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Compte rendu : « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle) » (12-13 février 2026, Université de Lausanne)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Les 12 et 13 février 2026, l’Université de Lausanne (Unil) accueillait en ses murs le colloque Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle), organisé par Cordélia Floc’hic (Unil) et Alexandre Goderniaux (Université de Neuchâtel – UniNE – et Université de Lille – ULille), deux membres du projet Capt.

Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, organisateurs du colloque Présents prodigieux.

Cet événement scientifique a été l’occasion d’interroger un sujet encore peu étudié, celui des prodiges à la fin du Moyen Âge et durant la première modernité.1 Dans l’imaginaire médiéval et prémoderne, ces événements naturels ou surnaturels étaient interprétés comme les marques de la volonté divine, des signes envoyés par Dieu dont le sens exact échappait aux hommes. Oscillant entre catastrophes destructrices et phénomènes suscitant l’émerveillement, la notion reste difficile à définir et à cerner, amenant les organisateurs de ce passionnant colloque à réunir une équipe interdisciplinaire à la croisée de la littérature, de l’histoire, de l’histoire des savoirs et des sciences et de l’histoire de l’art, afin d’éclairer d’une lumière nouvelle les prodiges sous l’Ancien Régime, leurs manifestations et leurs significations.

Lié au projet Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648), le colloque s’est fixé pour objectif de donner une envergure plus temporelle aux prodiges, qui éclairent la perception du temps présent dans les sociétés européennes d’avant les Lumières. Possédant leur propre temporalité, ces événements introduisent l’inattendu et l’imprévisible dans un temps présent relevant habituellement du quotidien, bouleversant ainsi la perception qu’en avaient les hommes et les femmes de l’Ancien Régime. Ils permettent aux contemporains de donner forme à l’ordinaire (incendies, orages, inondations) comme à l’extraordinaire (figures monstrueuses et démoniques, comètes…) en représentant et en interprétant le temps présent via des médias et des sources variés (imprimés d’actualité, journaux et égo-documents, récits de voyage, essais scientifiques, gravures et œuvres d’art…). Une manière en somme de « capturer le présent », révélant que les hommes et les femmes des temps médiévaux et modernes pouvaient être présentistes à leur manière.2

La richesse des échanges menés au cours de ces deux journées a engendré une émulation intellectuelle qu’il serait difficile de rendre dans ce compte rendu. Je vais tâcher d’en souligner les principaux acquis.

La première session, « Le prodige en représentation », présidée par Thibault Catel (Université de Limoges), a montré à quel point la représentation de ces événements extraordinaires et surprenants permettait d’en comprendre la nature et de leur donner une explication, souvent surnaturelle. Via des gravures, des imprimés d’actualité ou encore des essais, les hommes et les femmes de l’Ancien Régime capturèrent un temps présent sortant du commun, inscrivant ces événements dans un contexte politique précis. Les prodiges sont en effet appréhendés et interprétés à l’aune des crises du temps présent, plus particulièrement des événements politiques de la première Modernité.

Lisa Hecht (Philipps-University Marburg), dans sa communication « The Monster of Ravenna and its Siblings. Queering Prodigious Presents », s’est attachée à l’exemple du « monstre de Ravenne », une gravure présente dans l’ouvrage d’Ambroise Paré, Des Monstres et prodiges (1585). L’iconographie, mêlant traits humains et ornithologiques, mais aussi références aux deux genres, s’inspire d’images préexistantes pour représenter ce que nous considèrerions aujourd’hui comme une personne intersexe, vue à l’époque d’Ambroise Paré comme un monstre. Cette gravure et d’autres prouvent que la question de l’intersexualité était pensée à l’époque moderne, plus encore dans des temps de crise où les guerres de religions entrainèrent une flambée de gravures diabolisant l’ennemi sous des traits monstrueux.

Le monstre de Ravenne, gravure publiée dans Des Monstres et prodiges d’Ambroise Paré (1585).

Le ton est donné : les prodiges sont divers et incarnent tout ce que les contemporains peuvent considérer comme inhabituel et étrange, à l’image des personnes intersexes mais aussi des actes occultes et de sorcellerie, comme l’illustrent les Histoires tragiques de Rosset au XVIIe siècle, abordées dans la communication de Marwane Ovieve (Sorbonne Université), « Le Prodige dans les Histoires tragiques de Rosset. Présent de l’écriture et écriture du présent ? ». Là encore, le contexte des conflits confessionnels et de la chasse aux sorcières permet de comprendre ces faits extraordinaires et leur interprétation dans les Histoires de Rosset. L’auteur cherche à éveiller la curiosité du lecteur en évoquant l’actualité mais aussi en peignant des spectacles extraordinaires mêlant horreur, ébahissement, peur et étonnement. Les métalepses de l’auteur, incursions dans le récit, permettent à Rosset d’exprimer son opinion et ses sentiments, renforçant l’engagement du lecteur et créant une nouvelle strate temporelle, le « présent de l’écriture » (M. Ovieve), qui se mêle au présent des faits décrits dans le récit. Rosset critique son propre temps, s’indignant que de tels prodiges puissent avoir cours dans un pays chrétien. Pour l’auteur, le présent, associé à la crise et à la décadence, est un temps maudit, et les croyances hérétiques sont à l’origine de ces désordres et de la multiplication des prodiges et des diableries. Ces prodiges, d’origine divine, expriment la colère de Dieu. La solution est donc simple : pour restaurer l’ordre, il faut lutter plus efficacement contre les hérétiques.

Outre les monstres et les diableries, les prodiges peuvent évoquer des phénomènes plus communs comme les incendies, fréquents dans les villes médiévales et modernes. Cordélia Floc’hic (Unil) revient sur certains d’entre eux dans sa communication « Présents fragmentés et récits d’actualité : “Prodiges des fouldres & tonnerres” dans le manuscrit de 1559 des Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau ». Une fois de plus, le récit met en avant la rupture temporelle qu’induit le prodige. Ces événements rapides et soudains viennent perturber un présent quotidien et organisé. Leur narration, en faisant appel aux sens du lecteur (odeurs nauséabondes, éclairs fulgurants), les rend une seconde fois présents et rappellent l’effroi vécu lors de la catastrophe. Ce sont pour l’auteur des présages en ce qu’ils reconfigurent le temps présent et permettent d’anticiper l’avenir. Là encore, le prodige s’inscrit dans les crises de son temps, ici les guerres d’Italie avec notamment l’incendie de Milan en 1521. À Malines, en 1546, un coup de foudre contre l’arsenal de Charles Quint est interprété comme une punition divine condamnant les guerres d’Allemagne.

La représentation et l’interprétation du prodige déploie ainsi un projet politique et idéologique qu’il s’agit pour ces auteurs et artistes de défendre. Chacun d’entre eux exprime avec vigueur le sentiment de vivre dans une époque radicalement nouvelle et rompant définitivement, par ses horreurs, avec le passé. Les guerres de Religion notamment, comme l’ont montré les interventions de la session 2, ont introduit un véritable avant-après dans l’esprit des contemporains.

Présidée par Caroline Callard (Sorbonne Université), cette seconde session « Prodiges et conflits civils » s’est intéressée au cas précis des guerres et des conflits politiques français à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Le prodige, en tant qu’acte discursif, politique et social, épouse la temporalité instable des temps de crise, se parant comme l’avait déjà souligné la session précédente d’idéologies et de messages politiques. Il permet de souder des communautés comme de révéler des lignes de fracture, en faisant de l’actualité du monde un espace de l’action divine et de la Providence.

Borromée Cavro (Sorbonne Université), dans sa communication « Domestiquer les prodiges pour adoucir le présent. La fonction consolatrice des ’’singularitez’’ dans les Antiquités de Paris et L’Hécatomgraphie de Goilles Corrozet », revient sur le parcours de ce poète, historien et libraire parisien (1510-1568). Les deux œuvres évoquées ici, un recueil d’emblèmes et de proverbes sentencieux, ainsi qu’un guide de la capitale, expriment le rejet panique d’un présent effrayant, associé à l’hérésie. Dans ce cadre, les emblèmes, à la fois moralisants et divertissants, se veulent performatifs et doivent ramener le lecteur dans le droit chemin et favoriser la concorde dans une capitale divisée par les conflits religieux. Dans les Antiquités de Paris, Corrozet admet que le lecteur ne pourra que difficilement croire à l’ensemble des prodiges et mythes fondateurs de la ville qui lui sont soumis dans le guide, mais il l’invite tout de même à se faire sa propre opinion et à se renseigner lui-même en arpentant les rues de la ville. Le lecteur devient ainsi l’artisan de la mémoire et de la construction urbaine. Les deux œuvres invitent le lecteur à réfléchir, à se questionner et donnent à voir un passé exemplaire et mythifié qui s’oppose à un futur inquiétant, nécessitant d’agir dans le présent pour favoriser la concorde des Parisiens et construire un avenir meilleur.

Nicolas Champeaux (Université de Genève) étudie pour sa part, dans sa communication « Quand Dieu leur faisait signe ! Les prodiges dans les imprimés de la Ligue catholique (1576-1598) », une série de quinze imprimés éphémères produits par la Ligue, afin d’identifier si cette communauté a diffusé des récits semblables sur les prodiges, révélant une conception spécifique du temps présent. Les événements extraordinaires, tels que les comètes, les monstres ou les tempêtes, sont toujours des signes divins pour les ligueurs, des avertissements annonçant de mauvais présages. Leur conception est clairement négative, à quelques exceptions près : ils dénoncent l’hérésie protestante et les mauvais conseillers du roi, coupables de tyrannie, notamment lors de l’assassinat des Guise. Comme dans d’autres communautés, le récit prodigieux porte donc un discours politique. Il affirme la colère de Dieu de manière visible et manifeste, et invite à prendre les armes contre l’ennemi. Les prodiges peuvent aussi être interprétés de manière rétrospective afin de justifier après coup un acte politique, comme l’assassinat d’Henri III en 1589. Les ligueurs conçoivent leur présent comme une répétition perpétuelle des mêmes événements, le passé permettant de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Cette conception du temps, classique à la Renaissance, s’exprime notamment par la reprise, dans les récits ligueurs, des mêmes motifs, comme la destruction des villes associée à celle, dans la Bible, de Jérusalem. Cette conception n’empêche pourtant pas les contemporains de pressentir leur présent comme un temps nouveau et de rupture, fondamentalement différent du passé et annonçant une Apocalypse imminente.

Alexandre Goderniaux (UniNE et ULille) poursuit la réflexion sur les conflits confessionnels en s’interrogeant sur la manière dont le récit prodigieux peut influencer la prise de décision politique et sa temporalité chez les catholiques zélés3 (« Prodiges, crise et urgence. Écrire l’extraordinaire pour comprendre la guerre civile (1585-1629) »). Le lexique de la vitesse et de la rapidité est très souvent mobilisé, induisant une perception particulière du temps présent comme temps de rupture, de précipitation et de crise. Pour l’historien, le présent se manifeste ainsi de trois manières dans les récits prodigieux : dans l’événement prodigieux lui-même, dans le message politique que porte l’imprimé d’actualité et enfin, dans la réaction suscitée par ce message chez le lecteur. Le prodige part du présent pour y revenir, construisant le temps présent dans un discours sur l’actualité. Si la dénonciation d’une époque décadente et misérable n’a rien d’étonnant et rappelle une rhétorique classique à cette époque, une idée nouvelle est pourtant introduite par les auteurs catholiques, qui ont le sentiment de vivre un temps présent nouveau, profondément distinct des temps passés tant il est saturé de malheurs. Ce temps de crépuscule et d’accélération s’inscrit là encore dans un discours eschatologique où Dieu lève le bras pour frapper et punir les hommes. La patience divine, trop longtemps éprouvée, s’oppose dans la narration à la rapidité et la promptitude de la sentence, si soudaine qu’elle ne peut être perçue à temps par les hommes. Par ses présages, Dieu cherche à réveiller les hommes d’un sommeil coupable et à les pousser à agir. La résolution de la crise ne peut passer que par l’action rapide et nécessaire, en prenant les armes contre les hérétiques. Le prodige interprète ainsi le présent afin de savoir comment agir et prendre des décisions politiques efficaces pour résoudre la crise.

Adrien Aracil (Sorbonne Université),dans sa communication « Prodiges dans la Rome protestante. Récits merveilleux et tensions politiques à La Rochelle dans les années 1620 », explore quant à lui le camp adverse, en revenant sur un lieu commun de l’historiographie, à savoir l’idée que le protestantisme aurait permis de rompre avec les superstitions. Les récents apports de l’anthropologie ont permis de remettre en cause cette idée.4 Les occurrences de prodiges pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628 sont plutôt rares dans les écrits protestants, mais tout de même révélatrices. Dieu aurait frappé de faiblesse et de débilité les soldats qui comptaient attaquer la ville dans le Diaire de Joseph Guillaudeau, et la structure même du texte reflète la construction d’une communauté huguenote. Dans le Diaire de Jacques Merlin, le combat entre un dragon et un serpent, sous la forme de météores tombés dans la mer, illustre les tensions dans la ville entre protestants et catholiques. Ces informations se diffusent rapidement et créent l’émotion au sein de la population rochelaise, l’interprétation des prodiges étant toujours collective et permettant de renforcer les liens au sein de la communauté huguenote. Là encore, le prodige permet de comprendre le temps présent, de construire un lien communautaire, mais exprime aussi au sein de la communauté protestante une peur permanente du retour à la guerre civile. Les prodiges permettent de se remémorer les troubles du passé, pour mieux les éviter à l’avenir.

Les différentes communications de cette deuxième section ont donc permis de mettre en avant l’importance de la collectivité pour décoder et interpréter les prodiges, renforçant la cohérence des différentes communautés concernées. Le prodige permet de rendre plus intelligible le réel en créant des catégories et des hiérarchies, en désignant l’allié et l’ennemi, la colère divine venant frapper le camp adverse.

La première journée du colloque s’est achevée avec la keynote de Frank Lestringant (Sorbonne Université), « Prodiges au fil des jours et des nuits. ». Auteur de la thèse André Thevet, cosmographe des derniers Valois (1991) dirigée par Jean Céard, le professeur émérite est l’un des grands spécialistes des prodiges. Comme il le rappelle, les récits prodigieux réemploient souvent les mêmes motifs, les mêmes topoï, pour caractériser l’urgence du temps présent et sa décadence, peu importent les faits et la situation décrite. Les imprimeurs étaient avant tout des hommes d’affaire soucieux de vendre un maximum de canards et d’imprimés d’actualité, ce qui les amena à viser l’efficacité en réutilisant les mêmes bois gravés et les mêmes procédés narratifs, capables de faire sens pour nombre de lecteurs.Les prodiges de la Renaissance révèlent les peurs de l’époque et un monde décadent, suscitant la répulsion. Déçus par les réalités terrestres, les hommes portent leur regard vers le Ciel. Il faut attendre le siècle des Lumières pour que les prodiges tendent à disparaître, bien que le terrible tremblement de terre de Lisbonne en 1755 émeuve les plus sceptiques comme Voltaire. Des causes plus rationnelles sont avancées et la Providence divine tend progressivement à perdre son rôle explicatif. Cela n’empêche pourtant pas la hantise et la peur de persister et de se manifester sous de nouvelles formes, jusqu’à aujourd’hui : Caroline Callard et Thibault Catel rappelèrent ainsi que très récemment des explications divines avaient été amenées aux Etats-Unis pour justifier les inondations du printemps et de l’été 2025, sans parler du phénomène actuel du complotisme. Et même au XVIe siècle, Montaigne et Pierre de l’Estoile remettaient en cause les prodiges et les prophéties de Nostradamus. Chaque époque a ses prodiges et son propre rapport à l’inexpliqué.

La troisième session « Prodiges et espaces », présidée par Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph), rappelle que les prodiges ne sont jamais hors-sols. Ils s’inscrivent dans un espace habité et socialement investi, des phénomènes locaux pouvant devenir universels. En hiérarchisant, en divisant et en rassemblant, le prodige crée des espaces relationnels et géographiques et même des « espaces publics éphémères » (Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux).

La communication d’Élodie Lecuppre-Desjardin et de Sebastian Hackbarth (ULille), « Wunderbarlich vom Himmel herab gevallen. Les prodiges comme marqueurs temporels dans les villes suisses alémaniques aux XVe et XVIe siècles », permet de s’immerger pleinement dans ces considérations spatiales, à travers l’étude de cinq chroniques urbaines des villes de Berne et de Lucerne, rédigées par Diebold Schilling l’Ancien et Diebold Schilling le Jeune. Dans ces manuscrits richement enluminés commandés par les autorités urbaines, les prodiges viennent construire l’histoire de la ville et l’identité de ses citadins avec pas moins de 17 illustrations représentant des prodiges divers, de l’éclipse lunaire à la comète, en passant par un poisson géant. Ces prodiges s’inscrivent dans l’actualité comme les entrées princières ou les guerres, et reflètent la vie de la cité et de l’échevinage, ou encore la diplomatie internationale. Dans ces commandes à la gloire de la ville, le prodige ne vaut pas pour lui-même mais, une fois de plus, pour les idées qu’il véhicule. Les chroniques, rédigées a posteriori des faits décrits, font régulièrement de fausses prédictions transformant le prodige, dans la mémoire des citadins, en un marqueur temporel : les habitants de Berne et de Lucerne se remémorent ces événements exceptionnels au fil des générations, associant prodiges et événements politiques majeurs. Le prodige permet aussi de renforcer l’honneur et le prestige de la ville, que les autorités urbaines cherchaient à défendre : ils prennent souvent place avant un événement politique important, ou encore après un cataclysme qui fait figure de sanction divine. L’auteur glorifie l’histoire de la ville autant qu’il cherche à interpréter et comprendre l’inattendu. Si les spécialistes des villes médiévales ont souvent rappelé que l’honneur de la cité sortait renforcé d’une comparaison avec un passé antique édifiant, l’interprétation d’un présent extraordinaire permet donc également de construire la mémoire et l’identité urbaine.

Eclipse lunaire en 1448 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 113

Enorme poisson dans le lac de Zug en 1509 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 671

Léon Rochard (ULille) repère pour sa part des lieux communs, des topoï récurrents dans les récits de voyage, sans cesse réactivés au fil des siècles par les touristes venus aux Pays-Bas, comme par les locaux (« Un simple village, fort visité pour cause d’une histoire singulière. Un tourisme du prodige aux Pays-Bas du XVIIe siècle ? »). Au XVIIe siècle, les récits de voyages vers les Pays-Bas se multiplient, reprenant indéfiniment les mêmes prodiges qui dynamisent et pimentent les récits en stimulant la mémoire et l’imagination collective des lecteurs, à l’image de cette histoire surprenante au village de Loosduinen, qui prêterait à la même femme la naissance de 365 enfants, morts brutalement en 1276. Si les prodiges permettent là encore d’interpréter et de comprendre un réel parfois surprenant, Léon Rochard montre que dans ce cadre précis, les prodiges sont davantage des arguments de vente qui stimulent le tourisme local, plus encore quand ils bénéficient de reliques matérielles comme une peinture ou une sculpture dans une église illustrant la légende. De nombreuses feuilles volantes imprimées relatent également ces légendes aux cours des XVIe et XVIIe siècles, venant renforcer l’attrait pour ces destinations. Les prodiges deviennent ainsi des « nœuds de construction culturelle » (L. Rochard) en façonnant des communautés à la fois locales et transrégionales, réunissant habitants des Pays-Bas et étrangers. Certains prodiges, s’inspirant du regard extérieur du touriste, sont même forgés de toute pièce.

Lucie Rizzo (UniNE), dans sa communication « Du quotidien au prodigieux. Récits de l’extraordinaire dans les égo-documents helvétiques (XVe-XVIIe s.) », se penche pour sa part sur les journaux et les récits autobiographiques afin d’envisager sous un jour nouveau les prodiges. Ces derniers ne sont jamais désignés comme tels dans les égo-documents, mais ils y apparaissent tout de même. Exceptionnels, ils viennent s’insérer dans une séquence plus large d’événements ordinaires mêlant vie privée de l’individu et événements parfois internationaux. Là encore, ils révèlent la perception qu’avaient les auteurs de leur propre temps, le passage d’un dragon venant par exemple annoncer une vague d’épidémies. Les auteurs cherchent par ailleurs à convaincre et à rendre leurs récits crédibles, bien qu’à première vue, ces textes soient personnels et ne visaient pas à être publiés : des témoins sont évoqués, de même que la mémoire de l’auteur, ce qui permet de légitimer le récit. Mais ces textes étaient en réalité transmis aux enfants et circulaient souvent au sein du cercle familial, ce qui peut expliquer ces procédés narratifs. Interprétant les prodiges comme des présages et des signes divins, les auteurs s’inscrivent comme des hommes de leur temps et relaient les explications développées dans les imprimés d’actualité et les rumeurs auxquelles ils ont eu accès. Mais les interprétations peuvent aussi être plus personnelles, les bourgeois revenant rétrospectivement sur le fait merveilleux pour l’expliciter, calquant leur propre expérience du présent sur l’événement. Les prodiges fonctionnent donc à nouveau comme les marqueurs temporels d’une mémoire à la fois individuelle et collective. Les journaux expriment la nécessité de garder la mémoire de faits exceptionnels qui permettent, via l’étude du passé, d’anticiper l’avenir. Ils créent un champ d’expérience collective transmis de génération en génération au sein de la famille.

La quatrième session, « Le prodige à la croisée des savoirs », animée par des spécialistes de l’histoire des sciences et des savoirs, rappelle que les récits autour des prodiges ont également des visées scientifiques. Il s’agit de comprendre ces phénomènes, leurs causes et de les prévenir. Si ces essais ne seraient pas forcément qualifiés, de nos jours, de « scientifiques » au sens actuel du terme, tous pourtant se veulent naturalistes et rationnels à leur manière.

Angèle Tence (CNRS, Centre André-Chastel), postdoctorante dans le cadre du projet CNRS Spectacles célestes, revient sur les « Arcs-en-Ciel et pluies de croix dans le De Signis, portentis atque prodigiis de Jacobus Mennel (1503). Réflexion sur la répétition et les variantes de deux ’’signes’’ célestes ». Cette œuvre, encore peu étudiée, reprend une trentaine de signes et de prodiges. Son auteur, le secrétaire municipal de Fribourg-en-Brisgau, cherche à compiler (plus qu’à interpréter) différents prodiges pour l’empereur Maximilien de Habsbourg, à qui l’œuvre est dédiée. Certains intègrent des arcs-en-ciel, mais aussi l’apparition de croix sur le corps ou dans l’espace, deux prodiges sur lesquels la chercheuse a décidé de centrer sa communication. Premier constat, les prodiges annoncent toujours quelque chose. Sans être nécessairement un signe envoyé par Dieu, les arcs-en-ciel se combinent à la foudre pour annoncer le beau ou le mauvais temps. Les savants de la Renaissance n’ignorent pas d’où viennent les arcs-en-ciel, mais cela ne les empêche pas de présenter ces phénomènes météorologiques comme des signes divins ou eschatologiques, autant que comme des phénomènes naturels. Le Christ est particulièrement associé aux arcs-en-ciel. L’apparition de croix tombant du ciel ou apparaissant sur les vêtements des individus indiquent pour leur part la nécessité de défendre la Chrétienté face aux Turcs et rappellent le projet de croisade de l’empereur Maximilien. Dans le De Signis, les images sont plus précises que les textes, interrogeant ce que l’écrit peine à évoquer. Ces deux motifs liés à la fin des temps et au Jugement dernier dialoguent souvent dans l’œuvre, via par exemple des jeux chromatiques.

Ghislain Tranié (Sorbonne Université et EPHE) développe l’exemple, dans sa communication « Du temps de l’épreuve au temps de la preuve. Le naturaliste Jean Bauhin et la production d’un discours savant sur les prodiges de la nature à la fin du XVIe siècle », d’un réformé bâlois, naturaliste de profession. Ce dernier consacra plusieurs ouvrages aux prodiges, qu’il lie comme tant d’autres aux conflits religieux de son temps. Pour l’auteur, la Nature et Dieu ne font qu’un, la Création étant continue et prenant forme à travers différentes manifestations simultanées, soit différents prodiges. L’Histoire mémorable du dommage advenu par une louve en 1590 l’illustre parfaitement en relatant les méfaits induits par des loups. Le livre, à mi-chemin entre l’histoire prodigieuse et l’histoire tragique, présente deux histoires simultanées prenant place dans des territoires voisins. Plusieurs références à l’Ancien Testament inscrivent ces prodiges dans une temporalité biblique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’analyser les menaces des loups de manière presque « clinique » et rationnelle : de nombreuses références scripturaires, médicales et cynégétiques exposent les différentes solutions pour mettre fin aux attaques des loups. Le passé fournit des exempla, des cas similaires indiquant la manière de procéder, l’auteur n’hésitant pas à revenir à Aristote pour trouver des solutions et des remèdes concrets. Bauhin n’offre pas uniquement un commentaire savant sur les prodiges, mais aussi une réflexion plus large sur leurs temporalités. Le prodige prend place dans le présent, mais un présent à plusieurs épaisseurs, qui se dilate entre passé et futur, entre la nécessité d’apprendre des Anciens et de prévenir les fléaux futurs. Si, dans son Traité des animauls aians aisles (1593), l’auteur avance, à l’apparition de mouches et de papillons vénéneux, des explications rationnelles et scientifiques comme les conditions climatiques, notamment les sécheresses, ces dernières se combinent une fois de plus aux causes surnaturelles : les prodiges restent une punition divine contre les péchés des hommes. Le naturaliste évoque ainsi des causes naturelles qui sont le fondement même des facteurs théologiques et surnaturels.

Un constat partagé par le dernier communiquant de la journée, Geoffroy Phelippot (EHESS et CAK). L’historien revient, dans sa présentation « Comètes et cartes célestes. Fabriquer un répertoire visuel dans le Theatrum Cometicum (1666-1668) », sur un ouvrage publié à l’occasion de l’apparition, dans les années 1660, d’une comète. Travail de compilation, cet atlas reprend les études d’auteurs européens pour traiter de manière exhaustive le sujet des comètes, peu abordé à l’époque, dans une entreprise savante collective ancrée à Amsterdam. La gravure tient une place structurante dans l’œuvre par la présence de nombreuses planches de cartes célestes, ayant mobilisé plusieurs artistes.L’objectif pour les auteurs était d’observer et de comprendre le phénomène cométaire, un programme savant exprimé dès le début de l’œuvre. Les 23 planches gravées permettent d’établir un répertoire visuel du phénomène cométaire, les comètes n’étant plus seulement des événements ponctuels, mais des faits s’inscrivant désormais dans une série, dans une temporalité analysable. Sa dimension prodigieuse est ainsi diminuée au profit de la rationalité, mais elle ne disparaît pas pour autant. La comète devient l’objet d’un savoir plus scientifique sans s’y limiter, l’usage de la raison et de la critique se mêlant une nouvelle fois aux explications surnaturelles et théologiques.

Les communications de cette dernière et quatrième session partagent le même constat : les justifications rationnelles et théologiques sont indissociables et se soutiennent l’une l’autre. La définition du prodige se précise et se diversifie au cours de l’époque moderne, annonçant l’âge de la raison qui s’épanouira aux XVIIIe et XIXe siècles.

  1. Peu étudié du moins depuis la publication, en 1979, de la thèse de Jean Céard, La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle. Nous devons néanmoins mentionner le projet de recherche « Spectacles célestes. Images, savoirs et croyances sur le cosmos » dirigé par Florien Métral (Centre André-Chastel, Paris) et représenté lors du colloque Présents prodigieux par plusieurs de ses membres. ↩︎
  2. L’un des objectifs majeurs du projet Capt est de remettre en perspective la notion de « présentisme » forgée par François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, 2003), afin de voir si elle peut être appliquée aux sociétés d’Ancien Régime, et dans quelle mesure. ↩︎
  3. Concept développé dans sa thèse Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), soutenue à l’Université de Liège en 2023. ↩︎
  4. Notamment les travaux d’Olivier Christin et d’Yves Krumenacker (dir.), Les protestants à l’époque moderne. Une approche anthropologique, Rennes, 2017 et de Caroline Callard,Le temps des fantômes. Spectralités d’Ancien Régime (XVIe-XVIIe siècle), Paris, 2019. ↩︎

Pépite : Guillemette de Vergy, comtesse de Valangin, face à « ung monde nouveau »

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.1r.

Issue de la maison de Vergy et née en Bourgogne, Guillemette de Vergy (ca.1457-1543) épouse en 1474, Claude d’Aarberg (ca. 1447-1518), seigneur de Valangin – une petite seigneurie située au-dessus de Neuchâtel. Lorsque ce dernier décède, le seigneur héritier, René de Challant – son petit-fils – est au service de la cour de Savoie. Guillemette de Vergy, alors âgée d’environ 60 ans, assume dès lors l’administration de la seigneurie et ce, jusqu’à son propre décès. Catholique convaincue, elle manifeste une opposition marquée face à la Réforme, introduite dans la région à cette période sous l’influence du réformateur Guillaume Farel (1489-1565)1.

Abraham Ortelius / Aegidius Tschudi, gravure peinte, Helvetiae descriptio, 1573, 45x35cm, Anvers, (Extrait).

Le 24 février 1531, Guillemette de Vergy dépassée par les agissements du prédicateur Guillaume Farel et de ses partisans sur ses terres, et à la suite de plusieurs altercations avec ce dernier, adresse une lettre au gouvernement bernois afin de solliciter son soutien face à l’implantation de la Réforme.

Cette lettre s’inscrit dans une correspondance plus vaste entre la comtesse et le gouvernement bernois, qui s’étend sur plusieurs mois et porte notamment sur la situation des territoires voisins acquis à la Réforme, ainsi que sur les activités des réformateurs dans la région2. Alliée de longue date de la seigneurie de Valangin, Berne constitue une interlocutrice naturelle pour Guillemette de Vergy, qui sollicite son appui3. Cependant, l’adhésion du gouvernement bernois à la Réforme dès 1528 en fait un soutien peu enclin à répondre à sa demande.

Guillemette de Vergy répond donc à une lettre des gouverneurs de Berne qui lui demandent de « ne point molester ceux qui voulaient entendre la parole de Dieu et retourner à la foi de Jésus-Christ notre Sauver ». Elle en profite pour solliciter leur protection, en exposant notamment les récents agissements survenus sur son territoire : le samedi précédent l’écriture de cette lettre – soit le 18 février 1531 – Guillaume Farel, accompagné des bourgeois de Neuchâtel, aurait abattu la croix de la chapelle située au pied du château de Valangin4 . Il aurait ensuite prêché devant la collégiale du bourg, avant, toujours selon cette lettre, d’injurier les prêtres en les qualifiant de « larrons et meurtriers ». La comtesse relate en outre qu’entre le 18 et le 24 février, Farel parcourut plusieurs villages de la seigneurie, où lui et ses partisans interrompirent les offices, interdirent au curé de célébrer la messe, prononcèrent des sermons et détruisirent des images, et ce, en dépit de l’opposition des paroissiens5.

Gabriel Ludwig Lory, eau-forte, Le château de Valangin vu depuis le sud, XIXe siècle, 30.2 x 42.0 cm, Bibliothèque nationale de Suisse, département des impressions et dessins, GS-GUGE-LORY-C-20 (https://www.helveticarchives.ch/detail.aspx?ID=480074)

Guillemette de Vergy manifeste alors sa colère face à ce qu’elle perçoit comme une injustice survenue sur ses terres : Que ne leur apartient deffendre n’y commander en ceste signorie. […] faisant beaucopt de vytupere contre mon auctorite juridition et signiorie6. Elle étaye ensuite son argumentation en s’appuyant sur la Bible et le traité de Bremgarten7: Que ne sont pas choses celon l’evangille et les commandemans de Dieu, que l’ung ne doit fere a aultruy que l’ung ne vouldroit estre faits a soy mesmes, que l’ung doit aymer son prochain commant soit mesmes, ne ainsi cellon la dicte paix faicte a Bremigartte, que l’ung ne doit contrandre personne mais laisser chescung lieu et chescune perroche en sa loy, tant qui vouldra, et chescunne signorie en ses anciennes coustumes.8

Parallèlement, elle affirme avec fermeté sa volonté de rester catholique, volonté qu’elle présente également comme étant celle de ses sujets :

Se neanmoens, je ne veux laisser la foy de Dieu et de l’esglise que j’ay tenu jusques mentenant, en la quelle je veux vyvre et moryr, sans il [y] varier aulcunemant. Et de ainsi vivre sont venus d’accord mes soubgetz, et la plus part veulent la messe et  ne veulent les prescheurs que preschent contre la messe. Vous ne debvez personne contraindre a fere le contrayre, ains cellon la paix faite a Bremygartte nous laisser vivre et tenir la foy ainsi que nous vouldrons9.

La fin de la lettre de Guillemette de Vergy contient le passage qui nous intéresse le plus particulièrement. Elle se conclut par une forme d’appel à la pitié adressé aux seigneurs de Berne. Cet appel, profondément touchant, se révèle surtout particulièrement révélateur en ce qui concerne la manière dont Guillemette de Vergy perçoit le présent. Agée alors d’environ 74 ans, Guillemette de Vergy est confrontée à de profondes transformations du monde qui l’entoure, notamment dans un domaine qui lui tient particulièrement à cœur : la religion.

Et je cognoys que cest ung monde nouveau, au quel signiorie est forcee, justice rompue, verite et loyaulte perdue. Vous suppliant n’ayes a deplaisir se que une pouvre ancienne dame, vostre bourgeoyse, que sa viellesse ainsi tormenter, vous faytz entendre commant a cyeux exquieulx elle a tousiours heu sa confiance. Atant prierayt nostre segneur, messieurs, vous doent trest bonne vie et longue10.

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.2r

Dans cet extrait, elle fait preuve d’une lucidité remarquable. Elle comprend en effet que le monde dans lequel elle évolue est en train de changer, et l’énonce explicitement dans sa lettre. Dans un échange ultérieur avec les Quatres Ministraux11 de Neuchâtel, elle proteste encore au sujet de cette situation : Je ne crois pas que cela soit selon les vieux Evangiles, s’il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j’en suis ébahie12. Guillemette de Vergy exprime le sentiment d’être dépassée par ces transformations, qu’elle juge injustes. Au-delà de cette prise de conscience, la mise par écrit de ses réflexions face au présent – des pensées plutôt intimes –  constitue un témoignage précieux du point de vue d’un individu face au présent d’un événement d’importance majeur, ici, la Réforme.

Artiste inconnu, détail d’un dessin figurant dans le registre du notaire Josué Perret-Gentil-dit-Maillard, Vue cavalière du château et du bourg de Valangin, ca. 1630, AEN : Archives de l’Etat de Neuchâtel, P 208, fol. 113.

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3.

Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg, / Paris : Michel Levy, 1868, p.311.

Littérature secondaire

Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.264-271.

Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.145-166.

Jelmini, Jean-Pierre, Neuchâtel 1011-2011: mille ans – mille questions – mille et une réponses, Hauterive, 2010.

Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-179.

La Grutta-Robellaz, Christelle « Vergy, Guillemette de », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2011. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/043563/2011-07-14/, consulté le 28.04.2026.

La Grutta-Robellaz, Christelle, Les dernières volontés de Guillemette de Vergy dame de Valangin (1541), Mémoire de licence sous la direction du professeur Jean-Daniel Morerod, 2003. 

Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101-108.

Notes

  1. Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.229-230. Sur ces questions, voir aussi : Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101 ; Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.160. ↩︎
  2. Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-175. ↩︎
  3. Ibid., p.172. ↩︎
  4. Il s’agit probablement de la chapelle privée de la comtesse ↩︎
  5. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r-1v. ↩︎
  6. Ibid, f.1v ↩︎
  7. La « paix de Bremgarten » semble désigner un traité s’inscrivant dans la lignée des paix nationales, mis en place à la suite de l’adoption de la Réforme à Neuchâtel, et visant à empêcher d’une part le seigneur de punir les réformés et, d’autre part, les réformés de détruire les idoles dans les monastères et paroisses catholiques. Ces informations nous sont fournies par Jonas Boyve en 1727 dans ses Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, ouvrage dans lequel il substitue au nom d’Antoine Macourt – réformateur et compagnon de voyage de Guillaume Farel – celui d’ « Antoine Boyve », afin de suggérer une filiation entre sa propre personne et ce réformateur du XVIe siècle. Il convient donc de se montrer prudent quant à la fiabilité des témoignages de ce personnage. Boyves, Jonas, Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, éd. Gonzalve Petitpierre, Berne : Société littéraire (F.-L. Davoine), 1861. Voir aussi : Hans Ulrich Bächtold: « Paix nationales », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2006 (article de l’ouvrage imprimé, remanié le 20.11.2014), traduit de l’allemand. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009807/2014-11-20/, consulté le 28.04.2026.  ((Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v. ↩︎
  8. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v ↩︎
  9. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r. ↩︎
  10. Ibid, f.2r. ↩︎
  11. Il s’agit d’un organe composé de sept magistrats assumant entre autres le rôle de corps exécutif à Neuchâtel ↩︎
  12. Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg / Paris : Michel Levy, 1868, p.311 ↩︎

Compte-rendu ‘La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)’ : colloque international

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Programme et descriptif du colloque 

Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Mercredi 1er octobre 2025

Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».

Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.

Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/

Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.

Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.

Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.

Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.

L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.

Jeudi 2 octobre 2025

Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.

Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).

La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.

La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.

Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.

La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.

Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.

La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona » a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.

L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.

La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée. 

La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée « Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.

Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.

Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.

Vendredi 3 octobre 2025

La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).

La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.

La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.

Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique. 

Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).

La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.

La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.  

Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).

La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.

La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.

Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.

La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.

Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.

La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.

Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.

Pépite: Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Artiste inconnu, peinture à l’huile, Portrait de Ludwig von Diesbach (1452-1527), 1512, Collection privée. Photographie de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Porträtdok. 810, Gerhard Howald.

Issu d’une famille bourgeoise de Berne, Ludwig von Diesbach (1452-1527) rédige des notes autobiographiques qui couvrent la période allant de sa naissance – bien qu’il n’évoque que très brièvement sa jeunesse – à 1518. Ce bourgeois consigne ainsi une partie des événements qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité, car il s’avère aussi particulièrement intéressé par la politique internationale et la diplomatie.

Il rédige son texte en deux temps. La première partie, écrite en 1488, retrace ses années de jeunesse à la cour de France, puis sa vie à Berne. La seconde partie, beaucoup plus brève – elle ne constitue que six des trente-deux folios du manuscrit – fut rédigée en 1518. Elle relate les événements postérieurs à 1488 et se concentre essentiellement sur les difficultés économiques qui ont touché Ludwig von Diesbach à la fin de sa vie.1

Ludwig von Diesbach entame sa carrière en 1466, à l’occasion d’un premier voyage à la cour du roi de France, où il accompagne son cousin Niklaus von Diesbach dans le cadre d’une mission diplomatique. Il est d’abord écuyer de Guillaume de Luyrieu, puis séjourne à la cour de Louis XI et prend part à de nombreuses campagnes et missions diplomatiques. Dans son récit, Ludwig von Diesbach inscrit de manière plus ou moins détaillée des événements auxquels il a participé – de près ou de loin –, tels que le traité de Péronne, le siège d’Amiens, la signature de la « Paix perpétuelle », la bataille de Morat, les guerres d’Italie ou encore la guerre de Souabe, tout en y faisant émerger ses espoirs, ses peurs et ses pensées personnelles. Il s’avère ainsi un témoin de premier plan de la politique de son époque, au cœur de l’actualité internationale.

Il rentre à Berne auprès de son frère aîné en 14762 ; à partir de là, la première partie de son récit se recentre désormais majoritairement sur des événements plus personnels, sans pour autant exclure totalement la politique internationale. Le scripteur y fait notamment part du décès de sa belle-sœur, de son mariage, de ses problèmes financiers, mais aussi des étapes de sa carrière professionnelle, notamment ses fonctions en tant que Schultheiss (bailli) à Thoune, puis à Baden. Un passage conséquent du texte est ainsi dédié à la maladie de sa femme, à son décès, mais aussi à la procession menée pour son inhumation. Il constitue l’une des parties les plus importantes de l’ouvrage – 4 pages sur les 25 pages de la première partie3 – et est profondément personnel ; Ludwig n’hésite pas à y confier ses émotions.

La seconde partie du texte s’articule autour d’une série d’événements liés à la situation financière de Ludwig dans les dernières années de sa vie. Ce dernier évoque notamment sept années de malheur consécutives au décès de son épouse, l’impact de ses difficultés économiques sur la formation de ses enfants, une période de vie en concubinage, puis un second mariage qui lui permit non seulement d’accéder à un héritage, mais aussi de conserver la seigneurie de Diesbach grâce à son rachat par sa seconde épouse. Il mentionne également les frais considérables engagés pour sa participation aux campagnes militaires de Maximilien Ier à Rome, le coût important du mariage de l’un de ses fils, le pillage de son château à Spiez – survenu lors de la révolte des paysans, alors qu’il était bailli à Neuchâtel –, ou encore les tensions familiales liées à l’héritage de sa première épouse. Enfin, son œuvre se termine par une apostrophe à ses fils, dans laquelle il identifie les trois causes principales qui auraient mené à son endettement.

Image 2 : Albrecht Kauw, Aquarelle, Spiez am Thunersee, ca.1670, 23.5×39.5cm, Musée Historique de Berne.

Cette interpellation finale n’est par ailleurs pas la seule du texte. Du début à la fin de son œuvre, Ludwig von Diesbach s’adresse occasionnellement à ses fils, le public explicite de ses écrits. C’est par ailleurs cela qui lui permet, dans le prologue de son texte, de justifier l’écriture des événements de sa vie ; il écrit pour ses fils, pour qu’ils se souviennent de sa vie et puissent en tirer exemple – un topos par ailleurs courant dans les autobiographies de la fin du Moyen Age.4 Il demande également à ses enfants de poursuivre ensuite son ouvrage, sans jamais le confier à d’autres individus que ses descendants. Aude-Marie Certin a cependant démontré qu’en réalité, ce genre de textes circulaient fréquemment au sein des élites urbaines et revêtaient une véritable dimension sociale et politique : le public, bien qu’implicite, s’étend alors au-delà du simple cercle familial.5 Si Ludwig von Diesbach ne donne pas d’autres motifs d’écriture, Urs Martin Zahnd décèle cependant dans son texte une impulsion d’ « écriture pour lui-même », liée à une période de crise personnelle : « Weil er aber mit dem Tode seiner Gattin und dem drohenden Vermögenszerfall entscheidende Bezugssysteme seines Lebens wanken sieht, versucht er, sich und seinen Standort schreibend wieder zu finden ».6 (« Mais parce qu’il voit s’effondrer les repères fondamentaux de sa vie avec la mort de son épouse et les risques de perte de son patrimoine, il tente de se retrouver et de se repositionner à travers l’écriture »). Cette hypothèse d’Urs Martin Zahnd correspond par ailleurs aux observations faites par Rudolf Dekker sur les impulsions d’écriture à l’origine de nombreux égo-documents : « It is often personal crisis which prompts people to write. »7 (« Ce sont souvent les crises personnelles qui poussent les individus à écrire »). Le récit de vie de Ludwig von Diesbach s’inscrirait alors dans un besoin de s’ancrer dans la réalité, de combler une insécurité parce que son présent lui échappe. En consignant ses mémoires dans un texte soigneusement élaboré8, Ludwig von Diesbach écrit alors à la fois pour ses fils, pour tout lecteur potentiel, mais aussi pour lui-même ; il livre alors un héritage des moments importants qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité politique internationale.

Ce mélange d’échelles d’événements – qui se retrouve régulièrement dans les égo-documents – atteint cependant un paroxysme dans une mention spécifique du texte, dans laquelle deux événements distincts, qui appartiennent à des registres bien différents, se retrouvent liés. La mention en question se trouve au sein d’un passage dans lequel Ludwig décrit sa rencontre avec sa future femme et évoque ensuite son mariage. Le moment des noces est d’abord indiqué par une date calendaire : « Unn beschach dȳss uff tzȳnstag nest ffor Anttonȳ anno domini 1477 » (« Et cela s’est produit le mardi précédent la fête de Saint-Antoine, en l’an du Seigneur 1477 »). Il est ensuite encore précisé par un autre événement contemporain, l’arrivée de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Berne : « Aber uff dem ttag, dor herczig Charlÿ von Bůrgůn ffor Nanssȳ eschlagen ward, do die selben mer gan Bern ckamend, dess selben ttag waren wȳr tzesamen gen »9. (« Mais le jour où le duc Charles de Bourgogne fut tué à Nancy, lorsque la nouvelle parvint à Berne, ce même jour, nous nous sommes mariés. »)

Hans Funk, peinture sur verre – vitrail héraldique, Armoiries d’alliance de Ludwig II. von Diesbach et Agatha von Bonstetten, ca. 1523, 68 x 56.8cm, Eglise réformée de Ligerz (ancienne église de Sainte-Croix). Photographie de Hasler & Keller, 2016, Vitrosearch, https://www.vitrosearch.ch/objects/2465887. Il s’agit des armoiries du second mariage de Ludwig.

Si cette annotation nous permet de connaître le moment où l’information est arrivée à Berne – le mardi avant la fête de Saint-Antoine, soit le 14 janvier, ce qui signifie que la nouvelle a mis neuf jours pour arriver jusqu’à Berne –, son intérêt se situe surtout dans le lien qu’elle établit entre cette nouvelle et le mariage. Parce que ces deux événements sont liés par la date, Ludwig von Diesbach choisit de les mêler dans le récit de son mariage, au lieu d’y consacrer deux paragraphes séparés. Par ailleurs, au-delà de son emplacement, la simple mention de la nouvelle reste étonnante : au moment de son mariage, le scripteur est rentré à Berne depuis près de six mois et il est donc désormais relativement peu concerné personnellement par les événements diplomatiques. Si son intérêt particulier pour les événements politiques touchant la France et la Bourgogne peut expliquer la présence de cette nouvelle, il est vrai que Ludwig von Diesbach n’évoque pratiquement que des événements dont il a été témoin, et donc, depuis son retour à Berne, les événements politiques se font plus rares dans le texte. Le décès de Charles le Téméraire a ainsi dû être considéré comme suffisamment important pour mériter d’être mentionné malgré tout. Reste que l’entremêlement des deux événements, qui n’ont rien en commun, mis à part la date et l’issue heureuse – Ludwig étant plutôt partisan du royaume de France à ce moment10 – peut surprendre.

L’inclusion de cette mention dans le récit du mariage peut alors s’expliquer par le caractère marquant de l’événement : la nouvelle du décès de Charles le Téméraire serait alors utilisée par Ludwig en tant que marqueur temporel pour tout lecteur bernois ; il permettrait alors de resituer dans le temps un événement à caractère profondément personnel – son mariage – au sein d’un contexte général connu. La date de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Nancy constituerait alors une référence claire, appartenant à un champ d’expérience collectif et commun à tout lecteur potentiel. Au-delà d’une référence pour autrui cependant, Ludwig von Diesbach rédige précisément ce passage après que le décès de son épouse soit survenu : cette mention rappelle alors un jour définitivement spécial, où les calendriers avaient fusionné presque à la manière d’un miracle, lors d’un temps désormais obsolète. Ce passé heureux contraste avec le présent dévastateur du scripteur ; au moment de l’écriture, cet événement représente alors un des moments charnières de la vie de Ludwig von Diesbach et son inscription lui permet de stabiliser ce souvenir du passé, construisant ainsi une sensation de contrôle sur la réalité présente et incertaine, lui permettant de mieux appréhender les futurs éventuels. 

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Notes autobiographiques de Ludwig von Diesbach éditées et traduites en allemand dans : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne: Berner Burgerbibliothek, 1986, p.11-115.

Littérature secondaire

Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014.

Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p. 255-285.

Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p. 65-80.

Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986.

Zahnd, Urs Martin, « Diesbach, Ludwig von», dans : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 17.03.2010, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021573/2010-03-17/, consulté le 26.08.2025.

Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.105-121.

  1. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  2. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.161 []
  3. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  4. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.107. []
  5. Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014, p. 192-194. []
  6. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.222-227 []
  7. Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p.272. []
  8. Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p.79-80. []
  9. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.68, l.13-15. []
  10. Sur la question des prises de position de Ludwig von Diesbach dans les luttes politiques, voir : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.183-184. []

Pépite: Actualiser le passé et ‘passéifier’ la nouveauté : l’affaire du tonlieu de Gravelines (Saint-Omer, 1481)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221

En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.

Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.

Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :

« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »

À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.

charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.

Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.

L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.

Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.

Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.

L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :

« […] et combien  que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »

Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.

Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.

Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.

À VENIR

Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

BIBLIOGRAPHIE

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.

Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.

Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.

Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.

Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.

  1. Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 []
  2. BAPSO, BB 202-24 []
  3. BAPSO, BB 202-27 []

Participation au 149e congrès du CTHS : Réformer, une arme au service des pouvoirs princiers ou urbains ? L’exemple de Saint-Omer au XVe siècle

Sceau Saint-Omer

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Le 15 avril 2025, Anne-Frédérique Provou a communiqué dans le cadre du 149e congrès du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, qui s’est tenu à l’Université d’Orléans, sur le thème “Reconstruire, réformer, refonder”. Elle a partagé à cette occasion les premiers résultats de ses recherches, dans le cadre de sa thèse débutée en septembre 2024 : “Innover sans le dire. Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle”.

RéSUMé DE LA COMMUNICATION

Les “réformations” politiques, pour reprendre le terme utilisé à la fin du Moyen Âge, sont nombreuses dans les villes du nord de la France et de la Belgique actuelles ; pourtant, elles ne sont pas forcément présentées, comme on pourrait s’y attendre, sous l’angle de l’innovation. La nouveauté n’est pas recherchée. Au contraire, les communautés médiévales, attachées à leurs coutumes et à leurs traditions, insistent généralement sur l’ancienneté des usages et des lois urbaines, sans évoquer leur caractère novateur, parfois même en dissimulant leurs décisions politiques sous le voile de la tradition, afin de rendre plus acceptables les réformes. La définition des verbes “innover” et “réformer” au Moyen Âge oscille justement entre l’idée d’instaurer de la nouveauté, d’améliorer une situation préexistante, et le sens le plus généralement usité : renouveler l’ancien, restaurer ce qui existe déjà. Ces définitions permettent aisément aux acteurs politiques de jouer sur l’ambivalence des deux termes, de les instrumentaliser pour dissimuler ou rendre moins choquante la nouveauté. La nouveauté a toujours troublé l’homme, l’incitant à se replier dans le domaine du connu, peut-être plus encore dans une société conservatrice comme celle de la fin du Moyen Âge. Mais allons plus loin : les hommes et les femmes de la fin du Moyen Âge distinguaient-ils seulement nouveauté et tradition, comme nous le faisons aujourd’hui ? Cette communication apporte un premier éclairage sur ces questions passionnantes qui sont au cœur de ma thèse.

Car le sens des mots innover et réformer à la fin du Moyen Âge ne signifie pas que les maires et les échevins, dirigeants politiques à la tête des villes médiévales, n’innovaient jamais. Au contraire, ces hommes furent amenés comme toute figure politique à s’adapter à une réalité nécessairement changeante, à un présent impérieux et remplis d’urgences et d’imprévus. L’évolution de l’industrie drapière au XVe siècle dans la ville de Saint-Omer (Pas-de-Calais), longtemps connue -comme d’autres villes flamandes- pour la qualité de ses textiles, en fournit l’exemple idéal. De nombreux habitants de la ville subsistaient grâce aux métiers de la draperie (tisserands, foulons…), sans parler des échevins au pouvoir, pour plusieurs d’entre eux de riches marchands drapiers. La crise économique qui toucha ce secteur dès la seconde moitié du XIVe siècle ne pouvait que fragiliser la ville et ses habitants, et força les échevins à réagir en innovant. Plus précisément, il leur fallait s’adapter au manque de laines anglaises, rendues difficiles d’accès par la guerre de Cent Ans, et aux nouvelles conditions du marché international, dominé par la Hanse germanique.

Au-delà des prises de décisions politiques, qui parsèment les délibérations municipales dont la ville conserve deux registres pour le XVe siècle, le clerc principal de l’échevinage, notaire chargé de rédiger ces documents urbains, dut plusieurs fois innover pour répondre à l’urgence des temps et penser des usages administratifs et des écrits plus pratiques et efficients. Les écrits délibératifs de la ville en sont de précieux témoins.

à VENIR

Ce dossier sera approfondi dans ma thèse et fera l’objet d’une publication dans le cadre des actes de ce colloque prévus en 2026. Je renvoie également au travail que j’ai mené en mémoire de Master à l’Université de Lille, sous la direction d’Elodie Lecuppre-Desjardin, qui consiste en une édition critique d’un registre de délibérations audomarois (1448-1472). Ce travail est en cours de publication.

BIBLIOGRAPHIE

Dejoux Marie (dir.), Reformatio ? Les mots pour dire la réforme au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de la Sorbonne, 2023.

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Espinas Georges, La draperie dans la Flandre française au Moyen Âge, deux vol., Paris, Picard, 1923.

Giry Arthur, Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions, Paris, F. Vieweg, 1877.

Godin Benoît, L’innovation sous tension. Histoire d’un concept, Laval, Presses Université Laval, 2017.

Ingham Patricia Clare, The Medieval New. Ambivalence in an age of innovation, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2015.

Pétillon Claude, Économie, politique et finances à Saint-Omer au XVe siècle, 7 vol., thèse de doctorat, Lille, Université de Lille campus Pont de Bois, 2003.

Santamaria Jean-Baptiste, « Innover sans l’avouer : les fondations d’institutions de la fin du Moyen Âge », Séminaires « Innovations » (10 décembre 2015), compte rendu rédigé par É. Lecuppre-Desjardin.

Call for papers : conference “Prodigious Presents” (Lausanne, Febuary 12-13th 2026)

FR

Prodigious Presents. Representations, Uses, and Knowledge of the Extraordinary through the Lens of Time (15th–17th centuries)

Organised by Cordélia Floc’hic and Alexandre Goderniaux

DESCRIPTION

This conference aims to renew the study of prodigies (15th–17th centuries) by placing them at the heart of a reflection on time — and, more specifically, on the present. Extraordinary and often ambiguous events, prodigies offer a lens through which to explore how societies represent their own present, caught between practices of memory and projections toward the future.

The conference will be structured around three main themes:
1. The forms of representation of prodigies (through text, image, rhythm, emotion)
2. Their political, religious, and social functions
3. The dynamics of scholarly theorization and knowledge production that they generate

We particularly welcome contributions on learned and popular uses of prodigies, the interplay between text and image in their narrative construction, debates over their legibility, their circulation in printed media, and their interpretative or mobilizing effects. The aim is to explore how prodigies — through their suddenness and their symbolic potency — contribute to the construction of a present saturated with meaning: a present that is at once unstable and fertile, charged with signs, emotions, and open possibilities.

PLACE & DATE

University of Lausanne, February 12-13th 2026

CONTACT

To submit your proposal, please contact cordelia.flochic@unil.ch and alexandre.goderniaux@unine.ch by september 1st.

Appel à communications : Colloque “Présents prodigieux” (Lausanne, 12-13 février 2026)

EN

Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe – XVIIe siècle)

Organisation par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux

Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.

Trois axes structureront les échanges :
1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion)
2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit
3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite

On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.

DATE & LIEU

12-13 février 2026, Université de Lausanne

CONTACT

Pour soumettre une proposition, veuillez contacter cordelia.flochic@unil.ch et alexandre.goderniaux@unine.ch d’ici le 1er octobre 2025.

Album amicorum: Karine Abiven

Karine Abiven is a senior lecturer at Sorbonne University, specialising in Early Modern texts and their links to the present. Her approach, at the crossroads of linguistics, literature and political history, has led her to study a wide range of documents, from private writings to printed pamphlets. She aims to make these texts accessible through digital humanities and is particularly interested in the notion of event. She also works on the circulation of political texts, particularly through song, in a book which is to be published: Sur l’air de Fronde. Chansons d’actualité et guerre civile, 1648-1661, Champ Vallon, tbp 2026.

My research over the last 15 years has focused on the ways in which the present is told, firstly through the short stories that circulated in the world of Belles-Lettres in 17th-18th century France, and then through more public news texts, with my more recent research on pamphlets from the early modern period. I’m especially interested in the question of ‘who’: who circulated a particular piece of news, who could have received it, and through which medium ? The present is obviously not the same for everyone: this psychological banality has important (and already well-documented) epistemological repercussions. This means that we still need to find out whether this or that utterance was circulated in printed or handwritten form, and in what spheres it was received, and so on. And this despite the many gaps in the documentation. In short, my relationship with the question of the present is marked by a form of hypervigilance, or a critical obsession, towards the sources.

Moreover, the state of the planet also makes me think every day about how anthropocentric the present can be.

I work at the intersection of literary studies, linguistics and history.

The history of the forms taken by discourse give insight into the various ways in which the present has been considered. The form of the anecdote, for example – which was the subject of my thesis — made it possible to observe a shift, between the 17th and 18th centuries, from an old regime of rhetorical exemplarity to a more individual approach, marked by contingency, in the way of recounting recent history, literary history, or even the experiences of emerging experimental science. I think it is very useful to combine the history of books and prints and linguistic knowledge for this type of study. It allows us to be aware of the singularity of each utterance, while also considering the recurrences at work in discourse, which bring out sociohistorical trends in these discourses.

My recent research focuses on political songs and pamphlets, particularly during the Fronde (1648-1653). It is a goldmine for approaching both the written and oral dimensions of current affairs discourse. These songs and pamphlets were printed on broadside, printed as pamphlets, or handwritten on single-sheets. In the semi-literate society of the early modern period, songs were a frequent medium used to inform, entertain, amuse, manipulate, spread rumors, and had a remarkable dynamism and flexibility in circulation. After the Ligue, the Fronde was a time when the printing press largely took over this practical role : they spread texts that are less narrative testimonies of events, than partisan ways of interpreting them. Since these songs were often set to well-known tunes, it is possible to identify enunciative communities, which used which tunes, and thus to better understand who might have been aware of what, and from what point of view.

That is why I have chosen an engraving depicting peddlers of news, sung or spoken. We can see that the street singer (« Le Savoyard, ou l’Orphée du Pont-Neuf ») is blind, as those in this profession often were. These blind street singers have sometimes been considered as ‘mass media’ vectors of their time (see Jean-François Botrel on spanish pliegos de cordel).

I dream of knowing how ordinary people relate to the present. I’m well aware that the degree of literacy of the early modern age makes this a complex task. So most of the time I find myself browsing through the literate archive! My hope is to combine the writings of less literate people (the memoirs or household books of craftsmen, for example) with the study of chapbooks that they might have known. It is this public part of private writings that gives me hope of knowing the shared linguistic material of current affairs.

I have been influenced by the German semantics of historical times since the beginning of my research, in particular Reinhart Koselleck (Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, 1979, translated into French in 1990). His critical vision of regimes of historicity taught me to construct the relationship to time as a datum that is itself historicizable. This school of thought is very attentive to words themselves, and to the history of rhetorical forms, and for this reason their work has been welcomed by French linguists such as Régine Robin, Denise Maldidier and Jacques Guilhaumou, who worked on the words of the event during the French Revolution.

I look forward to hearing that from you!

Famine and War (I am going to look for a third one that is a bit more positive, I promise!)

To compile a database of songs and tunes in use from 1500 to 1848 (date not only of a revolution in France, but also of an extraordinary repertoire of melodies by the chansonnier Pierre Capelle). The project has already been started on the 16th century by Alice Tacaille (musicologist who has worked on the time of François 1er and the Italian Wars) and Tatiana Debbagi Baranova (on the Wars of Religion). It’s a very costly work, because the tunes change names very often, and it is difficult to keep track of them. However, it would be very useful to know how tunes move from one place to another in Europe, whether through the traditional channels of scholarly communication, or through other channels, such as printed communication. In my view, this would be an essential complement to a study of discourses on the present’s forms, complementing what the history of books and prints has been able to do for chapbooks, for example (Chartier, Lüsebrink). Knowing the music that conveys words does not solve all the gaps in our knowledge of the ephemeral utterances of the past, nor does the study of the materiality of texts: but combining the two together would contribute to an oral history of discourses on the present.

But above all, if I really had the financial resources, I would give tenure to non-titular researchers. The sustainability of databases and other research projects is often compromised by funding that is not forthcoming. And above all, knowledge should be able to be produced by individuals who do not sacrifice their professional stability to it.

Conference : Shakespeare’s ‘Now’ : Language, Structure and Power (Margaret Tudeau Clayton)

In the framework of the expert meetings of our project, Margaret Tudeau Clayton (Université de Neuchâtel) will hold a conference at the University of Lausanne on June 18th, entitled: “Shakespeare’s ‘Now’: Language, Structure, Power”.

TIME AND PLACE

Wednesday 18.06: 12h15 – 14h

University of Lausanne, Bâtiment Anthropole, salle 3021

DESCRIPTION

This conference will demonstrate how the word ‘now’ is a polyvalent linguistic tool for Shakespeare who, like fellow dramatists, uses it in early plays to structure the dramatic design as well as to characterise relations between characters, especially power relations, while in later plays he uses it rather for its expressive value.