L’IMC de Leeds se tient cette année du 6 au 9 juillet 2026 sur le thème des Temporalités. Le projet Capt y sera largement représenté et propose les interventions suivantes.
Monday 6 July 9.45-10.30 – Esther Simpson Building : LG 08
Keynote Lecture by Elodie Lecuppre-Desjardin : “Considering the Multiple Temporalities of Late Medieval Societies ; A Path Towards Differential History”
Tuesday 7 July 16.30-18.00- Clarendon Building 1. 06
Session 814 Time an Power in the Renaissance: Temporalities of the Burgundian-Habsburg Chanceries organized by Maxim Hoffman and moderated by Elodie Lecuppre-Desjardin
Thursday 9 July 9.00-10.30 – Esther Simpson Building 3.02
Session 1524 Res Futurae : Futures in the Late Medieval Low Countries, I. Paper delivered by Marie-Hélène Meresse : “Governing for possible Futures”
Thursday 9 July 14h15-15h45 – Maurice Keyworth Building 1.31
« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47
Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :
« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1
À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.
Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.
Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.
La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.
Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.
« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feuet le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11
Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111
Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.
A VENIR
Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».
Bibliographie
– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.
– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.
– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.
– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.
– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.
Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).
Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎
Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.
Mercredi 1er octobre2025
Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».
Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.
Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/
Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.
Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.
Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.
Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.
L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.
Jeudi 2 octobre2025
Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.
Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).
La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.
La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.
Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.
La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.
Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.
La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona »a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.
L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.
La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée.
La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée «Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.
Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.
Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.
Vendredi 3 octobre 2025
La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).
La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.
La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.
Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique.
Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).
La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.
La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.
Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).
La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.
La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.
Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.
La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic(Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.
Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.
La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.
Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.
Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221
En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.
Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.
Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :
« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »
À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.
charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.
Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.
L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.
Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.
Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.
L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :
« […] et combien que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »
Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.
Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.
Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.
À VENIR
Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».
BIBLIOGRAPHIE
Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.
Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.
Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.
Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.
Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.
Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.
Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 [↩]
Renaissance Society of America Annual Conference 2026 (February 19-21, 2026)
Peter Paul Rubens, Les Parques filant le destin de la reine Marie de Médicis sous la protection de Jupiter et de Junon, 1622-1625, Huile sur toile, 155 x 394 cm, Paris, Musée du Louvre.
DESCRIPTION
In her 1659 essay on the possibility for a woman to be a scholar, Dutch savante Anna Maria van Schurman lists the following limitations:
“that the condition of the times, and her quality be such, that she may have spare hours from her general and special calling, that is, from the exercises of piety and household affairs. To which end will conduce, partly her immunity from cares and employments in her younger years, partly in her elder age either celibate, or the ministry of handmaids, which are wont to free the richer sort of matrons also from domestic troubles.”
This passage, which shows the difficulty for a woman of finding leisure time, and calls to mind for modern readers the ideas expressed in Virginia Woolf’s A Room of One’s Own, suggests an early modern awareness of women’s differentiated experience of time and its determination by their sex, age, and wealth. As books of civility and household manuals rose in popularity over the sixteenth and seventeenth centuries especially, women’s time seemed to have been increasingly codified on a daily basis and over their lifetime, with different rules of conduct applying to women depending on their age, fertility, and marital status. These considerations, however, need to be nuanced in situations that fall outside of a gendered division of labour, especially as we move away from the bourgeoisie and consider both working women and women who held minor and major political positions. The numerous female rulers in France, England, or the Habsburg dynasty, among others, raise the question of their relationship not just to the present time (especially crucial to temporary rulers like regents) but to other temporalities. Their political role also implied a relationship to an individual and collective history and fate, such as the historical figures, ancestors and family members they could relate to in order to establish their legitimacy, as well as the future they sometimes had to ensure through childbearing and political manoeuvring. Important artistic commissions, such as Maria de Medici’s cycle for the Luxembourg Palace in Paris (1621–1625) or Amalia van Solms’s for the Huis ten Bosch in The Hague (1648–1651), immortalised and fictionalised their role as historical characters by emphasising their central position in the history of their country or even Europe, showing the cruciality of mastering time to assert their political agency.
CRITERIA FOR SUBMISSIONS
In this call, we seek participants for an on-location roundtable session. Participants are asked to present a brief case study exploring women’s experiences of time in early modern Europe and crucial methodological questions.
Is there indeed a gendered experience of temporality? By what factors is the experience of time structured? How did women’s experience of time generate visual or textual traces, or how were women’s temporal experiences shaped by visual and textual artifacts? How do we discuss women and time without lapsing into overly simplified biological determinism?
Case studies might include, but are not limited to:
discussions of women relating to or being depicted as historical or biblical figures;
the legal, scientific, and social division of women’s lifetime and the rights and duties associated to each different stage;
the structural role of religion in women’s everyday life;
imitation and creation of precedent;
questions of memory and immortality;
relationship to technology
concepts of fame, dynasty, and legitimacy
Although the organizers both work on the Low Countries, we welcome submissions from across geographic boundaries and throughout the duration of the Renaissance and Early Modern periods. We welcome interdisciplinary, case-based contributions to be briefly presented before our collective discussion.
SUBMISSION DEADLINE
Proposals should be 300 words long and centred on a case study. They should be sent on 31 July at the latest, along with a CV and a short biography, to both Dr. Saskia Beranek (srberan@ilstu.edu) and Dr. Léon Rochard (leon.rochard@outlook.fr). Accepted participants are required to be members of the Renaissance Society of America by the time of the conference and should be able to be present in person in San Francisco during the conference (19-21 february 2026).
Book of Miracles of Augsburg, Five Suns over Leipzig 1551, circa 1552, 6.322 × 4.561 cm, Mickey Cartin private collection, fol.169.
DESCRIPTION
This conference aims to renew the study of prodigies (15th–17th centuries) by placing them at the heart of a reflection on time — and, more specifically, on the present. Extraordinary and often ambiguous events, prodigies offer a lens through which to explore how societies represent their own present, caught between practices of memory and projections toward the future.
The conference will be structured around three main themes: 1. The forms of representation of prodigies (through text, image, rhythm, emotion) 2. Their political, religious, and social functions 3. The dynamics of scholarly theorization and knowledge production that they generate
We particularly welcome contributions on learned and popular uses of prodigies, the interplay between text and image in their narrative construction, debates over their legibility, their circulation in printed media, and their interpretative or mobilizing effects. The aim is to explore how prodigies — through their suddenness and their symbolic potency — contribute to the construction of a present saturated with meaning: a present that is at once unstable and fertile, charged with signs, emotions, and open possibilities.
Livre des Miracles d’Augsbourg, Cinq soleils au-dessus de Leipzig 1551, circa 1552, 6,322 × 4,561 cm, collection privée Mickey Cartin, fol.169.
DESCRIPTIF
Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.
Trois axes structureront les échanges : 1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion) 2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit 3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite
On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.
Anonymous french artist, Illuminated initial “K”, 16th century, Alphabet book, ink and paint on parchment, 6 x 6 cm, The Walters Art Museum, Baltimore, inv. W.200.16R.
Karine Abiven is a senior lecturer at Sorbonne University, specialising in Early Modern texts and their links to the present. Her approach, at the crossroads of linguistics, literature and political history, has led her to study a wide range of documents, from private writings to printed pamphlets. She aims to make these texts accessible through digital humanities and is particularly interested in the notion of event. She also works on the circulation of political texts, particularly through song, in a book which is to be published: Sur l’air de Fronde. Chansons d’actualité et guerre civile, 1648-1661, Champ Vallon, tbp 2026.
For starters: what is the place of the notion of the present in your everyday life as a researcher?
My research over the last 15 years has focused on the ways in which the present is told, firstly through the short stories that circulated in the world of Belles-Lettres in 17th-18th century France, and then through more public news texts, with my more recent research on pamphlets from the early modern period. I’m especially interested in the question of ‘who’: who circulated a particular piece of news, who could have received it, and through which medium ? The present is obviously not the same for everyone: this psychological banality has important (and already well-documented) epistemological repercussions. This means that we still need to find out whether this or that utterance was circulated in printed or handwritten form, and in what spheres it was received, and so on. And this despite the many gaps in the documentation. In short, my relationship with the question of the present is marked by a form of hypervigilance, or a critical obsession, towards the sources.
Moreover, the state of the planet also makes me think every day about how anthropocentric the present can be.
What is your expertise and in what way does your research engage with the notions of time, temporality and/or the present?
I work at the intersection of literary studies, linguistics and history.
The history of the forms taken by discourse give insight into the various ways in which the present has been considered. The form of the anecdote, for example – which was the subject of my thesis — made it possible to observe a shift, between the 17th and 18th centuries, from an old regime of rhetorical exemplarity to a more individual approach, marked by contingency, in the way of recounting recent history, literary history, or even the experiences of emerging experimental science. I think it is very useful to combine the history of books and prints and linguistic knowledge for this type of study. It allows us to be aware of the singularity of each utterance, while also considering the recurrences at work in discourse, which bring out sociohistorical trends in these discourses.
What kind of sources do you use in your research on time, temporality and/or the present?
My recent research focuses on political songs and pamphlets, particularly during the Fronde (1648-1653). It is a goldmine for approaching both the written and oral dimensions of current affairs discourse. These songs and pamphlets were printed on broadside, printed as pamphlets, or handwritten on single-sheets. In the semi-literate society of the early modern period, songs were a frequent medium used to inform, entertain, amuse, manipulate, spread rumors, and had a remarkable dynamism and flexibility in circulation. After the Ligue, the Fronde was a time when the printing press largely took over this practical role : they spread texts that are less narrative testimonies of events, than partisan ways of interpreting them. Since these songs were often set to well-known tunes, it is possible to identify enunciative communities, which used which tunes, and thus to better understand who might have been aware of what, and from what point of view.
That is why I have chosen an engraving depicting peddlers of news, sung or spoken. We can see that the street singer (« Le Savoyard, ou l’Orphée du Pont-Neuf ») is blind, as those in this profession often were. These blind street singers have sometimes been considered as ‘mass media’ vectors of their time (see Jean-François Botrel on spanish pliegos de cordel).
Recueil general, de toutes les chansons mazarinistes. Et avec plusieurs qui n’ont point estées chantées, 1649, Paris, Bibliothèque nationale de France, Gallica, YE-4117. Collection of song lyrics reissued and expanded during the Fronde. The woodcut reuses the motifs of an “occasionnel” called “The comet that appeared in 1527 in Westrie” (All my thanks to Marion Pouspin for her help in finding this print which is otherwise unobtainable. See this illustration on the title page of her book “Publier la nouvelle“).
Whose ‘present’ or ‘temporality’ are you particularly interested in, in your research?
I dream of knowing how ordinary people relate to the present. I’m well aware that the degree of literacy of the early modern age makes this a complex task. So most of the time I find myself browsing through the literate archive! My hope is to combine the writings of less literate people (the memoirs or household books of craftsmen, for example) with the study of chapbooks that they might have known. It is this public part of private writings that gives me hope of knowing the shared linguistic material of current affairs.
Are there any specific theorists about time that you are particularly drawn to? And/or: Have you recently encountered another project or researcher who is of particular interest regarding this topic?
I have been influenced by the German semantics of historical times since the beginning of my research, in particular Reinhart Koselleck (Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, 1979, translated into French in 1990). His critical vision of regimes of historicity taught me to construct the relationship to time as a datum that is itself historicizable. This school of thought is very attentive to words themselves, and to the history of rhetorical forms, and for this reason their work has been welcomed by French linguists such as Régine Robin, Denise Maldidier and Jacques Guilhaumou, who worked on the words of the event during the French Revolution.
Le Savoyard, Orphée du Pont-neuf et le Seigneur Riraille, illustration of the proverbs of Jacques Lagniet, Albert Pomme de Mirimonde Fund, Bibliothèque nationale de France, Gallica, VM PHOT MIRI-17 (87).
Do you think it is possible to speak of a shared perception of time or of the present at a specific historic moment (one of our research questions)?
I look forward to hearing that from you!
Which three terms come to mind when you think about the ‘present’ of people in Northwestern Europe between the fourteenth and seventeenth century?
Famine and War (I am going to look for a third one that is a bit more positive, I promise!)
Finally, what would be your ‘research utopia’ if finances and time were not an issue?
To compile a database of songs and tunes in use from 1500 to 1848 (date not only of a revolution in France, but also of an extraordinary repertoire of melodies by the chansonnier Pierre Capelle). The project has already been started on the 16th century by Alice Tacaille (musicologist who has worked on the time of François 1er and the Italian Wars) and Tatiana Debbagi Baranova (on the Wars of Religion). It’s a very costly work, because the tunes change names very often, and it is difficult to keep track of them. However, it would be very useful to know how tunes move from one place to another in Europe, whether through the traditional channels of scholarly communication, or through other channels, such as printed communication. In my view, this would be an essential complement to a study of discourses on the present’s forms, complementing what the history of books and prints has been able to do for chapbooks, for example (Chartier, Lüsebrink). Knowing the music that conveys words does not solve all the gaps in our knowledge of the ephemeral utterances of the past, nor does the study of the materiality of texts: but combining the two together would contribute to an oral history of discourses on the present.
But above all, if I really had the financial resources, I would give tenure to non-titular researchers. The sustainability of databases and other research projects is often compromised by funding that is not forthcoming. And above all, knowledge should be able to be produced by individuals who do not sacrifice their professional stability to it.
Title page of the website: Antonomaz – Mazarinades, designed by Jean-Marie Troullier, based on a Fronde placard: Récit véritable du duel arrivé entre deux sœurs proche de Bordeaux, l’une pour avoir pris le parti et défendu la Fronde et l’autre l’Épée, dont l’avantage a été remporté par la belle frondeuse, 1650, Illustrated folio placard, 33,3×42,9cm, Paris, Bibliothèque Mazarine, M 15043.
Anonyme français XVIe siècle, Lettrine ‘A’, Livre d’alphabet, enluminure, 6 x 6 cm, The Walters Art Museum, Baltimore, inv. W.200.13V.
Adeline Desbois-Ientile est maîtresse de conférences à Sorbonne Université. Spécialiste de la langue et de la littérature françaises du XVIe siècle, elle a consacré de nombreux travaux à l’œuvre de Jean Lemaire de Belges et à ses contemporains, en croisant histoire littéraire et histoire linguistique. Ses recherches interrogent notamment les liens entre littérature, musique et arts visuels dans la culture de la première modernité. Elle est l’autrice de l’ouvrage Lemaire de Belges, Homère Belgeois (Paris : Classiques Garnier, 2019), récompensé par une médaille d’argent de l’Académie française. Elle a récemment codirigé le volume Lemaire de Belges, une écriture sous le signe de la concorde (Tours : PUFR, 2024), et a contribué à la Nouvelle anthologie des Rhétoriqueurs (Paris : Classiques Garnier, 2025). Le 12 mars 2025, Adeline Desbois-Ientile a donné une intervention dans le cadre de notre programme d’expert meetings.
En quelques mots, quelle place prend la notion de présent dans votre quotidien de chercheur.se ?
Travailler sur une période ancienne met en jeu deux présents : le présent de la recherche (le 21e s.) et celui de l’objet étudié (les 15e et 16e s. pour moi). Un premier enjeu de mon travail est d’essayer de reconstituer le présent du passé, c’est-à-dire de comprendre comment on pensait, écrivait, vivait, à cette époque. La distance temporelle facilite la perception des objets du passé, tout en rendant plus difficile leur appréhension en raison décalage temporel entre le sujet – en l’occurrence ma propre subjectivité de chercheuse – et son objet – le corpus sur lequel je travaille. Le temps étant consubstantiel à tout objet historiquement situé, cela implique de se décentrer pour essayer de retrouver les modes de pensée d’une époque donnée, tout en ayant conscience de son propre ancrage temporel. C’est là qu’on touche au second enjeu : inscrire la recherche sur le passé dans le présent actuel, en termes d’outils et aussi d’enjeux.
Quel est votre domaine d’expertise et de quelle manière vos recherches abordent-elles les notions de temps, de temporalité et/ou de présent ?
Mon domaine d’expertise couvre la langue et la littérature françaises des premières décennies du 16e s. Mes recherches de doctorat ont porté sur l’écriture de l’histoire dans Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye de Lemaire de Belges, et j’ai ensuite élargi ma réflexion à l’écriture d’actualité qui est également bien représentée chez les rhétoriqueurs. Ces deux types d’objet (le récit historique d’une part et le texte de circonstance de l’autre) mettent en jeu la temporalité à différents niveaux : comment le temps (passé ou contemporain) est-il représenté, et comment les auteurs inscrivent-ils leurs œuvres dans le temps ? De plus, le matériau du texte est la langue, qui est elle-même est traversée par le temps, en particulier au début du 16e s. : le français est alors perçu comme une langue en forte évolution, ce qu’il est de fait. Ce qui m’intéresse, de ce point de vue, est d’essayer à la fois de mieux comprendre l’articulation entre continuité et rupture, et de réfléchir au pouvoir de la parole littéraire dans le présent de son écriture et de sa réception.
Jean Lemaire de Belges, Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye , vers 1512-1513, Genève, BM, fr. 74, fol. 1r.
Quel type de sources utilisez-vous dans vos recherches sur le temps, la temporalité et/ou le présent ?
Je travaille à partir de corpus de textes du 16e s. que je lis autant que possible dans la matérialité de leurs formes manuscrites ou imprimées d’origine. Je crois à la lecture comme méthode heuristique : lire beaucoup, de tout, pour essayer de percevoir ce qui est commun à une période et ce qui est singulier à un auteur. Mes sources sont donc des textes littéraires, mais aussi non littéraires, imprimés et manuscrits. De la même manière, pour le corpus critique, je lis des travaux émanant de chercheurs de différentes disciplines (lettres, histoire, linguistique, en particulier, mais aussi histoire des arts et musicologie) pour croiser les approches et mieux comprendre mes propres présupposés, parfois inconscients.
Le « présent » ou la « temporalité » de qui (quelle personne ou catégorie de personnes) vous intéresse particulièrement dans vos recherches ?
Je m’intéresse avant tout à ceux qu’on appelle aujourd’hui les auteurs, qui étaient à l’époque historiens, orateurs, ou poètes, parfois avec une charge officielle. Ces auteurs, par leurs écrits, s’inscrivent dans le temps en même temps qu’ils façonnent une certaine représentation du temps.
Jean Lemaire de Belges, La Couronne margaritique, texte de Jean Lemaire de Belges, enluminure de Guillaume II Leroy (attribution possible), 1505, Vienne, ÖNB, ms 3441, fol. 2v. La scène représente l’auteur (Lemaire de Belges) à sa table de travail.
Y a-t-il des théoriciens du temps qui vous attirent particulièrement ? Et/ou : Avez-vous récemment découvert un projet ou un chercheur dont le travail vous semble essentiel pour penser ces questions ?
Je suis particulièrement sensible, depuis longtemps, à la notion de « lieu de mémoire » forgée par Pierre Nora pour désigner des éléments matériels ou idéels jouant un rôle dans l’identité collective. La notion de mémoire est centrale à mon sens pour penser l’articulation entre le passé et le présent.
Pensez-vous qu’il soit possible de parler d’une perception partagée du temps ou du présent à un moment historique spécifique (une de nos questions de recherche) ?
Oui, il me semble que des savoirs partagés par une communauté, structurés dans un discours, peuvent forger une représentation commune. C’est clairement le cas avec les poètes de la Pléiade, qui tiennent un discours de rupture temporelle s’appuyant sur un savoir partagé de l’Antiquité.
Jean Marot, Le Voyage de Gênes, texte de Jean Marot, enluminure de Jean Bourdichon, vers 1508, BnF, Fr. 5091, fol. 1. La scène représente l’auteur (Jean Marot) offrant son livre à Anne de Bretagne.
Quels sont les trois termes qui vous viennent à l’esprit lorsque vous pensez au « présent » des habitants de l’Europe du Nord-Ouest entre le XIVe et le XVIIe siècle ?
Mythe – Politique – Histoire
Enfin, quelle serait votre ‘utopie de recherche’ si vous aviez un financement illimité ?
Je ferais une base de données qui rassemblerait et rendrait interopérables et interrogeables toutes les bases existantes contenant des textes en moyen français et français préclassique. Les mots étant la matière première des textes, c’est par un travail sur eux que j’initie tous mes travaux de recherche.
Geoffroy Tory, Champ fleury : imprimé Paris, Geoffroy Tory et Gilles Gourmont, 1529, fol. 3v. Exemplaire de la BnF, RES-V-16. La gravure représente l’Hercule gaulois, incarnation de l’éloquence à la française : des chaînes relient sa langue aux oreilles des auditeurs, en signe de pouvoir de la parole oratoire.
“Jean Clopinel, dict de Meung”, engraving in A. Thevet. Vrais Pourtraits et Vies des hommes illustres. Paris: Veuve Kervert and Gilles Chaudière, 1584, 499r.
Clad in a flowing cloak and robe, the man gazes into the distance with a look that is curious, perhaps even ironic. His clothing offers few clues as to the era in which he might have lived, but it suggests the social status of a cleric, a hypothesis reinforced by the round cap he wears. In contrast, the figure’s age is emphasized: the wrinkles on his face and the hands supported by a staff evoke old age. They also metaphorically suggest a belonging to the past. This engraved portrait, which opens chapter 91 of Book VI of Les Vrais Pourtraits et Vies des Hommes Illustres by André Thevet (1516–1592), depicts Jean de Meun, the French writer active in the second half of the thirteenth century.
By the time Thevet published his final major work in 1584, the author of the Roman de la Rose had long been regarded as a founding father of French letters. This explains his inclusion among the few vernacular writers in the pantheon of great men assembled by the historian. Yet, as Thevet himself notes, “it is not easy to determine precisely” the dates of birth and death of a writer who had lived two centuries earlier. Only the references that Meun may have made to his own time could help locate his period of activity. However, if such references exist in certain dedications by the “old poet, ” they are inconsistent: Le Livre de confort Boece is dedicated to Philip IV of France (r. 1286–1314), whereas Dodechedron—a divinatory treatise falsely attributed to Meun in the sixteenth century—is addressed to Charles V (r. 1364–1380). To navigate these chronological uncertainties, Thevet resorts to a well-known historical parallel: Meun, he claims, “was a contemporary of Dante, the Italian poet.”
André Thevet was not the first literary historian to take an interest in the contemporaneity of two authors then regarded as the founding figures of French and Italian letters. The Burgundian Jean Lemaire de Belges (1473–1524) had already noted it in La Concorde des deux langages (1511): “the good master Jehan de Meun was contemporary—that is, of the same time and faculty—as Dante.” Yet reconstructing the present of a prestigious past served different purposes at the beginning and the end of the sixteenth century. For Lemaire, evoking the mythical journey that supposedly brought Dante to Paris around 1300—where he met Meun and became both his admirer and “emulator”—aimed to justify the ties uniting French- and Italian-speaking poets “in our time,” around 1500. The temporal community formed by the author of the Roman de la Rose and the writer of the Divine Comedy, bound by both complicity and rivalry, was imagined as extending seamlessly into the intercultural exchanges of the Italian Wars. By contrast, in 1584, Thevet drew on Dante’s chronology to more precisely delimit Meun’s period of activity. Les Vrais Pourtraicts presented their parallel lives in terms of a shared time of living and dying—what Jean Bouchet, another of Thevet’s sources, had defined in 1545 as vivre et mourir ensemble. In emphasizing their “ancientness,” Thevet deliberately distanced both Jean de Meun and Dante from his own time. They no longer appear as the “ancient sources” of a tradition still alive in the works of the “moderns,” to borrow Lemaire’s terms, but as “old poets” with “rusted pens,” whom the historian alone can rescue from the remnants of a decaying memory—that is, as authors of the ‘Middle Ages’.
These two contrasting ways of conceptualising the present of a past age illustrate the transformative power of shifting perceptions, representations, and reconstructions of cultural epochs throughout the sixteenth century. In French-speaking regions, the decades from 1500 to 1530 saw numerous writers assert, for various reasons, a certain continuity between their own practices and those of their predecessors—primarily, those of the fifteenth century. By around 1550, discontinuity had emerged as a new criterion for evaluating poetic production. Certain avant-gardes embraced a rhetoric of rupture. One thinks, for instance, of the young radicals of the Pléiade and their manifesto, La Deffence et illustration by du Bellay (1549). Other intellectual circles placed greater value on a reflective return to a past now conceived as “origins”—a literary and cultural past open to archaeological inquiry or to reinvention as a form of national antiquity. Fauchet, with his Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise (1581), Pasquier, with his Recherches de la France (also published in 1581), and Thevet, belong to such interpretive communities, which came to dominate the decades from 1570 to 1600.
Nevertheless, the combative tone with which André Thevet defended a Jean de Meun threatened by “the prison of oblivion” invites a more nuanced reading of this explanatory framework. From its earliest uses in French in the fifteenth century—particularly among writers of the Burgundian principality—the notion of contemporaneity carried a discriminating connotation: to share the same present did not necessarily mean to think alike or be valued equally.
Unlike Dante, Jean de Meun was not always regarded as a consensual founding figure. His “true portrait” thus became, for the polemicist Thevet, a weapon. On one hand, it served to target Thevet’s personal adversaries, such as the Anglican theologian John Bale (1495–1563), accused of having “Anglicised” the Roman de la Rose by overly praising Chaucer’s adaptations of Meun. On the other hand, it allowed him to attack those who refused to recognise in Jean de Meun the embodiment of the “French spirit” as Thevet imagined it: bawdy, witty, and Catholic. Among these “censors,” particular scorn is reserved for the “displeased” female readers. To ridicule them, Thevet inserted a facetious anecdote into the poet’s biography: Jean de Meun, he claims, was summoned by courtly ladies of his time to account for his scandalous romance. The boldest among them accused him of offending them with obscene verse and misogynistic fictions. Yet the witty poet reportedly escaped condemnation by inviting “the greatest whore” to punish him in public.
In reality—though Thevet does not acknowledge it—the accusation voiced by the “bold” lady reprises arguments first articulated by Christine de Pizan in her Debate on the Roman de la Rose (1401). It was, in fact, Christine de Pizan who first introduced the parallel between Jean de Meun and Dante. She argued in the Debate that the Divine Comedy was “a hundred times better composed” than the celebrated Roman de la Rose and more beneficial to its readers, leaving no justification, in her view, for lavishing praise upon Meun. Although Christine did not attempt to situate Dante and Jean chronologically, her argument had the effect of suggesting a simultaneity in their production while firmly denying any ethical or aesthetic equivalence between their works. Contemporary with Dante, Jean de Meun was nonetheless his inferior. For Christine, this meant his work no longer deserved to speak to the female readership of her own time.
By contrast, in the “life” crafted by Thevet, Dante appears merely as a historical counterpart to Meun. The anecdote mocking the “displeased” female readers further blurs temporal boundaries to achieve precisely what Thevet’s antiquarian method purported to resist: inviting readers at the end of the sixteenth century to see in the first “great French writer” a man of their own time.
To be published
Estelle Doudet, “Les communautés temporelles du XVIe siècle face au ‘Moyen Âge’. Penser, représenter et évaluer un passé littéraire”. In La Culture médiévale à la Renaissance, edited by Adeline Desbois-Ientile, Nicolas Le Cadet et Sandra Provini. Geneva: Droz, to be published.
Bouchet, Jean. Epistres morales et familieres du Traverseur. Paris: De Marnef, 1545. Book I, Epistle 14.
Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la rose. Edited by Andrea Valentini. Paris: Classiques Garnier, 2016.
Lemaire de Belges, Jean. La Concorde des deux langages. Edited by Jean Frappier. Paris: Droz, 1947.
Thevet, André. Vrais Pourtraits et Vies des hommes illustres. Paris: Veuve Kervert and Gilles Chaudière, 1584. Vol. II, Book VI, chap. 91, “Jean Clopinel, dict de Meung,” 499r–502v.
Secondary Sources
Bruder, Anthony J. Recovering the Medieval in the French Renaissance: Claude Fauchet’s Veilles ou Observations. Geneva: Droz, 2024.
Lestringant, Frank. “Vrai portrait et vie de Jean Clopinel, dit de Meung.” In Sous la leçon des vents. Le Monde d’André Thevet, cosmographe de la Renaissance, 101–13. Paris: Classiques Garnier, 2020.
Lombart, Nicolas. “Les nom et renom de Jean de Meun à la Renaissance: des ‘arts poétiques’ aux ‘vies’ des auteurs illustres.” In La Fortune de Jean de Meun dans les lettres françaises, edited by Nicolas Lombart and Silvère Menegaldo, 176–204. Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2020.