Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 226.
« [Une femme] prononça secrètement plusieurs mots que le seigneur ne comprit pas, aussitôt il arriva (…) une pluie la plus effrayante que l’on n’eût jamais vue dans ce pays »1. C’est en ces mots que Diebold Schilling décrit l’échec du siège de la petite ville d’Olten à l’été 1383 pendant la guerre contre les seigneurs de Kybourg dans sa Spiezer Chronik des années 1484/1485. Cette scène est une reprise de la chronique officielle de Berne de Konrad Justinger, rédigée environ 60 ans plus tôt. Pourtant, la chronique de Justinger n’évoque pas tous ces aspects qui suggèrent l’utilisation de la magie noire. Plus que questionner la véracité de ces propos, ce billet s’interroge surtout sur la manière dont les chroniques s’inscrivent dans le présent de l’écriture et les modes de pensée de la période de rédaction.
Datant de l’année 1421, la chronique de Konrad Justinger raconte l’histoire de la ville de Berne de son origine jusqu’au moment de l’écriture afin de mettre en valeur la mémoire de la ville pour les contemporains et les futures générations. Pour ce faire, le chroniqueur a utilisé un grand nombre de sources différentes, comme les annales ecclésiastiques appelé Chronico de Berno ou la chronique du strasbourgeois Jacques Twinger de Koenigshoffen2. Tout comme Justinger, Diebold Schilling s’inspire lui aussi de chroniques antérieures pour composer les siennes, qu’il rédige dans les années 1483 : les trois volumes de la chronique officielle de la ville et en 1484/85, la deuxième chronique (Spiezer Chronik), commandée par un seigneur local : Rudolf von Erlach, bailli de Spiez, dans l’Oberland bernois, pour le compte de Berne. Diebold Schilling était déjà avant la rédaction de sa chronique un personnage de premier plan au sein de la chancellerie bernoise, occupant plusieurs postes de grande importance comme celui de greffier au moment de la rédaction3.
Le passage sur le siège d’Olten est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons. Premièrement, cette scène nous est seulement connue grâce à la description qu’en fait Justinger, près de 40 ans après les événements décrits. Néanmoins, il semble peu probable que Justinger l’ait inventé, car il décrit la scène de manière assez neutre pour sa période. On ignore toutefois si l’histoire émanait à l’origine des habitants de la ville d’Olten ou des rumeurs postérieures. Selon l’historien Werner Meyer, la hauteur des fortifications à Olten exclut la possibilité que les troupes bernoises aient pu voir quelqu’un en haut des murs. Cependant, le siège d’Olten à l’été 1383 n’a pas de grande importance pendant cette guerre des Bernois contre les seigneurs de Kybourg. Ce conflit commença avec l’attaque des seigneurs de Kybourg contre la ville de Soleure en novembre 1382 et s’acheva avec la cession des villes de Burgdorf et Thun par les seigneurs de Kybourg à Berne en avril 1384, ce qui fut un succès territorial de grande importance pour la ville de Berne4.
Deuxièmement, la scène représente pour la première fois, selon Jean-Pierre Devroey, une femme ‘tempestaire’, c’est-à-dire une femme qui pouvait influencer la météorologie grâce à la magie4. Toutefois, la magie n’est chez Justinger pas décrite d’une manière négative. Il semble s’agir d’une magie de commande qui devait seulement protéger la ville contre des envahisseurs sans créer de dommages, une pensée commune de cette époque, qui change profondément au cours du siècle((Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 80.)).
La pluie est ainsi « la plus grande jamais vue »5 chez Justinger, sans jugement ou plus de détails. Puis elle devient « le plus grand phénomène météorologique »6 dans la Berner Chronik de Schilling en 1483 et finit dans la Spiezer Chronik (1484/1485) par être qualifiée de « pluie la plus effrayante »((Schilling, Spiezer Chronik, p. 439.)) (der vorcht samesten regen), mettant ainsi l’accent sur le terrible danger qu’elle représente. De plus, la Spiezer Chronik explicite très clairement, à la fin du passage, qu’Olten avait été sauvée par la magie, ce qui ne figurait pas dans les chroniques antérieures. Elle ajoute également une référence implicite à une sorcière, en ajoutant que les mots prononcés par la femme n’étaient pas compréhensibles pour le seigneur à côté d’elle (un passage qui n’existe pas encore dans la version de Justinger). De cette manière, l’auteur construit l’image d’une sorcière étrangère, peut-être liée au Diable. Ces modifications s’expliquent par l’évolution de la manière dont on considère la magie entre la rédaction de la chronique de Justinger et celle de Schilling. L’idée d’une magie destinée à remplir une mission précise sans dommage pour l’adversaire semble être remplacée par un pacte avec le Diable, lui, définitivement condamnable. Ce changement se développe à partir des nouveaux écrits démonologiques apparus dans les années 1430/1440((Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.))).
Cette scène est, pour toutes ces raisons, un parfait témoin de cette importante transformation idéologique concernant la magie au cours du XVe siècle. Un changement qui est également illustré par la représentation de cette scène dans la Spiezer Chronik : l’image montre un nuage noir arrivant de la ville, après les mots prononcés par la femme, faisant ainsi clairement référence à la magie noire. Simple constat dans la chronique de Justinger, l’événement retravaillé par Diebold Schiling, s’adapte au moment de la rédaction et témoigne de l’insertion du présent dans les narrations des chroniques.
Schilling, Spiezer Chronik, p. 439
A VENIR :
Ce billet poursuit les réflexions tenues au colloque « Présents prodigieux », organisé par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux le 12 et 13 février 2026 à l’Université de Lausanne et dont les actes paraîtront dans les mois qui viennent. Pendant ce colloque, je suis intervenu avec Elodie Lecuppre-Desjardin sur le thème suivant : « Les prodiges comme marqueur temporel dans les chroniques de la Suisse alémanique aux XVe et XVIe siècle ».
BIBLIOGRAPHIE :
Sources :
Justinger, Konrad, Die Berner-Chronik von Conrad Justinger, Gotlieb Studer (éd.), Bern, K. J. Wyss, 1871, p. 156.
Meyer, Werner, « Wetterzauber gegen Bern. Bemerkungen zu einer Textstelle in Conrad Justingers Berner Chronik », dans Hesse, Christian et al. (éds.), Personen der Geschichte – Geschichte der Personen: Studien zur Kreuzzugs-, Sozial- und Bildungsgeschichte. Festschrift für Rainer Christoph Schwinges zum 60. Geburtstag, Basel, Schwabe & Co, 2003, p. 69‑82.
Ostorero, Martine, Paravicini Bagliani, Agostino, Utz Tremp, Kathrin [dir.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.), (Cahiers lausannois d’histoire médiévale 26), Lausanne, Université de Lausanne, 1999.
Schmid, Regula, Geschichte im Dienst der Stadt: Amtliche Historie und Politik im Spätmittelalter, Zürich, Chronos, 2009.
Schmid Keeling, Regula, « Schweizer Chroniken », dans Wolf, Gerhard et Ott, Norbert H. (dir.), Handbuch Chroniken des Mittelalters, Berlin ; Boston, De Gruyter, 2016, p. 267‑300.
Utz Tremp, Kathrin, Von der Häresie zur Hexerei : “wirkliche” und imaginäre Sekten im Spätmittelalter, (Monumenta Germaniae Historica – Schriften 59), Hannover, Hahnsche Buchhandlung, 2008.
[1](…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…). Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par moi.
[2] Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64.
[10] Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.).
(…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…).Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par l’auteur. [↩]
Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64. [↩]
Guillebert de Lannoy, Les enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1
Il y a quelques mois j’attirais l’attention sur la multiplication des horloges que je qualifiais d’héraldiques dans les manuscrits bourguignons (voir billet du 01/04/2025). Tandis que l’enquête avance, je vous propose de nous laisser guider encore une fois par les images pour saisir cette nouvelle prise en compte des réalités temporelles dans la culture politique des princes.
L’horloge représentée sur le frontispice du traité d’éducation (Les Enseignements paternels) adressé à de jeunes princes par Guillebert de Lannoy[1], n’a apparemment rien d’allégorique. Dans cette scène de dédicace, peu classique, où l’auteur ne s’agenouille pas devant son commanditaire avec son œuvre, mais fait place au potentiel dialogue d’un père avec son fils, une horloge, à la mécanique précise et apparente, figure avec réalisme l’outil qui rythme désormais la vie des nobles seigneurs, en l’occurrence Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Le souci de la juste mesure et de la norme, au cœur de l’éducation, ne pouvait qu’accueillir favorablement cet outil introduisant la ponctualité, respectée… ou non. En effet, à l’instar de Louis IX ou de Charles V dont Christine de Pizan fait l’éloge du rythme journalier dans son Livre des faits et bonne meurs du roy Charles V, le prince vertueux se doit de faire un bon usage du temps. Cette rigueur doit inviter les futurs dirigeants à adopter dès leur plus jeune âge un rythme de vie équilibré… autant d’habitudes qui, plus tard et sans excès, leur permettront de se lever tôt le matin pour œuvrer au gouvernement de leurs territoires et de leurs sujets, comme le précise Guillebert de Lannoy :
« Appliquiez-vous à diligence et à lever matin, et expédiez legièrement ceulx qui vous prient ou ont à faire à vous, car paresse et longueur est chose mal séant en toute créature et par espécial en roys et princes qui ont le poeuple à gouverner ».
(Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince).
Si le prince use d’une horloge, c’est que lui-même, à l’image de Dieu, doit ordonner et régler son peuple avec mesure. Telle est sa mission. Et le Dieu démiurge devient, avec l’introduction de cet art de précision (même s’il est encore très relatif), un Dieu horloger. Dans les textes politiques de la seconde moitié du XIVe siècle, l’horloge symbolise l’ordre établi et sans friction, qui certes ne nie pas les mouvements contraires, mais qui a pour rôle de les harmoniser. L’origine de cette pensée, déclinée dans nombre de conseils aux princes, est le plus souvent attribuée à Nicole Oresme, lecteur d’Aristote, dans son Traité du ciel et du monde, daté de 1376-1377.
Nicole Oresme à son étude avec une sphère armillaire, Traité de l’Espère, v. 1410, BnF, ms. Fr. 565, fol. 1
La juste mesure qui correspond à la tempérance peut ainsi être considérée comme un pouvoir divin délégué, une vertu chrétienne allégorisée, particulièrement par Christine de Pizan quelques décennies plus tard dans son Epître Othéa (1400-1401)qui formalise le lien entre gouvernement de soi et gouvernement du monde :
« Attrempance estoit aussi appellee deesse ; et pour ce que nostre corps humain est composé de diverses choses et doit estre attrempé selon raison, peut estre figuré a l’orloge qui a plusieurs roes et mesures ; et toutefoiz ne vaut rien l’orloge, s’il n’est attrempé, semblablement non fait nostre corps humain, se attrempance ne l’ordonne ».
Christine de Pizan, Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1.
La valeur éthique du temps est donc puissante et l’on comprend qu’elle soit mise à l’honneur dans le texte de de cette compilation de préceptes moraux à destination d’un jeune noble qu’est l’Epître Othéa. Or, les illustrations qui représentent Tempérance, toujours associée à l’équilibre de la mesure du temps, semblent s’adapter aux nouvelles technologies et au contexte de réception comme pour établir un lien entre réalité et allégorie et privilégier l’horloge mécanique au sablier. Par exemple, dans le manuscrit de cette œuvre offert à Philippe le Bon par Jean Miélot, l’enlumineur Loyset Liédet a dupliqué l’horloge qui figurait dans la salle d’audience ducale, pour en faire l’objet identifiant la vertu de patience et de mesure.
Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 5v.
Tempérance porte une horloge sur la tête qui est similaire à celle présente sur la scène de dédicace, mais également à celle du frontispice des Enseignements paternels et de L’Histoire d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe par Pierre Camus et adaptée par David Aubert Pour Philippe le Bon à Bruges vers 1467 (Paris, BnF, ms fr 12574, fol. 1). Toutes issues de l’atelier de Loyset Liédet, elles reflètent assurément une signature d’artiste mais également l’évolution d’une pensée politique qui s’appuie désormais sur la technologie savante de l’horloge mécanique, présente à la cour de Bourgogne, pour rappeler que le prince, par délégation divine est maître du temps, mais aussi que, par cette même grâce, il lui incombe d’en faire bon usage…
À venir
Cette réflexion sera au cœur de la communication que je donnerai au Congrès de la Renaissance Society of America à San Francisco le 19 février 2026,« The Prince as a Metronome: A Key to Introducing New Political Ideas? ». Le panel The Introduction of Novelty in Politics: a Question of Rhythm? accueillera égalementles réflexions de Nicole Hochner (The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics and Music) et de Tracy Adams (The Novelty no one claimed: Henry VIII, Clement VII and the Politics of Innovation).
Sources iconographiques
Guillebert de Lannoy, Les Enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1.
P. Camus, L’Histoire d’Olivier de Castille et Artus d’Algarbe, Bruges, 1467, (Loyset Liédet enlumineur), Paris, BnF, ms. fr. 12574, fol. 1.
Christine de Pizan, Épistre Othea, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, (Loyset Liédet enlumineur), Lille v.1460, Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1 et 5v.
Sources textuelles
Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince, Œuvres de Guillebert de Lannoy, éd. C. Potvin, J.-C. Houzeau, Louvain, 1878.
Nicole Oresme, Le Livre du ciel et du monde, éd. A.D. Menut, Madison, The university of Wisconsin Press, 1968.
Christine de Pizan, L’Épistre Othea, éd. G. Parussa, Genève, Droz, 2008.
Christine de Pizan, Le Livre des faits et bonnes meurs du sage roy Charles V, éd. S. Solente, Paris-Champion 1936-1940, réimp. Genève Slatkine, 1977.
Bibliographie sélective
Françoise Autrand, Charles V, le sage, Paris, Fayard, 1994.
Nancy Mason Bradbury & Carolyn P. Collette, “Changing Times: The Mechanical Clock in Late Medieval Litterature”, The Chaucer Review, 2009, vol. 43, n°4, p. 351-375.
Kevin Roger, Le motet du XIVe siècle. Une subtile histoire du temps, ArTeHiS édition, Chapitre 3, L’art du temps au XIVe siècle, https://books.openedition.org/artehis/36666, [consulté le 2/02/2026].
Charity Cannon Willard, « Christine de Pisan’s Clock of Temperance”, L’Esprit créateur, 1962, vol. 2, n°3, p. 149-154.
[1] Nous n’ignorons pas le débat actuel sur l’attribution de cette œuvre à Guillebert ou à son frère Hugues de Lannoy, mais nous laissons le lecteur se faire son avis en le renvoyant à B. Sterchi, « Hugues de Lannoy, auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels », Le Moyen Âge. Revue d’Histoire et de Philologie, tome CX, 2004/1, p. 79-117.
Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.
Mercredi 1er octobre2025
Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».
Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.
Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/
Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.
Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.
Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.
Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.
L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.
Jeudi 2 octobre2025
Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.
Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).
La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.
La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.
Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.
La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.
Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.
La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona »a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.
L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.
La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée.
La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée «Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.
Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.
Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.
Vendredi 3 octobre 2025
La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).
La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.
La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.
Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique.
Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).
La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.
La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.
Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).
La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.
La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.
Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.
La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic(Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.
Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.
La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.
Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.
Artiste inconnu, peinture à l’huile, Portrait de Ludwig von Diesbach (1452-1527), 1512, Collection privée. Photographie de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Porträtdok. 810, Gerhard Howald.
Issu d’une famille bourgeoise de Berne, Ludwig von Diesbach (1452-1527) rédige des notes autobiographiques qui couvrent la période allant de sa naissance – bien qu’il n’évoque que très brièvement sa jeunesse – à 1518. Ce bourgeois consigne ainsi une partie des événements qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité, car il s’avère aussi particulièrement intéressé par la politique internationale et la diplomatie.
Il rédige son texte en deux temps. La première partie, écrite en 1488, retrace ses années de jeunesse à la cour de France, puis sa vie à Berne. La seconde partie, beaucoup plus brève – elle ne constitue que six des trente-deux folios du manuscrit – fut rédigée en 1518. Elle relate les événements postérieurs à 1488 et se concentre essentiellement sur les difficultés économiques qui ont touché Ludwig von Diesbach à la fin de sa vie.1
Ludwig von Diesbach entame sa carrière en 1466, à l’occasion d’un premier voyage à la cour du roi de France, où il accompagne son cousin Niklaus von Diesbach dans le cadre d’une mission diplomatique. Il est d’abord écuyer de Guillaume de Luyrieu, puis séjourne à la cour de Louis XI et prend part à de nombreuses campagnes et missions diplomatiques. Dans son récit, Ludwig von Diesbach inscrit de manière plus ou moins détaillée des événements auxquels il a participé – de près ou de loin –, tels que le traité de Péronne, le siège d’Amiens, la signature de la « Paix perpétuelle », la bataille de Morat, les guerres d’Italie ou encore la guerre de Souabe, tout en y faisant émerger ses espoirs, ses peurs et ses pensées personnelles. Il s’avère ainsi un témoin de premier plan de la politique de son époque, au cœur de l’actualité internationale.
Il rentre à Berne auprès de son frère aîné en 14762 ; à partir de là, la première partie de son récit se recentre désormais majoritairement sur des événements plus personnels, sans pour autant exclure totalement la politique internationale. Le scripteur y fait notamment part du décès de sa belle-sœur, de son mariage, de ses problèmes financiers, mais aussi des étapes de sa carrière professionnelle, notamment ses fonctions en tant que Schultheiss (bailli) à Thoune, puis à Baden. Un passage conséquent du texte est ainsi dédié à la maladie de sa femme, à son décès, mais aussi à la procession menée pour son inhumation. Il constitue l’une des parties les plus importantes de l’ouvrage – 4 pages sur les 25 pages de la première partie3 – et est profondément personnel ; Ludwig n’hésite pas à y confier ses émotions.
La seconde partie du texte s’articule autour d’une série d’événements liés à la situation financière de Ludwig dans les dernières années de sa vie. Ce dernier évoque notamment sept années de malheur consécutives au décès de son épouse, l’impact de ses difficultés économiques sur la formation de ses enfants, une période de vie en concubinage, puis un second mariage qui lui permit non seulement d’accéder à un héritage, mais aussi de conserver la seigneurie de Diesbach grâce à son rachat par sa seconde épouse. Il mentionne également les frais considérables engagés pour sa participation aux campagnes militaires de Maximilien Ier à Rome, le coût important du mariage de l’un de ses fils, le pillage de son château à Spiez – survenu lors de la révolte des paysans, alors qu’il était bailli à Neuchâtel –, ou encore les tensions familiales liées à l’héritage de sa première épouse. Enfin, son œuvre se termine par une apostrophe à ses fils, dans laquelle il identifie les trois causes principales qui auraient mené à son endettement.
Image 2 : Albrecht Kauw, Aquarelle, Spiez am Thunersee, ca.1670, 23.5×39.5cm, Musée Historique de Berne.
Cette interpellation finale n’est par ailleurs pas la seule du texte. Du début à la fin de son œuvre, Ludwig von Diesbach s’adresse occasionnellement à ses fils, le public explicite de ses écrits. C’est par ailleurs cela qui lui permet, dans le prologue de son texte, de justifier l’écriture des événements de sa vie ; il écrit pour ses fils, pour qu’ils se souviennent de sa vie et puissent en tirer exemple – un topos par ailleurs courant dans les autobiographies de la fin du Moyen Age.4 Il demande également à ses enfants de poursuivre ensuite son ouvrage, sans jamais le confier à d’autres individus que ses descendants. Aude-Marie Certin a cependant démontré qu’en réalité, ce genre de textes circulaient fréquemment au sein des élites urbaines et revêtaient une véritable dimension sociale et politique : le public, bien qu’implicite, s’étend alors au-delà du simple cercle familial.5 Si Ludwig von Diesbach ne donne pas d’autres motifs d’écriture, Urs Martin Zahnd décèle cependant dans son texte une impulsion d’ « écriture pour lui-même », liée à une période de crise personnelle : « Weil er aber mit dem Tode seiner Gattin und dem drohenden Vermögenszerfall entscheidende Bezugssysteme seines Lebens wanken sieht, versucht er, sich und seinen Standort schreibend wieder zu finden ».6 (« Mais parce qu’il voit s’effondrer les repères fondamentaux de sa vie avec la mort de son épouse et les risques de perte de son patrimoine, il tente de se retrouver et de se repositionner à travers l’écriture »). Cette hypothèse d’Urs Martin Zahnd correspond par ailleurs aux observations faites par Rudolf Dekker sur les impulsions d’écriture à l’origine de nombreux égo-documents : « It is often personal crisis which prompts people to write. »7 (« Ce sont souvent les crises personnelles qui poussent les individus à écrire »). Le récit de vie de Ludwig von Diesbach s’inscrirait alors dans un besoin de s’ancrer dans la réalité, de combler une insécurité parce que son présent lui échappe. En consignant ses mémoires dans un texte soigneusement élaboré8, Ludwig von Diesbach écrit alors à la fois pour ses fils, pour tout lecteur potentiel, mais aussi pour lui-même ; il livre alors un héritage des moments importants qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité politique internationale.
Ce mélange d’échelles d’événements – qui se retrouve régulièrement dans les égo-documents – atteint cependant un paroxysme dans une mention spécifique du texte, dans laquelle deux événements distincts, qui appartiennent à des registres bien différents, se retrouvent liés. La mention en question se trouve au sein d’un passage dans lequel Ludwig décrit sa rencontre avec sa future femme et évoque ensuite son mariage. Le moment des noces est d’abord indiqué par une date calendaire : « Unn beschach dȳss uff tzȳnstag nest ffor Anttonȳ anno domini 1477 » (« Et cela s’est produit le mardi précédent la fête de Saint-Antoine, en l’an du Seigneur 1477 »). Il est ensuite encore précisé par un autre événement contemporain, l’arrivée de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Berne : « Aber uff dem ttag, dor herczig Charlÿ von Bůrgůn ffor Nanssȳ eschlagen ward, do die selben mer gan Bern ckamend, dess selben ttag waren wȳr tzesamen gen »9. (« Mais le jour où le duc Charles de Bourgogne fut tué à Nancy, lorsque la nouvelle parvint à Berne, ce même jour, nous nous sommes mariés. »)
Hans Funk, peinture sur verre – vitrail héraldique, Armoiries d’alliance de Ludwig II. von Diesbach et Agatha von Bonstetten, ca. 1523, 68 x 56.8cm, Eglise réformée de Ligerz (ancienne église de Sainte-Croix). Photographie de Hasler & Keller, 2016, Vitrosearch, https://www.vitrosearch.ch/objects/2465887. Il s’agit des armoiries du second mariage de Ludwig.
Si cette annotation nous permet de connaître le moment où l’information est arrivée à Berne – le mardi avant la fête de Saint-Antoine, soit le 14 janvier, ce qui signifie que la nouvelle a mis neuf jours pour arriver jusqu’à Berne –, son intérêt se situe surtout dans le lien qu’elle établit entre cette nouvelle et le mariage. Parce que ces deux événements sont liés par la date, Ludwig von Diesbach choisit de les mêler dans le récit de son mariage, au lieu d’y consacrer deux paragraphes séparés. Par ailleurs, au-delà de son emplacement, la simple mention de la nouvelle reste étonnante : au moment de son mariage, le scripteur est rentré à Berne depuis près de six mois et il est donc désormais relativement peu concerné personnellement par les événements diplomatiques. Si son intérêt particulier pour les événements politiques touchant la France et la Bourgogne peut expliquer la présence de cette nouvelle, il est vrai que Ludwig von Diesbach n’évoque pratiquement que des événements dont il a été témoin, et donc, depuis son retour à Berne, les événements politiques se font plus rares dans le texte. Le décès de Charles le Téméraire a ainsi dû être considéré comme suffisamment important pour mériter d’être mentionné malgré tout. Reste que l’entremêlement des deux événements, qui n’ont rien en commun, mis à part la date et l’issue heureuse – Ludwig étant plutôt partisan du royaume de France à ce moment10 – peut surprendre.
L’inclusion de cette mention dans le récit du mariage peut alors s’expliquer par le caractère marquant de l’événement : la nouvelle du décès de Charles le Téméraire serait alors utilisée par Ludwig en tant que marqueur temporel pour tout lecteur bernois ; il permettrait alors de resituer dans le temps un événement à caractère profondément personnel – son mariage – au sein d’un contexte général connu. La date de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Nancy constituerait alors une référence claire, appartenant à un champ d’expérience collectif et commun à tout lecteur potentiel. Au-delà d’une référence pour autrui cependant, Ludwig von Diesbach rédige précisément ce passage après que le décès de son épouse soit survenu : cette mention rappelle alors un jour définitivement spécial, où les calendriers avaient fusionné presque à la manière d’un miracle, lors d’un temps désormais obsolète. Ce passé heureux contraste avec le présent dévastateur du scripteur ; au moment de l’écriture, cet événement représente alors un des moments charnières de la vie de Ludwig von Diesbach et son inscription lui permet de stabiliser ce souvenir du passé, construisant ainsi une sensation de contrôle sur la réalité présente et incertaine, lui permettant de mieux appréhender les futurs éventuels.
Notes autobiographiques de Ludwig von Diesbach éditées et traduites en allemand dans : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne: Berner Burgerbibliothek, 1986, p.11-115.
Littérature secondaire
Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014.
Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p. 255-285.
Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p. 65-80.
Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986.
Zahnd, Urs Martin, « Diesbach, Ludwig von», dans : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 17.03.2010, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021573/2010-03-17/, consulté le 26.08.2025.
Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.105-121.
Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. [↩]
Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.161 [↩]
Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. [↩]
Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.107. [↩]
Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014, p. 192-194. [↩]
Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.222-227 [↩]
Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p.272. [↩]
Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p.79-80. [↩]
Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.68, l.13-15. [↩]
Sur la question des prises de position de Ludwig von Diesbach dans les luttes politiques, voir : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.183-184. [↩]
Le colloque, organisé par l’Université de Vilnius, l’Université de Toruń Nicolaus Copernicus, l’Université de Lodz et le groupe de recherche « Egodocumental Research Group », réunissait 70 participants provenant de 16 pays et de disciplines académiques variés.
Photo de Lucie Rizzo par Veronika Girininkaitė, le 24 avril à Vilnius.
MON INTERVENTION
Au sein de ce colloque international et dans une session modérée par Michaël Green, j’ai présenté mes premiers résultats par le prisme d’un cas neuchâtelois : le livre de raison de la famille Favarger.
Mon intervention, intitulée « From one’s own wedding to the death of Guillaume Farel: A typology of the events related in the livre de raison of the Favarger family (county of Neuchâtel, 1547-1681)» s’intéressait aux différents événements mentionnés dans ce document et à leur organisation au sein de celui-ci.
En effet, dans ce document intrinsèquement personnel et familial, des événements au rayonnement plus large – le décès de Guillaume Farel, l’entrée du duc d’Orléans à Neuchâtel ou la description d’une tempête – sont entremêlés à des événements relevant plus typiquement de la sphère familiale et personnelle –les étapes de la carrière professionnelle du scripteur, la naissance d’un enfant ou le décès d’un parent. Quel équilibre peut-on alors observer entre ces différents types d’événements ? Pourquoi certains événements sont mentionnés tandis que d’autres, parfois attendus, ne le sont pas ? La présence de ces événements prenant part sur une plus large échelle, témoigne-t-elle d’une certaine curiosité pour l’actualité de la part des scripteurs ?
Nicolas Neufchastel, peinture à l’huile, Portrait de Guillaume Farel (1489-1565), ca.1560, panneau de chêne, 44.5×33.7cm, Neuchâtel, Musée d’Art et d’Histoire, Département d’Histoire, H1996.49.
Par ailleurs, l’intérêt de cette source réside également dans sa structure : les différents scripteurs de la famille ont ainsi créé et respecté une structure thématique, sous forme de typologie d’événements. Les événements inscrits dans le livre sont alors spécifiquement ordonnés par catégories, elles-mêmes séparées par des pages vierges. Que signifie cette volonté de structurer les événements ? Dans quelle mesure ces événements peuvent-ils alors fonctionner en tant que marqueurs temporels ?
Ces différents questionnements, qui sont essentiels à mon projet de thèse, ont ainsi été abordés durant mon intervention et nourries par les discussions qui lui ont succédé.
Plusieurs publications collectives des interventions du colloque sont prévues.
Spruchbuch 1427-1433: Bern, Staatsarchiv, A I 306 Band B: 1427-1433, f. 108r.
Le jeudi, 1er juin 1430, un nom retentit dans les rues de Berne : Burkin Pfanner ! Accusé de meurtre par les enfants de sa victime, Üllm Rogglin, et malgré cette sommation publique, il ne paraît pas1. Comment la justice bernoise du XVe siècle s’ancrait-elle dans le territoire de la ville ? Dans ce billet, les premiers résultats d’un article à venir sur l’articulation de l’espace et du temps urbain dans l’expression de la justice seront exposés.
La ville de Berne dans la chronique bernoise de Diebold Schilling, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.I.1: Diebold Schilling, Amtliche Berner Chronik, Bd. 1, f. 14r (https://www.e-codices.ch/de/list/one/bbb/Mss-hh-I0001).
Mais avant de focaliser notre attention sur les marqueurs temporels, il faut dire quelques mots des sources à disposition et des usages bernois. La pratique de la justice bernoises au Moyen Âge nous est transmise grâce aux Spruchbücher qui sont les registres de la justice laïque. Ils sont conservés aux archives de l’État de Berne et la série commence en 1411. Un volume contient plusieurs années, mais le nombre d’années diffère d’un volume à l’autre. Les Spruchbücher contiennent des résumés et des jugements des procès en haut allemand précoce, la langue de cette période à Berne.
Presque tous les procès sont rédigés à la première personne du singulier et commencent par « Je, Rudolf Hofmeister, noble et bourgmestre de Berne » (Ich Rudolf hoffmeister edelkn(e)cht schulth(eis)s zü Bern)2. Cela prouve que les procès sont rédigés du point de vue du bourgmestre qui agit ici comme juge3. Néanmoins, les procès sont consignés par des scribes qui sont renouvelés tous les ans à Pâques. La mention se poursuit classiquement avec la date du procès, ici, le 1er juin 1430, ce qui correspond à un jeudi. Mon analyse du Spruchbuch 1427-1433 a montré que les procès pouvaient avoir lieu tous les jours de la semaine. Pourtant, les jours du mardi et du dimanche se révèlent assez rares, ce qui est peu surprenant, vu que le mardi est le jour du marché et le dimanche le jour du Seigneur. De même, les procès se tenaient tout au long de l’année, mais la fréquence varie énormément d’une année sur l’autre. C’est pourquoi ces données seront à approfondir avec les autres résultats des autres volumes. Les procès ont été datés dans la plupart des cas par rapport à une fête ecclésiastique, par exemple « premier samedi avant la saint Lucie »4. Cependant dans le procès de Pfeiffer, nous trouvons la datation avec mois et jour, ce qui est plus rare, mais pas non plus exceptionnel.
Puis sont mentionnés les justiciers : « le bourgmestre, les nommés du petit conseil et du grand conseil ». Cependant, ce qui retient notre attention est le fait que le notaire évoque aussi le lieu du procès ce qui est spécifique à la justice du sang, ordonnée en un lieu en public, ici la Krutzgasse (aujourd’hui : Kreuzgasse)5. Cette rue était située au centre de la ville entre les rues du marché, l’obere meritgasse (aujourd’hui : Kramgasse) et l’untere meritgasse (aujourd’hui : Gerechtigkeitsgasse).
Ces rues peuvent être considérées comme des « marqueurs temporels ordinaires », soit des espaces de la ville qui rythment la vie des habitants quotidiennement, hebdomadairement ou annuellement, voire exceptionnellement et qui sont donc en lien avec une temporalité ou des temporalités spécifiques. Par exemple, le marché qui a lieu tous les mardis dans ces deux rues, a fixé les habitudes de vente et de consommation jusqu’au début du XVe siècle. Avec les reconstructions à la suite du grand incendie de 1405 qui détruit une grande partie du centre, la rue de l’alten nuwenstat (aujourd’hui : Marktgasse) remplace la untere meritgasse comme rue du marché hebdomadaire, modifiant les habitudes des Bernois. Quant à la justice quotidienne, celle-ci se déroulait à partir du début du XVe siècle à l’hôtel de ville, au nord du centre, où la plus grande partie des procès avait lieu3.
En revanche, la justice de sang telle qu’elle a eu lieu dans la Krutzgasse, pour le cas de Burkin Pfanners, n’était pas un événement régulier. D’une part, les crimes de sang n’étaient pas si fréquents à Berne, et d’autre part, le lieu choisi n’était pas celui de la justice ordinaire. Il s’agit du lieu de la haute juridiction du pouvoir impérial à l’origine, symbolisé par le siège du bourgmestre (Schultheissenstuhl), puisque le bourgmestre (Schultheiss) à Berne était nommé par l’empereur jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Ce siège devint à partir du XIVe siècle le signe de l’autonomie communale, à partir du moment où la ville reçut le droit de la justice du sang6. Cette ruelle avait pour cette raison une fonction symbolique, dans la mesure où s’y croisaient les différentes rues structurant la ville d’origine. Les exécutions avaient lieu dans cette ruelle, mais également des réunions et rassemblements en cas de danger6. En ce sens la Krutzgasse devint en cette occasion un marqueur spatio-temporel lié à des événements marquants et extraordinaires pour les Bernois. Malheureusement, le procès ne nous donne aucun détail sur le lieu, la temporalité ou sur le meurtre, ce qui ne nous permet pas de proposer des analyses sur ces aspects.
Scène d’un procès en justice à l’extérieur, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.I.3: Diebold Schilling, Amtliche Berner Chronik, Bd. 3, p. 94.
Revenons à la procédure : Le registre nous explique qu’il s’agit du troisième procès, ce qui est la condition nécessaire pour bénéficier d’un jugement par contumace, c’est-à-dire en l’absence de l’accusé7. Ce délai doit permettre à l’accusé de se défendre lui-même, si ce dernier n’avait pas pu comparaître les deux premières fois. Pour cette raison, l’accusé est appelé avec des « cris bien audibles une troisième fois » dans « trois rues » de la ville, lesquelles ne sont pas mentionnées dans le registre. On notera au passage, le symbole trinitaire chrétien qui règle cette temporalité de l’appel. Alors que l’accusé ne paraît pas devant les juges et que personne d’autre ne vient pour le défendre, la contumace est proclamée et résonne au cœur de la ville comme un aveu de culpabilité8. La procédure se poursuivait alors avec une condamnation de l’accusé pour meurtre et l’interdiction de « revenir à jamais dans la ville » (niemerme, in die statt komen), ce qui correspond à un bannissement. De plus, il perdait le droit de la ville, ce qui veut dire qu’il n’avait plus la protection juridique de la ville.
La peine de bannissement est souvent favorisée par rapport à une peine de mort physique9. Les lieux d’interdictions pour un banni en raison de meurtre sont précisés dans les statuts communaux de la ville par un règlement de 1336. Les bannis n’avaient pas le droit de venir entre les murs de la ville et dans l’ensemble du territoire sous contrôle de la ville, et même dans certains territoires en dehors du contrôle de la ville. Nous ne savons pas si cela était aussi le cas pour ce jugement-ci, car il n’est question que de ne plus jamais revenir dans la ville, sans préciser les zile, le territoire bernois. Le règlement pour bannissement dans les statuts est allégé en 1404, date à laquelle les autorités permettent un passage au pont et au fossé de la ville, où se trouvaient les portes, pour transmettre un message important à une personne honorable. Néanmoins, il leur a toujours été interdit de loger ou de travailler au sein du territoire10. On pourrait estimer que cet allégement soit paradoxal au regard de l’interdiction de se loger ou de travailler dans l’ensemble du territoire bernois. Cela pourrait être un indice signalant qu’en pratique, beaucoup de bannis restaient vivre près de la ville dans l’espoir d’un pardon, comme le suggère également ce jugement-ci, qui évoque uniquement l’interdiction d’entrer dans la ville11. Mais cela reste à observer dans la suite de mon étude. À la fin du procès une charte recueillant les noms des témoins du jugement c’est produit en guise de preuve pour les plaignants.
À venir
Ce procès fait partie du corpus de ma thèse au sein du projet « Capturing the present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Dans cette thèse, j’analyse les marqueurs temporels dans les villes de Berne et de Mons à la fin du XIVe et au XVe siècle. Les rythmes de la justice font partis de ces marqueurs temporels pour la vie quotidienne, que je veux mettre en avant en analysant les temporalités et spatialités de la pratique ainsi que les statuts communaux.
Bibliographie
Sources
Spruchbuch 1427-1433: Bern, Staatsarchiv, A I 306 Band B: 1427-1433, f. 108r-v.
Satzungenbuch W: Welti, Friedrich Emil; Rennefahrt, Hermann (éds.), Rechtsquellen des Kantons Bern. Erster Teil: Stadtrechte. Erster und zweiter Band: Das Stadtrecht von Bern I und II. Handfeste, Satzungenbücher, Stadtbuch, Stadtsatzung 1539, Aarau, Sauerländer, 1971, p. 61-203.
Pour aller plus loin
BEER, Ellen Judith et al. (éds.), Berns grosse Zeit. Das 15. Jahrhundert neu entdeckt, Bern, Berner Lehrmittel- und Medienverlag, 1999.
GERBER, Roland, Gott ist Burger zu Bern. Eine spätmittelalterliche Stadtgesellschaft zwischen Herrschaftsbildung und sozialem Ausgleich, (Forschungen zur mittelalterlichen Geschichte 39), Weimar, Hermann Böhlaus Nachfolger, 2001.
HOFER, Sibylle, « Das Richthaus : Rechtsprechung im Berner Rathaus vom Mittelalter bis zur Neuzeit », Berner Zeitschrift für Geschichte, vol. 3, n° 79, 2017, p. 38‑48.
LECUPPRE-DESJARDIN, É., « The space of punishments: reflections on the expression and perception of judgment and punishment in the cities of the Low Countries in the late middle ages », dans Boone, M. et Howell, M.C. (éds.), The Power of Space in Late Medieval and Early Modern Europe: The cities of Italy, Northern France and the Low Countries, (Studies in European urban history 30), Turnhout, 2013, p. 139‑151.
LETT, Didier, Crimes, genre et châtiments au Moyen Age: Hommes et femmes face à la justice (XII-XVe siècle), (Histoire), Paris, Armand Colin, 2024.
SCHMID, Regula, « Wahlen in Bern : das Regiment und seine Erneuerung im 15. Jahrhundert », Berner Zeitschrift für Geschichte und Heimatkunde, vol. 3, n° 58, 1996, p. 233‑270.
SCHMID KEELING, Regula (éd.), Die Berner Handfeste. Neue Forschungen zur Geschichte Berns im 13. Jahrhundert, (Archiv des Historischen Vereins des Kantons Bern 93), Baden, Hier und Jetzt, 2019.
SCHWINGES, Rainer Christoph (éd.), Berns mutige Zeit: Das 13. und 14. Jahrhundert neu entdeckt, (Berner Zeiten), Bern, Schulverlag blmv AG / Stämpfli Verlag, 2003.
Spruchbuch 1427-1433: Bern, Staatsarchiv, A I 306 Band B: 1427-1433, f. 108r-v. [↩]
Toutes les traductions ici sont faites par moi. [↩]
Spruchbuch 1427-1433: Bern, Staatsarchiv, A I 306 Band B: 1427-1433, f. 15v. [↩]
Gerber, « Die kommunalen Gebäude », Beer, Ellen Judith et al. (éds.), Berns grosse Zeit. Das 15. Jahrhundert neu entdeckt, p. 48. [↩]
Gerber, « … Der Berner Rat zwischen 1223 und 1273 », Schmid Keeling, Regula (éd.), Die Berner Handfeste. Neue Forschungen zur Geschichte Berns im 13. Jahrhundert, p. 112; Hofer, «Das Richthaus …», p. 42. [↩] [↩]
Welti (éd.), « Satzungenbuch W », article 94, p. 119. [↩]
Lett, Crimes, Genre et châtiment au Moyen-Âge, p, 276-277. [↩]
Lett, Crimes, Genre et châtiment au Moyen-Âge, p. 409. [↩]
Welti (éd.), « Satzungenbuch W », article 25, p. 86-87. [↩]
Lecuppre-Desjardin, « The space of punishments … », p. 144; Lett, Crimes, Genre et châtiment au Moyen-Âge, p. 421. [↩]
Au visiteur découvrant la ville de Cambrai, il est une surprise qui ne manque jamais. Celle de se voir observé, surveillé peut-être, par deux gardiens singuliers, juchés sur l’Hôtel de Ville, dominant la Grand Place et la vie qui s’y passe. Couronnant la façade néo-classique d’un édifice monumental, dont le style et l’envergure tranchent déjà avec un environnement typiquement art-déco, les deux personnages du campanile semblent n’être d’abord qu’une touche accessoire de couleur, dans un espace hétéroclite que seule l’histoire explique. L’apparence de ces deux géants interpelle et semble a priori renvoyer leur présence à d’autres temps, d’autres mœurs. Mais il suffit d’interroger les Cambrésiens pour comprendre que ces anciens protecteurs font partie d’une identité réelle et toujours actuelle. Un retour sur leur histoire nous permet de voir en eux les témoins révélateurs d’un présent multiple et transpériodique.
Les « Martins de Cambrai » sont d’abord nés d’une actualité politique. Ils veillent en effet sur l’horloge publique nouvellement érigée, après que la permission en fut donnée par l’empereur Maximilien, le 25 octobre 1510. Cette autorisation intervenait à la suite d’une longue série de conflits, opposant régulièrement les Cambrésiens aux chanoines de la Cathédrale Notre-Dame, qui avaient plusieurs fois recouru à l’autorité de l’évêque-comte ou de l’empereur pour faire abattre l’horloge publique concurrente. Mais l’année 1510 était différente. Le 9 juin, Maximilien avait érigé le comté en duché. L’évêque de Cambrai, Jacques de Croÿ, en devenait également le duc – et pouvait désormais ajouter à ses armes l’aigle impériale noire à deux têtes de sable. Sur la nouvelle horloge de la maison commune allaient ainsi figurer côte-à-côte « les armes de l’empereur, de Monseigneur le duc de Cambray et de la ville ».
Le privilège de l’horloge allait aussi faire des jacquemarts les marqueurs d’un présent du quotidien. « Les deux Martins de Cambray », que les comptes du domaine envisagent par paire dès le début, avaient en effet été réalisés « pour fraper sur le timbre de ladite orloge ». Cette décision fut prise le 15 août 1511 par le prévôt, les échevins et les quatre hommes1 réunis en banquet. L’horloge qui venait à peine d’être placée ne pouvant être adaptée au mécanisme voulu, on n’hésita pas la remplacer, pour cent florins d’or, par une nouvelle, sonnant les heures et les demies. Au son de cloche de la cathédrale (pourvue elle-même d’une suite de petites figures frappant automatiquement le timbre à l’heure venue), pourrait désormais répondre celui, civil, de la maison de paix.
Un dernier trait fait de ces fiers automates les signes d’un présent cette fois culturel. « Martin de Cambrai » n’est certes pas une figure nouvelle. Les quinze joies du mariage ou la Farce de Martin de Cambrai témoignent d’une figure bien connue au XVe siècle : celle d’une caricature du personnage nigaud, célèbre au point d’en devenir proverbiale. Plus glorieuse est la légende entourant Martin et Martine, qui renvoie quant à elle à l’héroïsme de deux Cambrésiens menant la révolte, à la fin du XIVe siècle, contre le seigneur malfaisant de Thun-l’Évêque. Forgerons de leur état, ils étaient armés de lourds maillets de fer, dont Martin, le premier, fit sentir le poids à son adversaire. « Les deux marteaux de l’orloge » qui furent peints de rouge à l’origine, pour être plus visibles, donnent à ce récit le son vibrant d’une légende toujours vivante. L’allure et les costumes des héros, en revanche, ne laisse pas d’interroger le visiteur à qui est narrée l’histoire d’une fierté se voulant avant tout locale. Leur peau noire, leurs tuniques et leurs turbans font preuve en effet d’une originalité notable, les Cambrésiens ayant choisi deux Maures comme gardiens de la ville. Au faîte de la Maison commune, il semble que les Martins aient aussi été en leur temps à la pointe de la mode : celle d’un goût de l’Orient qui, en ce début de XVIe siècle, affiche une ouverture résolue vers le monde nouveau, vu depuis la très ancienne principauté d’un Empire confronté et peut-être aussi subjugué par la puissance militaire ottomane bientôt déployée à ses portes.
À VENIR
Méresse Marie-Hélène, « Sonnez les Martins ! Les jacquemarts de Cambrai (1512) ». L’enquête en cours tâche de situer précisément la chronologie de production de ces personnages orientaux.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Doudet Estelle, « Cambrai sur les tréteaux aux XVe et XVIe siècles », Jadis en Cambrésis, 2013, n° 112, p. 3-12.
Durieux Achille, « L’histoire de Martin et Martine racontée par un Cambrésien », Mémoires de la Société d’Émulation de Cambrai, 1888, t. 43, p. 3-77.
Solnon Jean-François, L’Empire ottoman et l’Europe, Tempus Perrin/Poche, 2017.
L’institution des « quatre hommes » est chargée d’administrer la ville et d’en gérer notamment les comptes. [↩]