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Pépite : De l’échec au monument : l’intelligence temporelle de la médiatisation du départ des Pays-Bas de Marguerite de Parme (1522–1586) en 1567

Billet rédigé par Léon Rochard

Dans ma dernière pépite, j’avais étudié la médaille conçue par Francesco de Marchi et frappée par Jacques Jonghelinck pour Marguerite de Parme en 1567. Je l’ai analysée comme une tentative de maîtriser l’image de l’ancienne gouverneure des Pays-Bas au moment de sa démission, alors qu’elle ne parvenait plus à convaincre Philippe II de sa capacité à maîtriser la situation politique. Cette étude m’a conduit à m’interroger sur l’agentivité de Marguerite sur cette image et sur la manière dont celle-ci était partagée entre elle et ses proches conseillers. Dans la présente contribution, je souhaiterais prolonger cette réflexion en examinant plus largement les stratégies de médiatisation qui accompagnent ce départ. Il s’agit de montrer comment ces stratégies s’adaptent au contexte politique immédiat, aux contraintes qu’il impose comme aux occasions qu’il ouvre, et de s’interroger sur leur efficacité réelle dans la construction et la diffusion d’une image publique de Marguerite de Parme.

Dans une lettre du 2 novembre 1567 écrite au secrétaire d’Octave Farnèse (1524–1586), époux de Marguerite de Parme, Francesco de Marchi (1504–1576) s’indigne de voir le duc d’Albe (1507–1582) tenter de s’attribuer le mérite de l’apaisement de l’insurrection de 1566. Selon lui, ce mérite revient en réalité à la gouverneure, alors sur le point de rentrer en Italie. Celle-ci avait démissionné en avril de la même année, en réaction à la décision de Philippe II (1527–1598) d’envoyer le duc d’Albe aux Pays-Bas, pensant que celui-ci ne pourrait qu’aggraver la situation, en plus de récolter des honneurs qui ne lui reviennent pas1. Le duc d’Albe semble avoir rapidement cherché à tirer parti de la situation : d’après De Marchi, il aurait fait frapper deux médailles (qui ne nous sont pas parvenues aujourd’hui), l’une représentant deux figures agenouillées (le Brabant et les Flandres) lui offrant les clés de la ville, et l’autre le montrant en train de soutenir la religion sur le point de tomber2.

Mais ce n’est pas de son fait, car lorsque la religion était sur le point de tomber, c’est Son Altesse qui l’a tenue sur pied, et non lui qui était en plein milieu de l’Espagne, et qui est venu ensuite les pieds sous la table ; j’aurais bien voulu le voir au milieu des trois-cents gentilhommes qui sont entrés armés dans le palais, deux par deux, l’arquebuse à la ceinture, tout comme Son Altesse qui se tenait aux milieux d’eux à ce moment-là ; […] alors nous aurions vu s’il aurait maintenu sur pied la religion3.

Fig. 1 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

La préoccupation de Marguerite de Parme pour sa réputation n’était donc pas infondée. Francesco de Marchi avait déjà pris l’initiative, très peu de temps après la démission de cette dernière, de faire frapper deux médailles mettant en avant ses efforts pour résoudre la crise (les modèles FAVENTE DEO et A DOMINO FACTUM EST ISTUD abordés dans mon précédent billet). Il me semble cependant pertinent de mettre en rapport cette lettre avec une autre médaille connue de Marguerite portant la date de 1567 (Fig. 1), au revers de laquelle, devant un temple, une figure brûlant un faisceau d’armes et représentant la paix foule de ses pieds une forme monstrueuse4. La devise, « Belgici Tutela », signifiant « gardienne des Pays-Bas », est donc efficacement illustrée par une figure condensant le combat de Marguerite pour la religion et pour la paix. La bête qu’elle foule au pied fait en effet référence au dragon de l’hérésie que défait sa sainte patronne et le temple peut évoquer l’institution de la religion, tandis qu’une allégorie de la paix, identifiable à Marguerite, est représentée mettant fin au conflit. Le temple représenté s’assimile également à un arc de triomphe, faisant office de monument commémorant le conflit et sa résolution, mais annonçant peut-être également le début d’une nouvelle ère de paix. La médaille va donc à l’exact opposé du récit que cherche à imposer le duc d’Albe à travers ses médailles ; de manière plus étonnante encore, elle fait appel au même artiste, Giuliano Giannini, évoqué dans la lettre comme étant en contact avec de Marchi5. Sous le buste, on peut d’ailleurs déceler l’inscription que je propose de lire, dans l’exemplaire du Louvre (Fig. 2), « IVL•G•F », soit « Giuliano Giannini fecit », une version abrégée de l’inscription « IVLIANO FE » que l’on peut voir sur d’autres médailles6. Ceci suggère que cette médaille pourrait avoir été faite en réponse à celles du duc d’Albe, ou du moins que le mérite de l’apaisement de la situation faisait l’objet d’une compétition intense : le fait même que trois médailles portent la date de 1567 le confirme suffisamment. De même, le rappel sur l’avers de la parenté (quoiqu’illégitime) de Marguerite avec Charles Quint, absent d’autres médailles, reflète l’instabilité de sa position7 et la volonté de sécuriser celle-ci.

Fig. 2 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

Si la portée de diffusion de ces médailles est difficile à évaluer, elles ont plusieurs avantages certains dans ce qu’on pourrait appeler une stratégie médiatique autour de la démission de Marguerite. D’abord, ces petits objets peuvent être fabriqués rapidement et circuler facilement. Ils permettent ainsi de réécrire les événements de manière quasi immédiate et de prévenir ainsi toute atteinte à la réputation de Marguerite. Ensuite, ils sont envoyés à ses soutiens existants, assurant la solidité de son réseau et ainsi son retour en Italie dans les meilleures conditions8). Cette stratégie est fréquente chez les femmes de pouvoir à la période moderne, qui sont souvent plus mobiles et doivent assurer le maintien d’un réseau en se rendant présentes à lui par la correspondance ou par des dons de miniatures et de médailles9. Ces réactions rapides à un événement présent sont donc aussi un moyen d’assurer l’avenir. Cette stratégie se poursuit d’ailleurs à son arrivée en Italie, où les cérémonies d’entrées triomphales deviennent des occasions de pérenniser cette version de l’histoire. En témoigne un passage du récit de son entrée à Plaisance le 1er février 1568 :

Au revers [d’un tableau du décor], qui était de facture similaire, on voyait un autre tableau, dans lequel étaient peints de nombreux seigneurs qui, voyant Son Altesse partir de leurs terres, et traverser la mer pour aller en Italie à bord d’autres navires, montrent leur douleur ; Son Altesse se retourne vers eux, se montrant sur la poupe d’un de ces navires, et semble leur dire, comme on pouvait le lire, Multi melius procul, quàm propè rem suam gessere.10.

Cette dernière phrase semble évoquer, directement ou non, une citation issue des Epistulae ad familiares de Cicéron : « Multi suam rem bene gessere et publicam patria procul », que l’on peut traduire par « Beaucoup ont bien servi leurs intérêts privés et ceux de la patrie en étant loin »11. La version utilisée dans le décor se traduit légèrement différemment : « Beaucoup ont mieux mené leur affaire de loin que de près ». Le départ de Marguerite est justifié par un exemple d’autorité : comme celui de l’interlocuteur de Cicéron, il n’est pas volontaire12, mais n’empêche pas la gouverneure d’agir, même de loin, et de ne jamais relâcher son attention. En un mot, ce moment de l’entrée triomphale fait valoir la possibilité d’une agentivité à distance. Elle exploite ainsi parfaitement ce moment, assurant la transition de son image depuis son ancien poste de gouverneure vers un retour à son rôle de duchesse de Parme : la devise fonctionne alors dans les deux sens, assurant qu’elle n’a relâché sa vigilance ni envers les Pays-Bas, ni envers son duché. Par ailleurs, pour paraphraser l’analyse de Derval Conroy des récits de l’entrée triomphale à Amsterdam de Marie de Médicis (1573–1642) en 1638, la description des œuvres temporaires utilisées lors de son entrée commémore l’événement pour la postérité, « re-présente » sans cesse la duchesse à ses sujets, et explicite la signification de l’appareil iconographique, pérennisant ainsi l’image qu’a voulu imposer Marguerite ou sa suite13.

L’événement de sa démission et de son départ est donc noyé par une médiatisation importante et sensible aux opportunités d’imposer une image à la fois de l’événement et de Marguerite. À travers des objets pouvant être produits rapidement et diffusées de différentes manières, l’événement de la démission, au lieu d’être lu comme un échec, prend donc la dimension d’un monument14 qui profite au contraire à la légitimation du pouvoir de Marguerite, qui donne l’image d’une gardienne éternelle de la paix et de la religion des Pays-Bas, même après son départ.

Bien sûr, l’image négative qu’elle a laissée aux Pays-Bas pose la question de l’efficacité de cette stratégie. Mais de fait, la cible des stratégies de construction de son image semble avoir été, dans de nombreux-cas, l’Italie, à grande échelle (par ses échanges avec les différents papes ou son lien avec le cardinal Farnèse) et à un niveau plus restreint, celui de ses duchés, qui lui assuraient un rôle politique et un statut plus pérennes15. Ceci s’oppose au cas de Marie de Médicis, qui comme l’a montré Léonie Marquaille n’a pas pu avoir l’entière maîtrise de la communication autour de son exil, dans des territoires dont les enjeux étaient différents des siens16. Dans un territoire qui était le sien, elle avait ainsi la marge de liberté nécessaire pour assurer la durabilité de sa version des événements, ce que montre clairement la description de ses funérailles en 1586 :

Son Altesse ramena à la foi catholique certains princes des Flandres qui avaient pris les armes pour faire prêcher des doctrines erronées, et à l’aide de la vérité et de la religion, elle les ramena à la vraie foi et à l’obéissance de l’église, et les aurait enfin entièrement purgés si elle était restée dans ces provinces17.

Enfin, une statue la représente en majesté, couronnée et un sceptre à la main, « symbolisant les gouvernements parfaits et saints que Son Altesse a administrés, tant en Flandre que dans son État et à l’Aquila »17. La mémoire de son départ s’efface ici derrière la mise en avant de son bon gouvernement et de ce qu’elle aurait accompli, si elle n’en avait pas été empêchée. En cela, la médaille de Giannini, qui porte pourtant la date précise de 1567, n’est pas la commémoration de son rôle de « Gardienne des Pays-Bas » qu’elle aurait abandonné en démissionnant, mais bien une tentative de la présenter comme gardienne éternelle. Le présent de 1567 s’abstrait alors de toute contingence, pour être sublimé en une date monument.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Mes recherches sur Marguerite de Parme donneront lieu à la publication d’une monographie ou d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII. 1568. Vincenzo Conti.

Pour aller plus loin

Adorni, Bruno. 2003. « Il ruolo di Margherita d’Austria nella costruzione del Palazzo Farnese di Piacenza ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 107‑25. Rome: Bulzoni.

Conroy, Derval. 2007. « Iconographie et mise en scène d’un pouvoir au féminin. Les quatre livres d’entrées de Marie de Médicis en exil ». In Les Jeux de l’échange : entrées solennelles et divertissements du XVe au XVIIe siècle, édité par Marie-France Wagner, Louise Frappier, et Claire Latraverse, 189‑221. Paris: Honoré Champion.

Loon, Gerard van. 1732. Histoire métallique des XVII provinces des Pays-Bas, depuis l’abdication de Charles-Quint, jusqu’à la paix de Bade en MDCCXVI. Vol. I. La Haye: Gosse.

Mantini, Silvia. 2003. « Ceremonie, Ingressi, Funerali: Simboli e Potere di Margherita d’Austria ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 227‑70. Rome: Bulzoni.

Marquaille, Léonie. 2021. « “Des réceptions royalles” pour une reine en exil. Ambitions artistiques et enjeux diplomatiques lors de l’entrée de Marie de Médicis à Amsterdam en 1638 ». Dix-septième siècle 291:167‑83. https://doi.org/https://doi.org/10.3917/dss.212.0167.

Meijer, Bert W. 1988. Parma e Bruxelles: committenza e collezionismo farnesiani alle due corti. Milan: Silvvana.

Nisard, Désiré, éd. 1869. Oeuvres complètes de Cicéron avec la traduction en français. Paris: Imprimerie de l’Institut de France.

Rossi, Umberto. 1888. « Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria ». Rivista Italiana di Numismatica I:333‑50.

Traversi, Laura. 2003. « La ritrattistica di Margherita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa (II) ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 281‑326. Rome: Bulzoni.

Ziegler, Georgianna. 2024. « Queen without a country: Elizabeth of Bohemia 1596-1662, exile and the Esther Story ». In Women in Exile in Early Modern Europe and the Americas, édité par Linda Levy Peck et Adrianna E. Bakos, 196‑214. Manchester: Manchester University Press.


  1. Le contexte de cette démission est résumé dans ma première contribution : « ‘C’est là l’œuvre du seigneur’ : Marguerite de Parme (1522-1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle » (URL : https://capt.hypotheses.org/11097, publiée le 22 janvier 2026). []
  2. Rossi 1888, 341‑47. []
  3. Cité chez Rossi 1888, 341‑44. Nous traduisons. []
  4. Pour ces interprétations de l’iconographie, voir van Loon 1732, I:97 et Traversi 2003, 296 []
  5. Giannini est identifié au « Giuliano Fiorentino » de la lettre, qui confirme à de Marchi en venant le voir dans sa chambre qu’il a créé ces médailles pour le duc d’Albe, chez Meijer 1988, 172, 231. L’attribution du modèle BELGICI TUTELA est proposée par Laura Traversi (Traversi 2003, 295) sur la base de l’avers. []
  6. Voir par exemple la médaille réalisée pour Alexandre Farnèse au British Museum vers 1586 (G3,FD.334). []
  7. Traversi 2003, 297 []
  8. Les premiers exemplaires des médailles de Jacques Jonghelinck, par exemple, sont envoyées au pape Pie V et au Cardinal Farnèse (Meijer 1988, 136 []
  9. Pour une étude de cas, voir Ziegler 2024. []
  10. Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII 1568, fo 4r. []
  11. Nisard 1869, no 135. []
  12. Merci à Jan Blanc pour cette remarque. []
  13. Conroy 2007, 196 []
  14. Cf. Conroy 2007, 195, pour l’interprétation des quatre livres décrivant l’entrée de Marie de Médcis à Amsterdam comme monuments qui construisent son pouvoir. []
  15. En témoigne son contrôle étroit des travaux pour sa résidence à Plaisance, y compris depuis les Pays-Bas, et son insistance sur le fait que les travaux devaient se terminer le plus vite possible : voir les lettres cité chez Adorni 2003, 110‑14. []
  16. Marquaille 2021, 180. []
  17. Mantini 2003, 265. Nous traduisons. [] []

Gem : A present to be present: the ceremonial coach offered by Mary of Hungary to Francis I (November 1539)

Article by Maxim Hoffman

Marguerite de Navarre, La Coche, ou le Débat d’Amour, f. 42v (Chantilly, Bibliothèque et archives du château, n° 522).

In the winter of 1539-40, king Francis I invited emperor Charles V to travel with him through France. The king knew that the emperor wished to go from Spain to Ghent in the Netherlands in order to suppress the revolt that had broken out in the city1. Although the French and Habsburg rulers had only recently laid down their arms, both now recognised the mutual advantages of staging such a joint journey2 . For the emperor, the journey offered an opportunity to cultivate the image of a virtuous prince – one who was celebrated in the realm of his former archenemy with ceremonial entries as if he were the king himself. For Francis, the event served as a charm offensive, intended to persuade the emperor to renounce his rights to the Duchy of Milan. The occasion thus quickly turned into a major propaganda spectacle for both crowns. Within a matter of weeks, a variety of pamphlets were printed across Europe to commemorate the ceremonial entries in cities such as Poitiers, Orléans and Paris, while the diplomatic community looked on in astonishment at this remarkable display of amity.

Pamphlets circulated widely across Europe to mark the occasion of the imperial visit to France in 1539-40.

Francis’s participation in the journey, however, had appeared most uncertain, as he had been seriously ill only a few weeks before the emperor’s arrival in France. Had it not been for the intervention of the king’s wife, Eleanor of Austria, and her sister Mary of Hungary, governor-general of the Netherlands, the journey might have unfolded very differently and been perceived quite differently across Europe. In October 1539, Eleanor worriedly wrote to her sister Mary that her husband ‘is unable to ride on horseback and avoids the litter because he cannot have company in it.’ She therefore appealed to Mary to ‘obtain the carriage of the late lord of Nassau, which is said to be remarkably suitable,’ adding that she hoped it would arrive ‘before the emperor’s coming, so that the king, if he so wishes, may make use of it :

Et pour se que pour quelque tans yl ne pora aller a cheval et que la lytyere luy fache pour se quy ny peult avoyr compaygnye j’anvoye se present porteur pour me fayre recouvrer le charyot de feu monsieur de Nasou ce que l’on ma dyt qu’yl etet mervylyeuzement ayze et fayt a se pourpos et afyn quy set yssy pour le tans de la venue de l’ampereur pour sy d’avanture le roy seret an dyspozycyon pour s’an servyr.

Eleanor of Austria to Mary of Hungary, October 1539 (PA 47/2, f. 222).

In late November 1539, a ‘shining coach’, drawn by four black Hungarian horses ‘of the finest quality’, arrived at the French court, just in time for the journey that lay ahead3 .

Portraits of Eleanor of Austria (Joos van Cleve, oil on panel, 35,5 x 29,5 cm, 1531, KHM-Museumsverband, Inv.-Nr. GG 6079) and Mary of Hungary (Jan Cornelisz Vermeyen, oil on panel, 54,6 x 45,7 cm, c. 1540, Metropolitan Museum of Art, 1982.60.26).

The Habsburg sisters’ determination to ensure the success of the emperor’s journey demonstrates the ways in which gifts were deployed as instruments for influencing the temporalities of action. As governor, Mary had weathered severe difficulties during the recent war with France and with the revolt in Ghent, while Eleanor, as a Habsburg consort at the French court, had endured close scrutiny in the past wartime and had been obliged to dismiss part of her household. It is therefore understandable that Mary responded promptly to her sister’s request. She took particular care over the Hungarian horses, equipping each one with new saddles, and supervised the refurbishment of the coach that had belonged to the late Henry III of Nassau, prince of Orange. The woodwork was repaired where necessary, the exterior and interior was reupholstered in black velvet, and the cushions were renewed4 . A heavily revised draft letter in Mary’s own hand, further indicates that the coach could be heated, no unpleasant feature, given that the imperial journey was to take place in winter.

‘And since, Madam, I have learned that you had heard there was some sort of stove within this coach, I wish to inform you of what the prince of Orange used in order to keep himself warm. When it was cold, he would have a good quantity of sand thoroughly heated and put into a sack, and after closing the coach, he would have the heated sack placed inside, which gave warmth as though it had been a stove. And when travelling across the fields, he would always send someone ahead to heat another sack of sand, to replace it when the first had turned cold ((Et pour autant, madame, que ay entendu du desusdit que avois entendu qu’il y eult quelle pale dedens, vous veult bien avertir de quoy il usoit pour estre chaudement. Cant il faissoit froit, il faissoit tres bien chauffer de bonne cantité de sablon et le mestre dedens ung sac et, apres bien avoir bouclé le cheriot, le faisoit mestre bien chauffé la dedans quy donoit la chaleur come sy se fut ung palle et en allant par les champs envoiant tousjours devant pour rechauffer ung aultre sac de sablon pour resanger cant celuy se refroidisoit.

Draft letter by Mary of Hungary to Eleanor of Austria, Brussels, 3 November 1539 (HHStA, PA 47/1, f. 42-43)

Detail from the autograph draft letter by Mary of Hungary to Eleanor of Austria, in which she discusses how to heat the coach, Brussels, 3 November 1539 (Haus-, Hof- und Staatsarchiv, Vienna, LA Belgien PA 47/1, f. 42-43).

At first glance, it may seem surprising that, amid the many pressures of her governorship in the Netherlands (not least the need to manage the revolt in Ghent) Mary would have devoted so much care to the preparation of gifts. Yet such objects must be understood as an essential element of the political latitude available to dowager queens such as Mary of Hungary 5. Gifts were crucial instruments through which royal women shaped reputations, structured patron–client relationships, and commented upon or influenced policies. Through such exchanges, queens played an indispensable role in maintaining amicable relations between rulers6 .

Two points are particularly interesting to consider in this case, illustrating how Mary sought to influence the political agenda despite not being present during the journey itself. First, she wished the emperor to reach the Netherlands promptly in order to assist her in suppressing the revolt in Ghent. The illness of the French king had the potential to delay the entire journey considerably, as the emperor, following the rules of courtesy, would adapt his pace to that of his colleague. By sending the carriage, she ensured the French king could not use his indisposition as a pretext to prolong the journey, and consequently, her brother’s swift arrival. Secondly, if the longstanding rivalry between Charles V and Francis I were ever to be resolved, such a reconciliation would have to depend upon personal rapport and a sense of mutual obligation. What better opportunity to cultivate this than time spent together by the two rulers in the convivial setting of a shining coach, gathered around the warmth of a stove?

Charles V’s ceremonial entry in Paris, 1 January 1540 (Taddeo Zuccari, fresco, between 1557-1566, Palazzo Farnese, Caprarola).

TO BE PUBLISHED

This example forms part of a forthcoming article examining how Mary of Hungary sought to shape the political agenda through the use of gifts. The temporalities of action constitute one of the themes addressed in Work Package 3 of the CAPT project. The media strategies behind the imperial visit to France in 1539-40 will be discussed in a forthcoming article on propaganda in the Italian Wars that I am preparing together with Marie Verbiest.

SOURCES

Eleanor of Austria to Mary of Hungary, October 1539 & November 1539 (Haus-, Hof- und Staatsarchiv, Vienna, LA Belgien PA 47/2, f. 222 & f. 224).

Mary of Hungary to Eleanor of Austria, Brussels, 3 November 1539 (Haus-, Hof- und Staatsarchiv, Vienna, LA Belgien PA 47/1, f. 42-43).

Archives départementales du Nord, Lille, série B, 2410, f. 423v-426r.

BIBLIOGRAPHY

Knecht, Robert J., “Charles V’s Journey through France, 1539-1540,” in J.R. Mulryne & E. Goldring, Court Festivals of the European Renaissance: Art, Politics and Performance, London, 2017, p. 153-170.

Le Person, Xavier, “A Moment of ‘Resverie’: Charles V and Francis I’s Encounter at Aigues-Mortes (July 1538),” French History, 19, 1 (2005), 1-27.

Sowerby, Tracey, “Early Modern Queens Consort and Dowager and Diplomatic Gifts,” Women’s History Review, 30, 5 (2021), 723-737.

Watanabe-O’Kelly, Helen & Morton, Adam (eds.), Queens Consort, Cultural Transfer, and European Politics, c.1500–1800, London, 2017.

Zemon Davis, Nathalie, The Gift in Sixteenth-century France, Oxford, 2000.

  1. Knecht, “Charles V’s Journey through France”, p. 153-170 ↩︎
  2. Le Person, “A Moment of ‘Resverie’, p. 1-27 ↩︎
  3. Eleanor of Austria to Mary of Hungary, November 1539 (HHStA, PA 47/2, f. 224); ADN, série B 2410, f. 425v-426r. ↩︎
  4. ADN, série B 2410, f. 423v-425r ↩︎
  5. Watanabe-O’Kelly, Queens Consort & Cruz, The Rule of Women ↩︎
  6. Sowerby, “Early Modern Queens,” p. 723-737 & Zemon Davis, The Gift ↩︎

Pépite : « C’est là l’œuvre du seigneur» : Marguerite de Parme (1522–1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle.

Billet rédigé par Léon Rochard

Jacques Jonghelinck, Médaille de Marguerite de Parme âgée de 45 ans, déesse face aux éléments, 1567. Alliage cuivreux coulé, argenté, 3,3 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts, Md 10. Clichés François Becuwe © Palais des Beaux-Arts de Lille.

Les médailles de Jacques Jonghelinck représentant Marguerite de Parme ont souvent été connectées à sa démission comme gouverneure des Pays-Bas en 1567. Ce billet montre l’intérêt d’analyser les liens entre objets et événements politiques selon des questions de genre et de temporalité, et offre des pistes prometteuses pour l’analyse d’un corpus de mieux en mieux connu des historien.ne.s de l’art1.

« A DOMINO FACTUM EST ISTUD » (C’est là l’œuvre du seigneur) : cette inscription se trouve au revers d’une médaille portant à l’avers le profil de Marguerite de Parme, gouverneure des Pays-Bas (1559–1567) à l’âge de 45 ans, comme il est écrit sur son épaule. Le revers porte la date de 1567 et une allégorie féminine, debout sur un rocher et entourée de quatre vents, l’épée levée dans la main droite et une branche d’olivier et une palme dans la main gauche.

L’insistance sur la date appelle à interpréter la médaille au prisme d’un événement spécifique. Elle rappelle les tensions politiques et religieuses qui ont culminé en 1566, l’année précédant la frappe de la médaille, mais aussi l’abdication de Marguerite de Parme en avril 15672. Il semble qu’il ait fallu clarifier le sens de cette démission, qui a provoqué des réactions mitigées. Dans sa lettre de démission du 11 avril 1567, elle s’inquiète en effet de sa réputation, refusant que son travail pour apaiser les tumultes du début de la Révolte des Gueux en 1566 soit attribué au duc d’Albe (1507–1582), que Philippe II (1527–1598) vient d’envoyer avec une armée :

Votre Majesté se soucie bien peu non seulement de ma satisfaction et consolation, mais aussi de ma réputation, à laquelle […] je dois attacher beaucoup d’importance ; et Votre Majesté, avec les restrictions extraordinaires qu’elle m’a faites, m’a enlevé non seulement l’autorité, mais aussi le moyen de finir de régler entièrement toutes les affaires d’ici, et maintenant qu’elle voit que les choses vont bon train, veut en donner l’honneur à d’autres, et a voulu donner à moi seule les dangers et la fatigue.3

Le motif de sa démission est clair : elle refuse d’être perçue comme une simple figure transitoire chargée de gérer une crise dans laquelle elle s’est profondément investie4. On s’accorde aujourd’hui sur sa finesse en tant que politicienne5 : à la veille de l’éclatement de la furie iconoclaste, elle écrit dans une lettre à Philippe II du 31 juillet 1566 qu’elle a tenté d’anticiper la crise en écrivant « dès le commencement et depuis, par plusieurs fois » aux notables et gouverneurs locaux pour « contenir le peuple tant par authorité, menaces, exhortations, remonstrances que toutte autre voye de doulceur et rigoeur que leur sera possible »6

Ces motifs de l’équilibre entre douceur et rigueur ou de l’identification de points de bascule de la fortune répondent à la définition de la virtù politique de Machiavel, qui repose sur la capacité à repérer le mouvement de la fortune et les occasions qu’elle offre dans le temps présent7. Cependant, elle est limitée dans sa capacité à réagir à ces occasions qu’elle et ses informateurs savent repérer. Ses lettres mettent près d’un mois pour parvenir à Madrid, où les secrétaires doivent encore attendre que le roi leur dicte ou leur suggère une réponse8, souvent partielle. Plus encore, celui-ci retarde infiniment sa venue aux Pays-Bas, alors qu’elle y voit une solution pour apaiser la crise. Dans ses lettres de juillet 1566, à court de moyens pour le persuader, elle multiplie les marqueurs temporels pour identifier le moment présent comme un point de bascule. Dans sa seule lettre du 19 juillet, on ne compte pas moins de onze expressions en rapport avec le présent (« présentement » est par exemple utilisé à six reprises) et trois occurrences du mot « journellement », décrivant la progression alarmante de la situation. Enfin, le 31 juillet, elle craint que le moment d’agir ne soit déjà passé, tandis qu’elle n’a fait que « prévenir et anticiper le mal » : « temporisant et surattendant [Votre Majesté], tout est gasté et perdu »9.

Marguerite de Parme n’est donc pas maîtresse de son propre temps, ce qui, du point de vue des études de genre soulève le problème de son agentivité, notion généralement définie comme la capacité d’un sujet à agir, à faire des choix et à orienter sa vie dans un contexte de normes et de contraintes sociales, en négociant ces contraintes, en les contournant ou en les transformant, plutôt qu’en les subissant. Ces contraintes sont liées au rôle de la gouverneure, qui représente un pouvoir qui n’est pas le sien, mais aussi sans doute à son genre, qui a pu informer sa perception par certains de ses collaborateurs comme une personne docile10, ou son image antiféminine diffusée par la propagande rebelle11. En cela, on peut faire l’hypothèse, souvent centrale dans les études sur le mécénat féminin, que ses commandes et représentations artistiques peuvent constituer des tentatives alternatives de définir son image, mais aussi de maîtriser a posteriori le sens d’événements sur lesquels elle n’a pas pu avoir le contrôle souhaité.

Ainsi, la devise de la médaille de Jonghelinck, faisant allusion au 23e verset du Psaume 118, « a Domino factum est istud, hoc est mirabile in oculis nostris » (C’est là l’œuvre du Seigneur, c’est un prodige à nos yeux), peut faire référence au « prodige » de la relative amélioration des tensions qu’elle mentionne dans sa lettre de démission. Mais elle implique aussi qu’elle en est la facilitatrice, et qu’elle a accompli la volonté du Seigneur en tant que représentante de la défense de la foi catholique, face à des conditions difficiles représentées comme des vents contraires12. L’épée et la branche d’olivier refléteraient alors son arbitrage juste de la situation, montrant alternativement, comme nous l’avons mentionné, de la rigueur et de la clémence13. Dans le contexte de la reconstitution du mécénat de Marguerite de Parme dans ces dernières décennies, il apparaît donc nécessaire d’analyser les œuvres véhiculant son image ou commandées par elle en relation étroite avec sa politique14, comme l’a esquissé le catalogue de 2024.

Cependant, la médaille de Jonghelinck n’a pas été commandée par Marguerite de Parme elle-même. Elle a bien posé pour l’artiste, d’après une lettre de Francesco De Marchi15, mais sans doute pour un type standard dont le revers peut varier au besoin : une version très proche de notre type, prolongée au niveau du buste, se retrouve sur une médaille uniface à Bruxelles (Fig. 2), une double médaille portant le buste de son mari et le sien au revers, ou une variante quasiment identique à notre médaille portant l’inscription « Favente Deo »16. Mais le revers de celle-ci et de celle qui nous concerne semblent avoir été réalisés à son insu, à l’initiative de De Marchi ((Francesco Simeone, “Le due immagini di Margherita di Parma,” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 21.)) : « j’ai fait réaliser cette médaille avec tant de supplications à son Altesse qu’elle a fini par m’accorder la grâce de se faire portraiturer. […] J’ai inventé le revers, que j’ai fait fabriquer à l’insu de son Altesse, mais elle m’a fait confiance et m’a laissé faire »17.

Jacques Jonghelinck, MARGARETA•DE•AVSTRIA•D•P•ET•P•GERMANIAE•INFERIORIS•GVB, 1567. Bronze coulé, 58 mm. Bruxelles, Bibliothèque royale, Cabinet des médailles, 2K19/9.

L’objet est bien une réaction face aux événements qui ont conduit à la démission de Marguerite de Parme et vise à réaffirmer son rôle dans la résolution de la crise. De Marchi écrit qu’elles représentent « le portrait d’une princesse si digne, qui est véritablement une défenseuse de la religion chrétienne, […] sans l’esprit, la bravoure et la constance de laquelle tous ces pays seraient perdus quant à la religion, et peut-être même l’État, et je pense qu’elle a été la cible de mauvaises intentions. »18 La date de la lettre, du 7 juillet 1567, très proche de la démission, implique que la médaille a été conçue et réalisée très rapidement après la décision de la gouverneure.

Ici, la question de l’agentivité doit donc être le point de départ d’une réflexion plutôt que sa conclusion.19. On pourrait considérer que son agentivité ne s’exerce ni sur les événements présents, ni sur la définition de leur sens ou de sa propre image, définie en partie par ses proches conseillers (masculins). Cependant, cette hypothèse semble limitante puisqu’elle considère le personnage politique d’un point de vue strictement individuel et non comme une entité en partie collective. Si De Marchi a effectivement réalisé la médaille à son insu, il fait néanmoins partie de sa cour et de son cercle le plus proche ; par ailleurs, c’est elle qui a posé pour l’avers et donné son aval pour que la médaille soit frappée.

Le cas de la médaille de 1567 invite donc à se pencher plus précisément sur la notion de commanditaire et à historiciser celle d’agentivité, souvent utilisée sans être suffisamment interrogée pour démontrer le rôle historique de personnages féminins. Là où l’efficacité de cette notion, souvent concentrée sur l’émancipation individuelle, est limitée pour des contextes géographiques et historiques extérieurs à une culture contemporaine et libérale, on peut imaginer au contraire la productivité d’une définition plus collective centrée non pas sur l’actrice elle-même mais sur ses relations avec d’autres acteurices20. Cette vision permet d’éclairer l’habileté politique de femmes de pouvoir qui ont su déléguer leur agentivité en s’entourant de conseillers de confiance pour agir selon leurs intérêts et comme extensions d’elles-mêmes. Si Marguerite de Parme reste insatisfaite de son contrôle sur les événements et inquiète de sa réputation, son agentivité sur les événements présents n’est pas inexistante, mais peut-être délayée (c’est-à-dire jouant sur des temporalités différentes), ou relevant d’une maîtrise collective plus qu’individuelle, et doit donc être pensée selon des modalités plus subtiles, informées par son genre et les spécificités de sa position politique.

A VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Il ambitionne de comparer des femmes de différents statuts sociaux et niveaux d’accès au pouvoir politique afin d’explorer le potentiel d’une méthode croisant les questions de temporalité et de genre en histoire et histoire de l’art. Le cas de Marguerite de Parme fera l’objet d’une prochaine communication, suivie d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Battistini, Mario. Lettere di Giovan Battista Guicciardini a Cosimo e Francesco De’ Medici scritte dal Belgio dal 1559 al 1577. Bruxelles: Bibliothèque de l’Institut Historique Belge de Rome, 1949.

Gachard, Louis-Prosper. Correspondance de Philippe Ii sur les affaires des Pays-Bas. Vol. I, Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848.

van Gelder, Enno. Correspondance française de Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, avec Philippe II. Vol. II, Utrecht: Kemink et Fils, 1941.

Pour aller plus loin

Giomi, Fabio, Lett, Didier et Sylvie Steinberg. “Agency. Itinéraire D’un Concept Rebelle (1963-2025).” Clio. Femmes, Genre, Histoire 61, 1 (2025): 15-42.

Lichtert, Katrien, éd. Margaret, Duchess of Parma: The Emperor’s Daughter between Power and Image, cat. exp. Veurne: Hannibal Books, 2024.

Mantini, Silvia, éd. Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola. Rome: Bulzoni, 2003.

Rossi, Umberto. “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria.” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 333-50.

Silver, Larry. “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image.” Historians of Netherlandish Art Reviews, actualisé en janvier 2025,  https://hnanews.org/hnar/reviews/margaret-duchess-of-parma-the-emperors-daughter-between-power-and-image/.

Simeone, Francesco. “Le Due Immagini di Margherita di Parma.” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 20-21.

Steen, Charlie R. Margaret of Parma: A Life. Leiden: Brill, 2013.

Traversi, Laura. “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa.” In La Dimensione Europea Dei Farnese, éd. par Bart de Groof et Eugenio Galdieri, 381-419. Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993.

Wiesner-Hanks, Merry E., éd. Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity. Amsterdam: Amsterdam University Press, 2021.

  1. Je remercie Jan Blanc et Elodie Lecuppre-Desjardin d’avoir pris le temps de relire ma contribution et pour leurs commentaires. []
  2. Dagmar Eichberger, “Epilogue,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 219 []
  3. Louis-Prosper Gachard, Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, vol. I (Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848), 523, note 3, nous traduisons. []
  4. Katrien Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 26-27. []
  5. Charlie R. Steen, Margaret of Parma: A Life (Leiden: Brill, 2013), 3. []
  6. Enno van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, vol. II (Utrecht: Kemink et Fils, 1941), 281, n°48. []
  7. Cette idée a été suggérée implicitement par Silvia Mantini, (Mantini, “Introduzione,” 24). []
  8. Steen, Margaret of Parma: A Life, 72. []
  9. cf. van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, II, 259-81., n°46-48 []
  10. Steen, Margaret of Parma: A Life, 74. []
  11. Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” 28. []
  12. Laura Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” in La dimensione europea dei Farnese, ed. Bart de Groof and Eugenio Galdieri (Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993), 415-16. []
  13. Eichberger, “Epilogue,” 219. []
  14. La critique du catalogue de 2024 par Larry Silver montre l’importance de ce volume tout en souhaitant une plus étroite analyse du rapport entre la carrière politique et le mécénat artistique de Marguerite de Parme (voir “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image,” Historians of Netherlandish Art Reviews. []
  15. Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” 415-16. []
  16. On trouve des exemplaires de ces deux médailles au British Museum (G3,VP.55 et M3157). []
  17. Umberto Rossi, “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria,” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 337. []
  18. Ibid. Merci à Ester Giachetti pour sa traduction. []
  19. Wiesner-Hanks, Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity, 11-12. []
  20. Giomi and Steinberg, “Agency. Itinéraire d’un concept rebelle (1963-2025),” 32, 38. []

Compte-rendu ‘La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)’ : colloque international

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Programme et descriptif du colloque 

Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Mercredi 1er octobre 2025

Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».

Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.

Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/

Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.

Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.

Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.

Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.

L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.

Jeudi 2 octobre 2025

Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.

Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).

La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.

La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.

Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.

La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.

Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.

La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona » a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.

L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.

La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée. 

La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée « Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.

Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.

Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.

Vendredi 3 octobre 2025

La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).

La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.

La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.

Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique. 

Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).

La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.

La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.  

Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).

La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.

La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.

Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.

La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.

Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.

La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.

Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.

Colloque international “La ville au présent. Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)”

EN

Du 1er au 3 octobre se tiendra à l’Université de Lille (France) un colloque international dédié aux temporalités urbaines.

DESCRIPTIF

« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.  

Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979).

C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.

Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.

LANGUES

Français/anglais

ORGANISATEURS

Elodie Lecuppre Desjardin (elodie.lecuppre@univ-lille.fr) ; Sebastian Hackbarth (sebastian.hackbarth@univ-lille.fr) ; Anne-Frédérique Provou (annefrederique.provou@univ-lille.fr)

INFORMATIONS PRATIQUES

IRHiS-UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)

Salle de séminaire (A1.152)
Université de Lille
Site du Pont-de-Bois
59653 Villeneuve d’Ascq 

PROGRAMME

Album amicorum : Lotte Jensen

This section of our website serves as a kind of virtual ‘album amicorum’, for which we ask external scholars involved in our project to answer a short questionnaire.

Lotte Jensen, full professor of Dutch Cultural and Literary History at the Radboud University Nijmegen, is a member of our project’s scientific committee. She will participate as a respondent in our Kickoff (15-17 May). Professor Jensen’s research focuses on themes like disasters, national identity, peace and war. She is currently involved in the project Adapt! Lessons for dealing with tomorrow’s crisis.

As a researcher I read many books from the 18th and 19th century. While reading them, you can never escape entirely from the present day perspective, in the sense that present day perspectives and your current state of knowledge play a role in the interpretation of these sources.

My main field is Dutch literary and cultural history. I engage with topics such as war and peace, national identity, disasters and crises from a longitudinal perspective (17th century – present day). Two modes of time nearly always play a role: what continuities and changes can be witnessed over time with regard to those topics, and: how does history relate to present day concerns or even future concerns. To give one example: there are many continuities in the way the Dutch have dealt with disasters, in particular floods. The past still shapes present day narratives and even our projections onto possible future catastrophes.

Hanneke van Asperen, Lotte Jensen, (Eds.), Dealing with Disasters from Early Modern to Modern Times, Cultural Responses to Catastrophes, Amsterdam University Press, 2023.

Poems, stories, material objects, paintings, visual imagery.

I am most interested in how history helps us understand current day developments, so the ‘present’ refers to the times we live in now.

Future collective thought is very much anchored in representations of the past (Szpunar and Szpunar), and in commemorative practices. Memory scholars are very relevant here (Ann Rigney, Astrid Erll etc).

Astrid Erll, Ann Rigney (Eds.), Mediation, remediation, and the dynamics of cultural history, New York: De Gruyter, 2009.

Yes, at certain events where many poets/poems/authors express their feelings about the same event you can distill certain trends (eg. celebrations of the Treaty of Munster, 1648).

War, peace, daily life

Creating an interactive on the history of disasters and (memory) traces of disasters for the Netherlands.