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Pépite : « Fortune aide aux hardiz ». La guerre, le présent et ses opportunités dans « Le Jouvencel » (XVe siècle)

Billet rédigé par Marie-Hélène Méresse

Paris, BnF, ms. fr. 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (Siège de Château-l’Hermitage, 1439) (3e quart du XVe s.)

« Si l’on ne cessait jamais de renouveler les sciences, on y trouverait toujours quelque chose de nouveau ». Quel chercheur pourrait contredire ce propos tenu, dès le prologue, par l’auteur de l’œuvre intitulée Le Jouvencel ? Si le constat peut paraître d’évidence, il faut d’emblée souligner son ambition (ré)novatrice et (ré)inventive, formulée dans la seconde moitié du XVe siècle dans un « petit traité narratif » qui se situe à la croisée des genres :

de jour en jour et de plus en plus, croissent les engins (l’intelligence, la compréhension) des hommes et renouvellent les manières de faire ; (car, ainsi que le temps se renouvelle, ainsi viennent les nouvelletez ; ) et sont trouvés de present plusieurs choses et engins subtilz, desquelz les autres n’avoient point d’usaige ne de congnoissance, par quoy me semble mon œuvre estre aucunement prouffitable1.

Le temps passe et transporte avec lui la richesse des expériences passées et des connaissances acquises. Tel est le constat clair et affirmé qui permet à l’auteur de justifier l’utilité de son projet. Celui-ci est didactique et doit servir à tous ceux qui, « suivant les aventures merveilleuses de la guerre », voudront « tousjours bien faire et acroistre leur honneur et hardement (leur bravoure) de mieulx en mieulx ». L’auteur rédige ainsi un ouvrage consacré à l’art de la guerre, admise dès les premières lignes comme l’immémoriale compagne du commerce des hommes. Mais si la guerre n’est pas chose nouvelle, elle n’est pas non plus chose exacte :

pour ce que la guerre est telle qu’il fault besongner selon le loysir qu’on a, et le fault prendre aucuneffois froit, aucuneffois chault.2

Cela implique une surveillance accrue dans la préservation de l’honneur, valeur traditionnelle et structurante de la société médiévale, qui doit faire face, dans les vicissitudes de la guerre, à la variabilité des circonstances et à l’évolution des manières de faire.

Si le Jouvencel a attiré de façon particulière mon attention dans le cadre des réflexions que je mène au sein de l’équipe Capturing the present, c’est parce qu’il articule de façon remarquable l’enseignement traditionnel des exempla, des modèles perpétués de la Bible et de l’Antiquité, aux connaissances acquises et renouvelées sur les champs de bataille de l’actualité. Mais c’est aussi parce que l’impondérabilité qui est propre à la diversité des cas et qui nourrit l’incertitude de la guerre, telle qu’on pouvait la redouter, apparaît sous les traits d’une fortune qu’il n’est plus impossible de guider. Ces considérations, valorisant le moment présent comme celui d’une réévaluation constante de la situation, marquent dans la littérature didactique traditionnelle de la fin du Moyen Âge un tournant, en même temps qu’elles proposent une nouvelle articulation entre la valeur référentielle d’un passé édifiant et la perspective d’un futur plus que jamais contingent.

 L’auteur s’appuie sur des références bibliques (Genèse, livre des Rois) pour souligner l’imperfection du monde et la nécessité de la chevalerie pour protéger le peuple. Il complète cet enseignement traditionnel par son expérience personnelle, acquise au service du roi de France :

Et, pour ce que, des ma jeunesse, j’ay sieuvy les armes et frequenté les guerres du très crestien roy de France, mon souverain seigneur, en soustenant sa querelle de tout mon petit povoir, j’ay peu veoir par l’espace de long temps plusieurs et diverses manières de faire que les jeunes et nouveaux venus ne puent pas sçavoir de prime face. Car je puis dire, et en ce disant suis esprouvé, selon les anciens dictateurs, orateurs et historieurs, que la conduite de la guerre est artifficieuse (qui demande du savoir-faire) et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance3.

Son témoignage valide ainsi son traité, qui allie savoir traditionnel et expérience concrète.

Le texte suit la structure tripartite aristotélicienne (gouvernement de soi, de la famille, de la cité), mais l’auteur y intègre des exemples contemporains, suivant principalement la vie de Jean de Bueil (v.1404-1477), chevalier et supposé auteur du Jouvencel. On ne saurait, dès lors, et comme il le dit lui-même dans le prologue, l’accuser de vouloir « faire de vieil bois nouvelle maison ». À plus d’un titre, le Jouvencel est le fruit d’une tradition didactique, pleinement imprégnée de contemporanéité.

La vie posthume du Jouvencel4, témoigne de cette capacité d’actualisation. Le Jouvencel reflète les réalités militaires des XIVe et XVe siècles, marquées par des défaites comme Crécy, Poitiers ou Azincourt. L’esprit chevaleresque cède la place à un esprit militaire5, où la stratégie repose sur l’analyse du présent :

La guerre est artifficieuse et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance6.

Les décisions doivent s’adapter à la situation immédiate :

Et, selon voz nouvelles et la puissance que le Roy pourra trouver, nous besongnerons. Car icy on ne peult conclure telles choses ; et fault qu’elles se concluent sur les lieux et selon ce que on treuve. Et tous ceulx qui en veullent autrement parler, fault qu’ilz devinent. Car les disposicions des choses donnent le conseil ; et icy on ne les peut savoir.7.

Ceux qui ne prennent pas ces précautions prennent le risque de « deviner », ou comme il est encore dit par ailleurs, de « jouer à quitte ou double ». Or, l’art de la guerre, qui ne permet pas que l’on joue à quitte ou double, semble être le domaine par excellence où compte la saisie du présent ; mais où ce présent, prédominant dans la stratégie, est indissociable de l’objectif et espoir futur que constitue la victoire, étape nécessaire, quand la guerre est juste, pour « le bien de la chose publique » qui conditionne la conduite des chevaliers.

Le lien entre les notions d’expérience et d’attente n’est pas ici sans nous interpeller, ni sans nous rappeler certaines réflexions sur le temps historique : « Tout homme, toute communauté humaine dispose d’un espace d’expérience vécue, à partir duquel on agit, dans lequel ce qui est passé est présent ou remémoré, et des horizons d’attente, en fonction desquels on agit. »8 Le rapport entre expérience et attente est précisément pour Reinhart Koselleck ce qui permet de thématiser le temps historique (ie de reconnaître les multiples temps de l’histoire) en liant le passé et le futur.

Or, entre les modèles et exemples du passé et les objectifs poursuivis, le Jouvencel illustre le conflit entre l’éthique chevaleresque et l’efficacité militaire. Alors que les Miroirs des princes prônent la vertu et le bien commun, ce traité privilégie la victoire, même si elle implique des moyens discutables. Par exemple, lorsque le Jouvencel tolère la possibilité de prendre une ville par trahison pour remporter une victoire à moindre coût, « car il fault que la guerre se demaine en maintes manières ». Cette tension reflète une nouvelle perception du temps, où le présent et l’efficacité priment sur les idéaux traditionnels.

Dans Le Jouvencel, la prise de cette ville est décrite à travers un dialogue qui souligne son caractère improvisé, ancré dans l’instant. Cette spontanéité évite au roi et au Jouvencel de tomber dans l’immoralité, malgré l’idée que la guerre corrompt toute justice et tout ordre juridique9.

Le terme « fortune » prend alors une dimension ambivalente : il désigne surtout les aléas du destin, souvent favorables (« bonne fortune »), et moins fréquemment les difficultés. Surtout, il met en lumière une conception du temps où le présent est crucial. Le héros est encouragé à « chasser sa bonne fortune » ou à « poursuivre sa bonne fortune », c’est-à-dire à profiter des circonstances pour avancer, tout en se préparant activement (par exemple, en rassemblant des ressources).

Si cette vigilance est requise et si elle est ainsi recommandée, tout au long du traité, c’est parce qu’il est impossible de connaître ce que le futur réserve. Citons un passage éclairant sur ce point (qui retranscrit l’avis collégial des conseillers consultés par le Jouvencel – la collectivité ayant pour vocation de traduire la sagesse de l’opinion délivrée) :

Le Jouvencel : Véez-cy le cas, qui est grant. (…) C’est grant chose à moy de conseiller le Roy, qui ne fuz oncques de son conseil jusques à maintenant ; et aussi les choses sont avantureuses. Et voit-on aucuneffoys le temps cler, qui après se obscursist. (…)

Les conseillers : Tous à une voix dirent : « Toutes les choses de ce monde sont soubz la main de Dieu, et des choses à venir vous ne sauriez conseillier le Roy ne vous-meisme ; et fault prendre ce que on voit. Nous voyons que le Roy n’eust oncques si grant entrée sur ses ennemyz qu’il a de present ; et, pour ce, nous sommes tous d’oppinion et avons esté et en avons plusieurs foys parlé ensemble que le Roy doit venir. Car on doit chassier sa bonne fortune, quant elle vient, et ne doit-on pas laisser passer le bonheur par devant sa porte sans le recueillir ; et, quant on le laisse aller, il n’y retourne jamaiz voullentiers. »10

Face à l’incertitude de l’avenir, il faut agir sur le présent. Bien que Dieu maîtrise tout, l’homme a la capacité d’influencer son destin en restant vigilant. Ainsi, « Dieu et fortune » ne sont pas synonymes : la fortune dépend aussi de l’action humaine. La leçon est claire : il faut saisir les opportunités quand elles se présentent, car elles ne reviennent pas toujours.

BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF

Le duo « Dieu et Fortune », dans le Jouvencel, introduit de façon subtile la superposition des logiques (théologique, philosophique, politique) et la complexité d’une nouvelle relation au futur. Plus encore, la possibilité de « saisir la fortune » exprime la possibilité d’agir contre le temps, de le changer, par l’action humaine.

La seconde moitié du XVe siècle voit ainsi émerger, dans le discours politique et militaire (celui de la victoire et de la souveraineté), le vocabulaire d’un présent capable de rebattre les cartes d’un futur, et capable pour cela de s’affranchir (non sans gêne) d’une norme héritée du passé pour redéfinir « ce qui est bon » en fonction des objectifs à poursuivre.

À Venir 

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Dans ce traité dédié à l’art de la guerre, la valorisation du présent se traduit par celle de l’expérience, de la contingence et de la variabilité des circonstances. Cette étude a été présentée et développée dans le cadre de la journée d’étude organisée à l’université de Lille par le laboratoire CECILLE : « Passsé, présent, futur : ouvrir les possibles (Mondes romans) » (03/04/2026). Elle fera partie d’un article sur le rapport du gouvernement princier au futur, publié dans le cadre de mon postdoctorat.

Sources iconographiques

BnF, ms. fr 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (3e quart du XVe s.)

Bnf, ms. fr. 43, fol.37r., Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse (milieu XVe siècle)

Éditions des sources

Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889

Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018.

Bibliographie sélective

Allmand Christopher, « Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle », Revue historique, N° 123, 1999/3, p. 463-482.

Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12.

Pinto-Mathieu Elisabeth, « Charles VII et la figure royale dans le Jouvencel de Jean de Bueil », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p.151-164.

Ribémont Bernard, « Le Jouvencel de Jean de Bueil. Un texte hybride mâtiné d’aristotélisme », Le moyen français, 87, 2020, p. 173-186.

Szkilnik Michelle, « Écrire l’histoire dans les interstices de la fiction : Le jouvencel », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p. 245-258.

Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022.

 

  1. Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889, ici t.1, p. 17. Autre édition : Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018. []
  2. Ibid., t.1, p. 92. []
  3. Ibid., t.1, p.15 []
  4. Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022 []
  5. comme le notait Johan Huizinga, cité dans Szkilnik Michelle, ibid., p.14 []
  6. Le Jouvencel, op. cit., t.1, p.15 []
  7. Ibid., t.2, p.172 []
  8. Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12. []
  9. « par fortune de guerre toute justice et ordre de droit est corrumpue », Le Jouvencel, op. cit., t. 2, p. 223 []
  10. Ibid., t. 2, p.139-140 []

Album amicorum : Jonathan Dumont

Jonathan Dumont est docteur en Histoire, art et archéologie, collaborateur à l’université de Liège. Il est spécialiste d’histoire culturelle et politique dans les anciens Pays-Bas burgondo-habsbourgeois. Ses travaux portent principalement sur les discours et idéologies politiques. Il travaille actuellement sur le développement d’une revue en Open Access (Diamant) dans le cadre de l’université de Liège.

Jonathan Dumont a publié de nombreux articles et deux monographies importantes : Lilia Florent. L’imaginaire politique et social à la cour de France durant les Premières Guerres d’Italie (1494-1525), Paris, Champion, 2013; et Écrire un avènement. Charles de Habsbourg dans l’œuvre de Rémi Dupuis, Genève, Droz, 2024.

Le 22 janvier 2025, Jonathan a donné une conférence, intitulée Prendre le pouvoir par les mots. L’avènement de Charles de Habsbourg (1515), dans le cadre du séminaire de recherche organisé par Élodie Lecuppre-Desjardin à l’Université de Lille. En 2023, il a participé à une session sur les chronotopes dans le contexte du RSA Conference, organisée par Jan Blanc, Thalia Brero, Élodie Lecuppre-Desjardin et Marije Osnabrugge.

Le rapport au contrôle du temps (ou à la prétention du contrôle) dans la manière dont les princes se présentent dans les discours curiaux.

Histoire des idées politiques, des cultures politiques au Moyen Âge tardif et à la Renaissance.

Sources littéraires (poésie, chroniques, etc.) et correspondance

La manière dont les autorités (puissants, les princes surtout) prétendent imposer leur contrôle sur le temps par le discours.

Je ne sais pas si cela peut avoir un rapport direct avec la question du présent, mais pour le moment je lis et utilise les écrits de Karl Mannheim ((Karl Mannheim (1893-1947) qui est un sociologue allemand, principalement connu pour ses deux ouvrages : Le problème des générations (1928) et Idéologie et Utopie (1929). Je suis d’ailleurs en train d’écrire un article un article sur cette notion d’utopie en politique.

Le rapport au groupe, à la communauté ne serait-il pas essentiel pour appréhender la question d’un partage potentiel des perceptions du temps ?

Discours, princes, chronotopes

Une étude multidisciplinaire sur les discours du pouvoir dans l’Europe de la Renaissance.

Pépite : « Qui veult ouyr merveilles estranges raconter ? » George Chastelain et les merveilles d’un « notre temps »

Billet rédigé par Marie-Hélène Méresse

BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF

Alors que la perspective prochaine de « Présents prodigieux » imprègne toute l’équipe de Capt, en quête de merveilleux, mon attention revenait récemment sur un texte particulier, composé au XVe siècle par les deux premiers indiciaires de la cour de Bourgogne. La Recollection des merveilleuses advenues en notre temps, initiée par George Chastelain, poursuivie par Jean Molinet (le tout entre 1464 et 1496), organise en vers un ensemble d’événements choisis pour leur caractère extraordinaire. Le texte est connu, mais l’actualité du projet me poussait alors à le relire à la lumière de l’émerveillement que seuls les prodiges occasionnent.

Cet émerveillement, en effet, est teinté de l’étonnement que l’inattendu, combiné à l’inexplicable, engendre chez celui qui le voit ou l’entend. L’exemple topique des comètes permet ainsi à Chastelain d’exprimer son inquiétude quant à leur signification1 : 

J’ay vu deux, trois commettes
manifester au ciel,
Et d’estranges planettes
Plus amères que fiel,
Dont les fins non congnues
Sont d’esbahissement ;
Mais de leurs advenues
N’est nul vray jugement.

Ces prodiges signifient, pour l’indiciaire bourguignon, l’annonce d’un avenir incertain dans un monde changeant. À l’instar des comètes, ils témoignent d’un univers traversé de merveilles, révélatrices d’un mystère non encore dévoilé. Quand Molinet donne à ses strophes une teinte plus franchement politique2, Chastelain entretient l’incertitude d’une marge toujours mouvante entre observation et interprétation. Dans son écriture du prodige, « la difficile fixation du sens » est renforcée par le mélange des strates temporelles et l’instabilité manifeste du monde3. Le futur, pour l’historiographe habitué de politique, est-il donc tout à fait opaque et imprévisible ?

Dans les quarante-trois premières strophes rédigées par Chastelain, ces « merveilles » choisies, qui sont des événements survenus à partir de 1429, correspondent à plusieurs catégories :

Les unes sont piteuses
Et pour gens esbahir ;
Les autres sont doubteuses
De meschiefs advenir ;
Les tierces sont estranges
Et passent sens humain,
Aucunes en louanges,
Aultres par aultre main.

Pitoyables (« piteuses »), inquiétantes (« doubteuses »), ou inconnues et mystérieuses (« estranges »), ces affaires n’en ont pas moins de raisons de figurer parmi ce florilège qui se veut sensationnel. Dans les vers de Chastelain cependant, les prodiges liés aux phénomènes naturels se résument à deux strophes, consacrées l’une au tremblement de terre de novembre 1456 (p. 197), l’autre aux comètes déjà citées. Un seul prodige est humain et concerne un jeune homme possédant toutes les sciences (p. 191). Chacun d’eux renvoie à ce que le prodige, étymologiquement, signifie : un signe potentiel de l’action divine, dont le sens, qui échappe aux hommes, sera révélé plus tard. De ces prodiges, tournés vers le futur, se distinguent les événements étonnants qui suscitent pour leurs témoins l’étonnement, l’admiration et surtout la réflexion. Ce sont les « merveilles », vécues et partagées dans le temps présent, mais qu’une valeur exemplaire, portée par la mémoire, permet de dépasser. 

Elles concernent surtout des faits militaires, des avènements, des chutes spectaculaires, la majorité étant consacrée pour chaque strophe, ou presque, à une personnalité de l’époque. Peu de noms sont explicitement cités, aucune date n’est donnée. Tantôt l’auteur déplore les défauts de moralité (Agnès Sorel, le comte Jean V d’Armagnac) ; tantôt il décrit les fins tragiques et spectaculaires (Jacques d’Écosse, Jacques Cœur), ou les ascensions étonnantes (Jeanne d’Arc, Amédée VIII de Savoie). Le bestournement du monde est manifestement pluriel4. L’enchaînement rapide (souvent une strophe par cas) n’est pas toujours chronologique. Combiné à la réduction voire à l’absence de contexte, il donne l’impression d’une époque partagée (« notre temps ») où tout est possible et où se croisent pêle-mêle les destins les plus inouïs.

Si l’instabilité se pare des atours d’une fortune changeante et insaisissable, une seconde lecture nous invite pourtant à remettre cette inconstance en question. En évoquant Jacques Cœur, qui s’éleva « par mistère » et chuta « par fortune », Chastelain ne veut-il pas aussi critiquer l’ascension de ceux qui s’élèvent indûment (et le mystère serait plutôt là), pour en venir à la conclusion, somme toute logique, d’une roue de Fortune qui ramène fatalement au plus bas ? Notons que le Bourguignon ne manque pas, au passage, l’occasion de donner à cette « fortune » la consistance d’un homme (et l’inconstance d’un roi) dont l’ingratitude même a mis la roue en mouvement5 De la même façon, « l’estrange », c’est-à-dire ce soi-disant merveilleux que suggèrent les premiers vers (« Qui veult ouyr merveilles / Estranges raconter ? ») et qui semble à première vue conduire vers le champ de l’incompréhensible, n’est pas sans laisser transparaître parfois une réalité plus simplement humaine, dictée par les tribulations de la vie politique et ses brutalités. Plus qu’une perte de sens, c’est une rupture profonde avec l’ordre établi et les valeurs qui le fondent. Ainsi de Gilles de Bretagne, qui fut étranglé « par mode estraigne », mais de « l’adveu de son frère » (le duc François Ier) : ce dernier devant finir, non moins logiquement, par en mourir « de mort amère »6.

À bien y regarder, par ailleurs, l’indiciaire bourguignon ne semble pas si farouchement opposé à tous les revirements possibles, notamment lorsqu’il s’agit de valoriser son duc. C’est bien à Philippe le Bon, ce « prince soubs la nue le plus victorieux », que revint le mérite d’avoir réussi à soumettre une Gand jusqu’alors invaincue : « Dont cas de telle gloire / Ne fut, passé mil ans » (p.194-5). Et c’est auprès du même puissant prince que le dauphin de France dû « prendre umbroyance » (chercher refuge), forcé qu’il fut de fuir « son sourgeon » et son propre royaume (p. 197).

Certaines figures possèdent même une vertu suffisamment exceptionnelle pour justifier leur promotion. La mort soudaine et inexpliquée de Ladislas de Hongrie (« Ne sçait-on par quel tour »), permit l’avènement d’un Mathias Corvin, homme de « basse origine » (selon Chastelain) mais non dénué de vertu : « Luy mort, prit la couronne / Un pauvre compagnon, / Vertueuse personne / Et de très-grant renom » (p. 196). Un nouveau type de prince paraît en Europe, auquel le mérite, celui d’une pratique efficace du pouvoir, permet de s’élever. À Francesco Sforza, « povre routier » qui sut conquérir Milan et en tirer plus grand honneur et réputation qu’un roi vrai héritier, Chastelain admet ainsi que soit due « La gloire de l’arroy, / Car a vertu congnue / Vaut couronne de roy » (p. 193).

Ainsi, l’éclat des merveilles rapportées par Chastelain n’occulte pas celui de parcours humains qui, heureux ou malheureux, furent avant tout guidés par une volonté individuelle. Les temps (représentés et rappelés par l’emploi anaphorique de la première personne : « j’ai vu ») voient s’élever et retomber des hommes et des femmes qui ont su se montrer capables de profiter d’une situation donnée afin de s’illustrer. Le regard d’un témoin qui, plus qu’il ne voit, donne à voir, renforce l’expression d’une contemporanéité qui rassemble par le vécu et la mémoire des événements partagés. Les traits de l’aléatoire ou de l’accidentel apparaissent dès lors comme le décor merveilleux du réel visible par tous. Les événements décrits sont sans doute bien « merveilleux » au sens exceptionnel du terme, mais ils ne sauraient être réduits au rang des accidents que seul le hasard provoque. Ils sont les manifestations d’un temps qui accélère, voyant s’illustrer l’opportunité politique et la capacité des hommes à s’en saisir.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Le thème des « merveilles », observées par l’historiographe des ducs de Bourgogne « en son temps », lie à la question de la contemporanéité celle d’une expérience plus vive du présent politique. Il me permet ici d’aborder l’un des nombreux enjeux des « Présents prodigieux » que le colloque de Lausanne se proposera d’étudier.

BIBLIOGRAPHIE

Armstrong Adrian, Kay Sarah, Une Muse savante ? Poésie et savoir, du Roman de la Rose jusqu’aux grands rhétoriqueurs, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 82-83.

Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95.

Doudet Estelle, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, H. Champion, 2005

Frieden Philippe, « Les vers d’autrui: la Recollection des merveilleuses advenues de George Chastelain et Jean Molinet », Le moyen français, 88-93, 2023, p. 195-214

Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485

  1. Georges Chastelain, Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, Beussner, 1863-1868, 8 vol., t.7, p. 187-202, ici p. 201. Les citations suivantes sont faites d’après cette édition, qui ne donne cependant que la contribution de George Chastelain, sur laquelle se concentre ce billet. Pour l’ensemble de l’œuvre, avec la continuation de Jean Molinet, voir l’édition suivante : Jean Molinet, Faictz et dictz, éd. Noël Dupire, Paris, Picard, 1937-1939, 3 vol., t.1, p. 284-334. []
  2. La comète apparait plus clairement, pour Jean Molinet, comme un signe annonciateur politique : Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485, ici p. 471-2. []
  3. Sur le signe prodigieux dans l’écriture de Chastelain, voir Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 615-622. Sur l’utilisation et l’intérêt rhétorique des comètes, entre la Chronique et la Recollection, et dans son rapport à l’écriture de Jean Molinet, voir également Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95. []
  4. Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain, op. cit., p. 324. []
  5. « Puis ay vu par mistère / Monter un argentier, / Le plus grand de la terre, / Marchand et financier, / Que depuis par fortune / Vis mourir en exil, / Après bonté mainte une / Faite au roi par ichil », George Chastelain, Œuvres, t.7, p. 190-191. []
  6. « Un Gilles de Bretaigne, / Nepveu au roi Charlon, / Vis-je, par mode estraigne, / Estrangler en prison, / Par l’adveu de son frère, / Qui, cité devant Dieu, / Mourut de mort amère / En fondant comme sieu », ibid., p. 192. []

Publication by Marije Osnabrugge: co-editorship special issue EMLC ‘Time and Temporality in the Early Modern Low Countries’ (2023)

Gerrit Verhoeven, Brecht Deseure and Marije Osnabrugge (eds.), ‘Time and Temporality in the Early Modern Low Countries’, special issue, Early Modern Low Countries 7.2 (2023).

DESCRIPTION

During the preparatory phase of the Sinergia project, Marije Osnabrugge had the opportunity to edit, together with Gerrit Verhoeven and Brecht Deseure, a special issue of Early Modern Low Countries (7.2., published 21 December 2023) on the theme of the perception of time in the early modern Low Countries.

Besides editing the various contributions by scholars from a range of disciplines (incl. political history, cartography, cultural history, literary history, art history)) and with different original approaches to this topic, the editors of the special issue co-wrote the introduction. The volume also includes a collective publication by Élodie Lecuppre-Desjardin, Jan Blanc, Thalia Brero and Marije Osnabrugge.

Table of contents

Introduction, Gerrit Verhoeven, Brecht Deseure and Marije Osnabrugge

Reasoning with Turbulence: A Quantative Analysis of Extraordinary Times in the Digitised Resolutions of the Dutch States-General (1705-1796) – Femke Gordijn

A Delta of Time: Claes Jansz Visscher’s Updated News Maps of Spanish-Dutch Battles in the Scheldt River Area, 1627-1640 – Anne-Rieke van Schaik

Revisiting Presentism: The Experience of the Present in Late Medieval and Early Modern North-Western Europe – Jan Blanc, Thalia Brero, Élodie Lecuppre-Desjardin, Marije Osnabrugge

Shared Futures in Times of Rupture: The Marriage Story of Daniel van der Meulen and Hester de la Faille 1584-1585 – Sanne Hermans

The Remains of the Night: Nocturnalization, Street-Lighting, and Urban Life in Eighteenth-Century Antwerp – Gerrit Verhoeven

[top image: David Bailly, Vanitas Still Life, in the album amicorum of Cornelis de Montigny de Glarges, 16 July 1624, pen on paper, The Hague, Koninklijke Bibliotheek.]

Album amicorum : Wim Blockmans

Wim Blockmans est un historien belge, professeur émérite de l’université de Leyde, membre de l’Académie Royale de Bruxelles. Il est spécialiste d’histoire urbaine et d’histoire politique pour la fin du Moyen Âge et l’époque moderne. Ouvert à l’histoire européenne saisie dans un contexte global, il est l’auteur de très nombreux ouvrages et de synthèses de référence. On citera notamment :

Metropolen aan de Noordzee. Geschiedenis van de Nederlanden (1100-1555), Amsterdam, Promotheus, 2010.

The Routledge History Handbook of Maritime Trade around Europe (1300-1600), (co-ed. With M. Kron & J. Wubs-Mrozewicz), Routledge, London & New York, 2016.

The Voice of the People? Political Participation before the Revolutions, Routledge, London & New York, 2024. 

Metropolen aan de Noordzee. Geschiedenis van de Nederlanden (1100-1555), Amsterdam, Promotheus, 2010.

Le temps apparaît dans son rythme pressant : L’agenda, les priorités, les délais imposés.

Je m’intéresse notamment aux innovations sans précédent qui se sont développées au cours du Moyen Âge : les communes autonomes, la participation politique aux niveaux local, régional, ‘national’, conciliaire. Tout cela m’incline  à observer le temps requis pour prendre des décisions consensuelles après consultations avec ‘la base’.

The Voice of the People? Political Participation before the Revolutions, Routledge, London & New York, 2024. 

Les comptabilités, les correspondances.

En tant spécialiste d’histoire politique et économique, le temps des gouvernants et gouvernés, le temps marquant les correspondances commerciales et les lettres de change retiennent particulièrement mon attention.

Ce sont les occasions qui me semblent conduire à une perception partagée du temps : les calendriers, les anniversaires, les fêtes liturgiques, le cadre de l’organisation des foires et marchés…

La communauté locale, des princes qui s’affirment, la Réforme qui introduit d’autres déterminants

Identifier les maîtres ou les déterminants des diversités temporelles.

Colloque : Fragments de présents passés : les imprimés éphémères à l’honneur à Genève

Du 10 au 11 avril 2025 se tiendra à l’Université de Genève le deuxième congrès international «La longue vie des imprimés éphémères»

DESCRIPTIF

Genève, ville importante pour l’histoire de l’imprimerie européenne, est également le lieu de conservation de plusieurs collections de feuillets francophones et anglophones, de pliegos de cordel espagnols et d’imprimés brésiliens. Ce congrès se propose de faire connaître la richesse de ces fonds, de faire le point sur la recherche actuelle sur la question des imprimés éphémères (aussi qualifiés d’imprimés bon marché, de large circulation, etc.) et d’aborder cette production sous un angle transnational avec un spectre chronologique large, allant du XVe au XXIe siècle.

Les axes de recherche qui ont été retenus pour cette rencontre interdisciplinaire sont les suivants :

1) Le rôle de l’image

2) Propagande et censure 

3) L’actualité de la recherche

PROGRAMME

Cette manifestation, organisée par Constance Carta (Université de Genève), Thalia Brero (Université de Neuchâtel) et Cristina R. Martínez Torres (Université de Genève), prendra place à l’Espace Colladon, Rue Jean-Daniel-Colladon 2, 1204 Genève.

Consulter le programme

Deux membres de l’équipe du projet Capturing the Present y présenteront leur recherche : Alexandre Goderniaux et Marie Verbiest.

Call for papers – Conference : Present in the City. Urban Temporalities and rhythms in Northwestern Europe (14th-17th centuries)

Lille, October 1-3, 2025

FR

Researchers wishing to take part in this event are asked to send a short CV, a title and a 300-word summary of their paper by February 15, 2025.

Contact : elodie.lecuppre@univ-lille.fr, sebastian.hackbarth@univ-lille.fr, annefrederique.provou.etu@univ-lille.fr

Languages

French/English (a passive knowledge of French is welcome for exchanges).

Field of Study

History, Art History, Literature, Environmental History, History of Emotions, Gender Studies, Archaeology.  

Description

“Temporalities are a common code for deciphering space and giving an account of a complex, contextualized world”. This quotation from geographer Françoise Lucchini (2015) opens up an original reading of urban space, considered in the rhythm of its own pulsations. The city, as a space that is built, developed, inhabited and conceived, has been the subject of numerous studies, which have occasionally introduced a temporal dimension to their reflections, enabling us to better grasp the dynamics of its evolutions and urban practices. However, it has to be said that the “sense of time”, captured in the rhythms of daily life and the planned organization of places, has attracted more attention from geographers, urban planners, sociologists and historians of the 19th and 20th centuries. The acceleration of time induced by industrialization, the great urban metamorphoses that accompanied it and the development of new technologies undoubtedly makes it easier to take hold of this elusive material that is time and to forge a presentist “regime of historicity”, supposedly specific to the contemporary period, according to the expression conceived by François Hartog (2003). 

This expression has become so popular that it now seems obvious and indisputable that not only is “presentism” a fact of our modernity, but also that we should necessarily be disappointed by it. And yet, for several decades now, Peter Burke’s (2004) commentary on Jacques Le Goff’s pioneering observations on “merchant time” has been inviting us to explore the living matter of medieval and early modern cities, to better understand the meaning of the multiplicity of temporalities concentrated in a single place, and to question the relationship between the “field of experience” and the “horizons of expectation” of medieval communities (Koselleck 1979). There is thus another cultural history of time to be written, in which forms of presentism other than the one that prevails today may have asserted themselves. 

At least, that’s the idea behind this meeting, part of the SNSF-Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)”. The aim is to capture not only the measurement of present time, but also the feeling of its passing,which so troubled the mind of Saint Augustine and all those who strove to define it. The question of subjectively experienced time may seem trivial. But placing it in a particular context, determined by as many parameters as places, social status, ages, activities, individual or collective ambitions, political or economic imperatives, etc., gives it all its richness and fulfils the wishes of Marc Bloch, for whom history must approach “the human moment when these currents tighten in the powerful node of consciences” (Bloch, 1949). In the comparison offered by a vast Western urban Europe, which will support studies more specifically dedicated to its northern part, in order to grasp its specificities, the aim of this meeting is to observe city dwellers caught up in the game of multiple temporalities that cross them and feed their sense of belonging or exclusion to different social groups. 

How do city dwellers (and those who pass through them) live in the present? How do they share this individual experience within the communities to which they refer or are assigned? Can we speak of time communities , shaped by the contours of a social group, political membership or shared faith? What degree of awareness and what cultural foundation underlies this apprehension and representation of the present, considered as much for its own sake as for the past it synthesizes and the future it heralds? These are just some of the questions that will be addressed. Daily rhythms, the dynamics of events, intimate time, risk control and the impact of accidents, the suspension of action – these are just some of the perspectives that will enable historians of practical sources, literature and images to examine the city as lived and thought in the present(s) of those who live in it. 

Scientific Committee

Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne).  Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles). 

Organization

S. Hackbarth, É. Lecuppre-Desjardin, A.-F. Provou

Appel à communication – Colloque : La ville au présent. Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)

Lille, 1-3 octobre 2025

EN

Les chercheuses et chercheurs qui souhaitent participer à cette rencontre sont priés d’envoyer un court CV, un titre et un résumé de leur proposition de communication de 300 mots avant le 15 février 2025.

Contacts : elodie.lecuppre@univ-lille.fr, sebastian.hackbarth@univ-lille.fr, annefrederique.provou.etu@univ-lille.fr

Langue

Français/Anglais (une connaissance passive du français est souhaitable pour nourrir les échanges).

Disciplines

Histoire, histoire de l’art, littérature, histoire environnementale, histoire des émotions, gender studies, archéologie.

Description

« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.  

Cette expression, on le sait, fait florès, si bien qu’il paraît désormais évident et incontestable que non seulement le « présentisme » est un fait de notre modernité mais aussi qu’il faudrait nécessairement s’en désoler. Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979). Il y aurait ainsi une autre histoire culturelle du temps à écrire, où d’autres formes de présentisme que celle qui prévaudrait aujourd’hui ont pu s’affirmer.  

C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.  

Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.  

Comité scientifique

Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne).  Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles). 

Organisation

S. Hackbarth, É. Lecuppre-Desjardin, A.-F. Provou