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Pépite : Du présent de la catastrophe au présent catastrophique. La fonction temporelle de l’analogie dans les canards consacrés aux incendies (fin du XVIe siècle- première moitié du XVIIe siècle)

Billet rédigé par Cordélia Floc’hic

Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, BNF, Paris, Gallica ©.

Jean-Pierre Seguin, dans l’ouvrage qu’il consacre à L’information en France avant le périodique, définit les canards produits après 1560 comme des « imprimé[s] vendu[s] à l’occasion d’un fait divers d’actualité, ou relatant une histoire présentée comme telle1 ». Parmi les récits qui retiennent l’attention des canardiers, ceux des désastres occupent une place importante2. C’est la raison pour laquelle, à la fin du XVIe siècle et durant la première moitié du XVIIe siècle, ces publications sont les supports privilégiés de représentation des incendies.  Les destructions par le feu sont retenues par les auteurs car elles répondent parfaitement aux objectifs de ces imprimés. En effet, en raison de leur caractère extraordinaire, elles font l’objet de récits hyperboliques qui suscitent l’effroi et invitent le lecteur à se tourner vers Dieu pour prévenir de nouveaux désastres.  

“Le chevet de Notre-Dame, le Pont de la Tournelle et l’île Saint-Louis, durant un incendie, vers 1635”. Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

Les récits de catastrophes suivent généralement une structure narrative codifiée. Avant de rapporter l’événement désastreux, l’auteur explique ses causes. Il présente l’incendie comme un châtiment divin dirigé vers des incroyants ou des ennemis politiques. Il formule aussi parfois des explications naturalistes3. Cet exorde, qui répond d’emblée à une volonté de clarification, est suivi par le récit de l’incendie. L’auteur fournit des informations temporelles sur l’événement – la date et l’heure –   puis rapporte son déroulé tout en faisant état des destructions et des pertes qu’il engendre. La narration s’achève la plupart du temps sur une exhortation à se repentir.

Cette structure narrative est fréquemment enrichie par un procédé rhétorique qui accompagne le passage du préambule au récit de l’événement catastrophique. Il s’agit de l’analogie. Dans les canards, elle établit une relation entre le désastre présent et des faits passés de même nature, en suivant une narration chronologique. Les incendies sont en premier lieu, comparés à des brûlements issus des textes mythologiques et sacrés, tels que les destructions de Troie et de Sodome et Gomorrhe. Les références à l’histoire sainte visent à émouvoir et nourrissent la lecture religieuse du désastre4. Les canardiers rapportent ensuite des incendies révolus mais contemporains.

Mais quels sont ces incendies qui succèdent aux destructions mythologiques et bibliques ? Les événements retenus par les canardiers ne sont pas anodins. En effet, les auteurs se réfèrent à des désastres bien connus du lectorat en raison notamment de leur importante médiatisation. De plus, la survivance de ces événements est assurée par leur invocation répétée dans des publications plus tardives. Ce processus de médiatisation en deux temps apparaît notamment dans le cas de l’incendie de l’ancien palais de justice de Paris le 7 mars 1618.

En premier lieu, l’événement est en rapporté dans de courts imprimés5 et des ouvrages historiques6.

En second lieu, il fait l’objet de mentions fréquentes dans des canards plus tardifs. C’est le cas par exemple dans le canard consacré à l’incendie du Pont aux Change (1618) : « comme par exemple nous auons veu parsi deuant en ceste presente année au vingt deuxiesme iour de Mars dernier d’vn feu inremediable lequel a consommé tout le pallais de ceste ville de Paris… »7 ; dans l’imprimé rapportant l’incendie de l’église paroissiale de Bar-le-Duc (1619) : « Aussi auons-nous veuz d’estranges & desplorables accidents, tant en ceste ville de Paris, par le desastre arriué au Palais… »8 ; ainsi que dans celui relatant de l’incendie de la forêt de Boisfort en Picardie (1634) : « Nous auons veu à nostre très-grand regret, les accidens qui sont arriuez en divers lieux de se Royaume depuis quelques années. Sçauoir le bruslement du Palais de la ville de Paris (petit Microcosme de l’Vniuers) dans lequel le plus Auguste Senat du monde, rend équitablement la iustice à un chacun9. ». Ce réemploi d’un événement connu ayant déjà fait l’objet d’une médiatisation considérable peut être comparé à la stratégie éditoriale qui visait à réimprimer certains canards, pratique qui répond notamment à des objectifs commerciaux. Maurice Lever s’intéresse à ce procédé et montre que la réimpression annihile le caractère actuel de ces écrits10. Ils deviennent alors des apologues. L’auteur explique aussi que le choix des canards réimprimés s’appuie sur le potentiel édifiant de certains thèmes.

Le rapprochement entre ces deux phénomènes de réutilisation d’un même récit dans des contextes différents met d’une part en lumière le caractère exemplaire de l’événement11 et souligne d’autre part le processus de construction de la mémoire du désastre12. La mention de l’incendie du palais de Paris dans des écrits publiés respectivement en 1618, 1619 et 1634 met en lumière sa survivance dans la mémoire collective à différentes étapes de sa construction.

L’analogie apparaît alors comme un outil exemplaire et mémoriel fondée sur l’interévénementialité13. Nous pourrions alors penser, comme l’avance Maurice Lever au sujet de la réimpression des canards, que cette succession de récits d’incendies empruntés à des temporalités différentes entraînerait une atemporalité. Pourtant, le contraire se produit, et se brosse alors le portrait d’un présent catastrophique constamment ébranlé par des désastres.

En effet, l’accumulation de narrations d’événements similaires inscrit le présent de la catastrophe dans un présent catastrophique. Dans un canard consacré aux destructions entraînées par la foudre et le feu en Poitou et en Touraine, l’auteur établit le cadre chronologique de ce présent catastrophique. Il déclare qu’il dure « depuis trente ou quarante ans14 » et précise ensuite « depuis si long temps affligé de toutes sortes de maux, comme guerres, pestes, famines, & autres aduersitez qui nous ont accablez depuis trente cinq ou trente six ans en çà »15. L’emploi répété de la préposition « depuis » montre bien qu’il s’agit d’un état en cours et non révolu. Le caractère actuel et durable de ce présent calamiteux est à nouveau mis en évidence par le canardier qui parle « de nostre temps »16 et qui écrit « quand ie pense à ce qui est aduenu depuis peu de temps en çà » et « que nous auons veuz à l’œil depuis peu de temps »17. Cette dernière citation atteste la valeur du témoignage, par l’évocation de la vision. Cette observation est, de plus, universalisée par le pronom personnel « nous » qui au caractère direct du témoignage, ajoute une expérience commune et partagée.

Ces mêmes procédés apparaissent dans l’imprimé rapportant le Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin. La durée du présent catastrophique est élargie, puisque l’auteur écrit : « En ce dernier siecle ou nous sommes nous voyons beaucoup d’infirmittez qui menassent nostre France… »18. Le canardier unit à nouveau qualificatif temporel et vocabulaire sensoriel pour montrer la fréquence des désastres ainsi que l’expérience directe qui en est faite : « beaucoup de menasses que iournellement nous voyons deuant nos yeux19».

Ces deux imprimés d’actualité nourrissent l’hypothèse selon laquelle l’analogie, en sa qualité d’exemple, n’efface pas le présent mais s’unit à lui afin d’exposer une époque désastreuse en déliquescence. Cette conclusion découle de l’accumulation des calamités passées, de leur mise en relation avec les événements du présent ainsi que de la précision dans la définition du cadre temporel de l’époque catastrophique.

En ouverture, nous pourrions suggérer que ce présent désastreux s’élabore dans les canards à partir de la fin du XVIe siècle. Auparavant, les imprimés sur les désastres naturels sont marqués par une tonalité fortement apocalyptique20 qui n’apparaît plus dans les écrits étudiés dans le cadre de cet article. Plutôt que de formuler un discours eschatologique résolument tourné vers un avenir décadent, les canardiers de la fin du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle inviteraient leur lectorat à interroger et à agir sur un présent en crise.

À VENIR 

Cette réflexion sur l’écriture du présent du désastre s’inscrit dans le cadre plus large de ma thèse de doctorat consacrée aux représentations littéraires et visuelles des incendies accidentels en France et aux Pays-Bas de 1500 à 1652.

BIBLIOGRAPHIE

CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019.

CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997.

DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008.

LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006.

LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011.

LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, [en ligne], https://www.jstor.org/stable/40526273, pp.577-593.

SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964.


  1. SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964. [↩]
  2. Ibid.p.25. [↩]
  3. CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019. [↩]
  4. LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011, p.483. [↩]
  5. Voir par exemple : BOUTRAY, Raoul, L’histoire de l’incendie et embrazement dv palais de Paris, traduit du Latin de monsieur Boutray, aduocat au Grand Conseil, Paris, Abraham Saugrain, 1618 ; Accident merveilleux et espouventable du désastre arrivé le 7 jour de Mars de ceste presente année 1618. d’un feu inremediable lequel a bruslé et consommé tout le Palais de Paris. Ensemble la perte et la ruyne de plusieurs marchands lesquels ont esté ruynez et tous leurs biens perdus. Auec l’arrest de la Cour de Parlement sur le diuertissement fait au Palais, À Paris, chez la vfve Jean Du Carroy, M.DC.XVIII, 1618. [↩]
  6. BOITEL, Pierre, Histoire mémorable de ce qui s’est passé tant en France qu’aux pays étrangers, commençant en l’an mil six cent dix, et finissant en l’an mil six cent dix-neuf, sous le règne de Louis le Juste, Roy de France & de Nauarre, À Rouen, chez Iacqves Besogne, 1619, p.417. [↩]
  7. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin, A Paris, chez la vefue Iean du Carroy Libraire demeurant ruë S.Iean de Beauuais au Cadran. M.D.C.XVIII, p.4. [↩]
  8. Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, p.4. [↩]
  9. L’effroyable incendie et bruslement general de la grande forest de Boisfort en Picardie . Et les deplorables ruines arrivées par le feu aux lieux circonvoisins. La nuict du mardy au mercredy, trentiesme aoust 1634, p.6 [↩]
  10. LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, p.578 [↩]
  11. DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008. [↩]
  12. Voir au sujet de la construction de la mémoire du désastre dans les canards : LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011. [↩]
  13. Voir : LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006. Ce concept développé par Bernard Lamizet dans l’ouvrage mentionné précédemment suggère qu’un événement participe à la signification d’un autre événement. [↩]
  14. Discours merveilleux et espouvantable, de ce qui est advenu le mercredy 15. de juillet 1598. és pays de Poictou , Touraine, & autres lieux : par la foudre & feu du Ciel, les ruines des villes, chasteaux, forteresses, eglises, & autres places emportez & ruinez par icelle, À Lyon, par Thibaud Ancelin et Guichard Jullieron, imprimeurs ordonaires du Roy. M.D.XCVIII.Prins sur la copie imprimé à Paris, 1598, p.4. [↩]
  15. Ibid., p.11-12. [↩]
  16. Ibid., p.6. [↩]
  17. Ibid. [↩]
  18. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin [↩]
  19. Ibid., p.4 [↩]
  20. CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997 [↩]

Pépite : « Secourir au feu de meschief » : lutter contre les incendies à Lille au XVe siècle

Incendie de Tarse en -333 BANDEAU

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47

Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :

« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1

À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.

Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.

Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.

La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.

Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.

« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feu et le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11

Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111

Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.

A VENIR

Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

Bibliographie

– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.

– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.

– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.

– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.

Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).

  1. Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
  2. Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
  3. L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
  4. AML, BB 374, fol. 35. ↩︎
  5. AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
  6. David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
  7. AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
  8. Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
  9. AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
  10. La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
  11. AML, BB 378, fol. 111. ↩︎
  12. Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎