)

Social incentives for innovation in Flemish artistic workshops: Social Network Analysis in late medieval art production – Joannes Van den Maagdenberg (UGent-ULB-Fondation Périer-d’Ieteren)

Plague Policies in the Fifteenth-Century Low Countries: Duplication, adaptation and Integration – Claire Weeda (Leiden University) 

PART 3. Think different: pioneering ideas from artists and scholars

Ecclesiological Innovations in the days of the Reform Councils of the Fifteenth-Century – Bénédicte Sère (Paris Nanterre University)

Mediaeval sacred song: creative impulses and innovation in repertoire, musical notation and transmission – Kristin Hoefener (University Nova of Lisbon, Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical)

“A desire to see more clearly”: theological device and sociological innovation of scholars in thirteenth-fifteenth centuries – Antoine Destemberg (Artois University)

Van Eyck’s Fictive Frames and Reinventions of Memorialisation – Andrew Murray (The Open University)

More Information

Élodie Lecuppre-Desjardin & Nils Bock (eds.), Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500, Turnhout: Brepols, 2026.

Guillaume de Machaut, Le remède de Fortune, Paris, BnF, ms. fr. 1586, fol. 30v.

Pépite : Descrire le corps physique : entre codes stéréotypés et actualisation

Billet rédigé par Tilleane Charavel

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.

Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.

Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.

Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.

Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v

À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».

La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.

Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99

La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.

Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.

La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.

Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.

Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213

Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.

Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.

Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321

La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.

Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.  

Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.

BIBLIOGRAPHIE

Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010

Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023

Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993

Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013

Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012

Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250

Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024

  1. Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 []
  2. Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 []
  3. Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 []
  4. Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 []
  5. Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 []
  6. Hamon, Philippe, 1993, p.104 []
  7. Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 []