Billet rédigé par Léon Rochard
Dans ma dernière pépite, j’avais étudié la médaille conçue par Francesco de Marchi et frappée par Jacques Jonghelinck pour Marguerite de Parme en 1567. Je l’ai analysée comme une tentative de maîtriser l’image de l’ancienne gouverneure des Pays-Bas au moment de sa démission, alors qu’elle ne parvenait plus à convaincre Philippe II de sa capacité à maîtriser la situation politique. Cette étude m’a conduit à m’interroger sur l’agentivité de Marguerite sur cette image et sur la manière dont celle-ci était partagée entre elle et ses proches conseillers. Dans la présente contribution, je souhaiterais prolonger cette réflexion en examinant plus largement les stratégies de médiatisation qui accompagnent ce départ. Il s’agit de montrer comment ces stratégies s’adaptent au contexte politique immédiat, aux contraintes qu’il impose comme aux occasions qu’il ouvre, et de s’interroger sur leur efficacité réelle dans la construction et la diffusion d’une image publique de Marguerite de Parme.
Dans une lettre du 2 novembre 1567 écrite au secrétaire d’Octave Farnèse (1524–1586), époux de Marguerite de Parme, Francesco de Marchi (1504–1576) s’indigne de voir le duc d’Albe (1507–1582) tenter de s’attribuer le mérite de l’apaisement de l’insurrection de 1566. Selon lui, ce mérite revient en réalité à la gouverneure, alors sur le point de rentrer en Italie. Celle-ci avait démissionné en avril de la même année, en réaction à la décision de Philippe II (1527–1598) d’envoyer le duc d’Albe aux Pays-Bas, pensant que celui-ci ne pourrait qu’aggraver la situation, en plus de récolter des honneurs qui ne lui reviennent pas1. Le duc d’Albe semble avoir rapidement cherché à tirer parti de la situation : d’après De Marchi, il aurait fait frapper deux médailles (qui ne nous sont pas parvenues aujourd’hui), l’une représentant deux figures agenouillées (le Brabant et les Flandres) lui offrant les clés de la ville, et l’autre le montrant en train de soutenir la religion sur le point de tomber2.
Mais ce n’est pas de son fait, car lorsque la religion était sur le point de tomber, c’est Son Altesse qui l’a tenue sur pied, et non lui qui était en plein milieu de l’Espagne, et qui est venu ensuite les pieds sous la table ; j’aurais bien voulu le voir au milieu des trois-cents gentilhommes qui sont entrés armés dans le palais, deux par deux, l’arquebuse à la ceinture, tout comme Son Altesse qui se tenait aux milieux d’eux à ce moment-là ; […] alors nous aurions vu s’il aurait maintenu sur pied la religion3.

La préoccupation de Marguerite de Parme pour sa réputation n’était donc pas infondée. Francesco de Marchi avait déjà pris l’initiative, très peu de temps après la démission de cette dernière, de faire frapper deux médailles mettant en avant ses efforts pour résoudre la crise (les modèles FAVENTE DEO et A DOMINO FACTUM EST ISTUD abordés dans mon précédent billet). Il me semble cependant pertinent de mettre en rapport cette lettre avec une autre médaille connue de Marguerite portant la date de 1567 (Fig. 1), au revers de laquelle, devant un temple, une figure brûlant un faisceau d’armes et représentant la paix foule de ses pieds une forme monstrueuse4. La devise, « Belgici Tutela », signifiant « gardienne des Pays-Bas », est donc efficacement illustrée par une figure condensant le combat de Marguerite pour la religion et pour la paix. La bête qu’elle foule au pied fait en effet référence au dragon de l’hérésie que défait sa sainte patronne et le temple peut évoquer l’institution de la religion, tandis qu’une allégorie de la paix, identifiable à Marguerite, est représentée mettant fin au conflit. Le temple représenté s’assimile également à un arc de triomphe, faisant office de monument commémorant le conflit et sa résolution, mais annonçant peut-être également le début d’une nouvelle ère de paix. La médaille va donc à l’exact opposé du récit que cherche à imposer le duc d’Albe à travers ses médailles ; de manière plus étonnante encore, elle fait appel au même artiste, Giuliano Giannini, évoqué dans la lettre comme étant en contact avec de Marchi5. Sous le buste, on peut d’ailleurs déceler l’inscription que je propose de lire, dans l’exemplaire du Louvre (Fig. 2), « IVL•G•F », soit « Giuliano Giannini fecit », une version abrégée de l’inscription « IVLIANO FE » que l’on peut voir sur d’autres médailles6. Ceci suggère que cette médaille pourrait avoir été faite en réponse à celles du duc d’Albe, ou du moins que le mérite de l’apaisement de la situation faisait l’objet d’une compétition intense : le fait même que trois médailles portent la date de 1567 le confirme suffisamment. De même, le rappel sur l’avers de la parenté (quoiqu’illégitime) de Marguerite avec Charles Quint, absent d’autres médailles, reflète l’instabilité de sa position7 et la volonté de sécuriser celle-ci.

Si la portée de diffusion de ces médailles est difficile à évaluer, elles ont plusieurs avantages certains dans ce qu’on pourrait appeler une stratégie médiatique autour de la démission de Marguerite. D’abord, ces petits objets peuvent être fabriqués rapidement et circuler facilement. Ils permettent ainsi de réécrire les événements de manière quasi immédiate et de prévenir ainsi toute atteinte à la réputation de Marguerite. Ensuite, ils sont envoyés à ses soutiens existants, assurant la solidité de son réseau et ainsi son retour en Italie dans les meilleures conditions8). Cette stratégie est fréquente chez les femmes de pouvoir à la période moderne, qui sont souvent plus mobiles et doivent assurer le maintien d’un réseau en se rendant présentes à lui par la correspondance ou par des dons de miniatures et de médailles9. Ces réactions rapides à un événement présent sont donc aussi un moyen d’assurer l’avenir. Cette stratégie se poursuit d’ailleurs à son arrivée en Italie, où les cérémonies d’entrées triomphales deviennent des occasions de pérenniser cette version de l’histoire. En témoigne un passage du récit de son entrée à Plaisance le 1er février 1568 :
Au revers [d’un tableau du décor], qui était de facture similaire, on voyait un autre tableau, dans lequel étaient peints de nombreux seigneurs qui, voyant Son Altesse partir de leurs terres, et traverser la mer pour aller en Italie à bord d’autres navires, montrent leur douleur ; Son Altesse se retourne vers eux, se montrant sur la poupe d’un de ces navires, et semble leur dire, comme on pouvait le lire, Multi melius procul, quàm propè rem suam gessere.10.
Cette dernière phrase semble évoquer, directement ou non, une citation issue des Epistulae ad familiares de Cicéron : « Multi suam rem bene gessere et publicam patria procul », que l’on peut traduire par « Beaucoup ont bien servi leurs intérêts privés et ceux de la patrie en étant loin »11. La version utilisée dans le décor se traduit légèrement différemment : « Beaucoup ont mieux mené leur affaire de loin que de près ». Le départ de Marguerite est justifié par un exemple d’autorité : comme celui de l’interlocuteur de Cicéron, il n’est pas volontaire12, mais n’empêche pas la gouverneure d’agir, même de loin, et de ne jamais relâcher son attention. En un mot, ce moment de l’entrée triomphale fait valoir la possibilité d’une agentivité à distance. Elle exploite ainsi parfaitement ce moment, assurant la transition de son image depuis son ancien poste de gouverneure vers un retour à son rôle de duchesse de Parme : la devise fonctionne alors dans les deux sens, assurant qu’elle n’a relâché sa vigilance ni envers les Pays-Bas, ni envers son duché. Par ailleurs, pour paraphraser l’analyse de Derval Conroy des récits de l’entrée triomphale à Amsterdam de Marie de Médicis (1573–1642) en 1638, la description des œuvres temporaires utilisées lors de son entrée commémore l’événement pour la postérité, « re-présente » sans cesse la duchesse à ses sujets, et explicite la signification de l’appareil iconographique, pérennisant ainsi l’image qu’a voulu imposer Marguerite ou sa suite13.
L’événement de sa démission et de son départ est donc noyé par une médiatisation importante et sensible aux opportunités d’imposer une image à la fois de l’événement et de Marguerite. À travers des objets pouvant être produits rapidement et diffusées de différentes manières, l’événement de la démission, au lieu d’être lu comme un échec, prend donc la dimension d’un monument14 qui profite au contraire à la légitimation du pouvoir de Marguerite, qui donne l’image d’une gardienne éternelle de la paix et de la religion des Pays-Bas, même après son départ.
Bien sûr, l’image négative qu’elle a laissée aux Pays-Bas pose la question de l’efficacité de cette stratégie. Mais de fait, la cible des stratégies de construction de son image semble avoir été, dans de nombreux-cas, l’Italie, à grande échelle (par ses échanges avec les différents papes ou son lien avec le cardinal Farnèse) et à un niveau plus restreint, celui de ses duchés, qui lui assuraient un rôle politique et un statut plus pérennes15. Ceci s’oppose au cas de Marie de Médicis, qui comme l’a montré Léonie Marquaille n’a pas pu avoir l’entière maîtrise de la communication autour de son exil, dans des territoires dont les enjeux étaient différents des siens16. Dans un territoire qui était le sien, elle avait ainsi la marge de liberté nécessaire pour assurer la durabilité de sa version des événements, ce que montre clairement la description de ses funérailles en 1586 :
Son Altesse ramena à la foi catholique certains princes des Flandres qui avaient pris les armes pour faire prêcher des doctrines erronées, et à l’aide de la vérité et de la religion, elle les ramena à la vraie foi et à l’obéissance de l’église, et les aurait enfin entièrement purgés si elle était restée dans ces provinces17.
Enfin, une statue la représente en majesté, couronnée et un sceptre à la main, « symbolisant les gouvernements parfaits et saints que Son Altesse a administrés, tant en Flandre que dans son État et à l’Aquila »17. La mémoire de son départ s’efface ici derrière la mise en avant de son bon gouvernement et de ce qu’elle aurait accompli, si elle n’en avait pas été empêchée. En cela, la médaille de Giannini, qui porte pourtant la date précise de 1567, n’est pas la commémoration de son rôle de « Gardienne des Pays-Bas » qu’elle aurait abandonné en démissionnant, mais bien une tentative de la présenter comme gardienne éternelle. Le présent de 1567 s’abstrait alors de toute contingence, pour être sublimé en une date monument.
À VENIR
Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Mes recherches sur Marguerite de Parme donneront lieu à la publication d’une monographie ou d’un article étendu.
BIBLIOGRAPHIE
Sources
Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII. 1568. Vincenzo Conti.
Pour aller plus loin
Adorni, Bruno. 2003. « Il ruolo di Margherita d’Austria nella costruzione del Palazzo Farnese di Piacenza ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 107‑25. Rome: Bulzoni.
Conroy, Derval. 2007. « Iconographie et mise en scène d’un pouvoir au féminin. Les quatre livres d’entrées de Marie de Médicis en exil ». In Les Jeux de l’échange : entrées solennelles et divertissements du XVe au XVIIe siècle, édité par Marie-France Wagner, Louise Frappier, et Claire Latraverse, 189‑221. Paris: Honoré Champion.
Loon, Gerard van. 1732. Histoire métallique des XVII provinces des Pays-Bas, depuis l’abdication de Charles-Quint, jusqu’à la paix de Bade en MDCCXVI. Vol. I. La Haye: Gosse.
Mantini, Silvia. 2003. « Ceremonie, Ingressi, Funerali: Simboli e Potere di Margherita d’Austria ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 227‑70. Rome: Bulzoni.
Marquaille, Léonie. 2021. « “Des réceptions royalles” pour une reine en exil. Ambitions artistiques et enjeux diplomatiques lors de l’entrée de Marie de Médicis à Amsterdam en 1638 ». Dix-septième siècle 291:167‑83. https://doi.org/https://doi.org/10.3917/dss.212.0167.
Meijer, Bert W. 1988. Parma e Bruxelles : committenza e collezionismo farnesiani alle due corti. Milan: Silvvana.
Nisard, Désiré, éd. 1869. Oeuvres complètes de Cicéron avec la traduction en français. Paris: Imprimerie de l’Institut de France.
Rossi, Umberto. 1888. « Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria ». Rivista Italiana di Numismatica I:333‑50.
Traversi, Laura. 2003. « La ritrattistica di Margherita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa (II) ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 281‑326. Rome: Bulzoni.
Ziegler, Georgianna. 2024. « Queen without a country: Elizabeth of Bohemia 1596-1662, exile and the Esther Story ». In Women in Exile in Early Modern Europe and the Americas, édité par Linda Levy Peck et Adrianna E. Bakos, 196‑214. Manchester: Manchester University Press.
- Le contexte de cette démission est résumé dans ma première contribution : « ‘C’est là l’œuvre du seigneur’ : Marguerite de Parme (1522-1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle » (URL : https://capt.hypotheses.org/11097, publiée le 22 janvier 2026). [↩]
- Rossi 1888, 341‑47. [↩]
- Cité chez Rossi 1888, 341‑44. Nous traduisons. [↩]
- Pour ces interprétations de l’iconographie, voir van Loon 1732, I:97 et Traversi 2003, 296 [↩]
- Giannini est identifié au « Giuliano Fiorentino » de la lettre, qui confirme à de Marchi en venant le voir dans sa chambre qu’il a créé ces médailles pour le duc d’Albe, chez Meijer 1988, 172, 231. L’attribution du modèle BELGICI TUTELA est proposée par Laura Traversi (Traversi 2003, 295) sur la base de l’avers. [↩]
- Voir par exemple la médaille réalisée pour Alexandre Farnèse au British Museum vers 1586 (G3,FD.334). [↩]
- Traversi 2003, 297 [↩]
- Les premiers exemplaires des médailles de Jacques Jonghelinck, par exemple, sont envoyées au pape Pie V et au Cardinal Farnèse (Meijer 1988, 136 [↩]
- Pour une étude de cas, voir Ziegler 2024. [↩]
- Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII 1568, fo 4r. [↩]
- Nisard 1869, no 135. [↩]
- Merci à Jan Blanc pour cette remarque. [↩]
- Conroy 2007, 196 [↩]
- Cf. Conroy 2007, 195, pour l’interprétation des quatre livres décrivant l’entrée de Marie de Médcis à Amsterdam comme monuments qui construisent son pouvoir. [↩]
- En témoigne son contrôle étroit des travaux pour sa résidence à Plaisance, y compris depuis les Pays-Bas, et son insistance sur le fait que les travaux devaient se terminer le plus vite possible : voir les lettres cité chez Adorni 2003, 110‑14. [↩]
- Marquaille 2021, 180. [↩]
- Mantini 2003, 265. Nous traduisons. [↩] [↩]

























