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Compte rendu : “Une Place dans le temps : Une école d’été pour l’étude des femmes et de la temporalité en Europe à la période moderne” (6-8 juillet, Université de Lille)

Billet rédigé par Agathe Bonnin et Léon Rochard

EN

Att. Jacques Callot, Vieille Femme les mains étendues au dessus d’un brasier, XVIe siècle. Plume et encre brune, lavis brun sur papier, 14,2 x 9,9 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts. Cliché C. Simoulin © Palais des Beaux-Arts de Lille

Dessin attribué à Jacques Callot présenté lors de la visite des collections d’arts graphiques par Patricia Truffin. Il fonctionne à la fois comme allégorie du grand âge et de l’hiver, mais aussi comme représentation artistiquement expressive du monde paysan, que Callot fera ensuite imprimer dans sa série des Gueux.

Du 6 au 8 juillet 2026 s’est tenue l’école d’été « A Place in Time : A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe », organisée par Léon Rochard (Université de Lille, membre du projet Capt.) et Agathe Bonnin (CY Cergy Paris Université, membre du projet AGENART) dans le cadre du projet « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648) ». L’événement était organisé avec le laboratoire HARTIS (Université de Lille) et hébergé dans ses locaux ainsi qu’au Palais des Beaux-Arts de Lille, avec le soutien d’une bourse de l’Institut du Genre. L’objectif de l’école d’été était d’aider les participant·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Les présentations et échanges qui se sont tenus à cette occasion donneront lieu à une publication collective, prévue début 2027 sur le carnet hypothèses du projet, avec un profil détaillé des participant·es. 

6 juillet 2026

Clara Peeters, Nature morte, v. 1611. Huile sur panneau, 55 x 73 cm. Madrid, Musée du Prado.

Le couteau, clairement mis en avant dans la composition et que l’on serait tenté de saisir, arrête le regard par la signature de l’artiste, gravée dans le manche. Comme Annelies Verellen l’a montré, il ressemble bien aux couteaux de mariage traditionnellement offerts aux femmes à cette époque. Ici, le statut de femme mariée est montré comme indissociable de l’image que Clara Peeters construit d’elle-même en tant qu’artiste.

La première journée de l’école d’été s’est ouverte sur une introduction générale présentée par Agathe Bonnin et Léon Rochard. Il s’agissait d’exposer les principaux enjeux posés par l’intersection entre genre et temporalité à l’époque moderne, et d’introduire les différents cadres méthodologiques auxquels les participant·es étaient invité·es à réfléchir. Des études de cas spécifiques ont permis d’ouvrir la conversation sur les similitudes et différences entre les contextes britannique, français, espagnol, et néerlandais. 

Après un échange autour des questionnements spécifiques à chaque participant·e, tels que l’utilisation de concepts et cadres de pensée contemporains issus des études de genre, queer ou décoloniales pour étudier la période moderne, nous avons écouté les présentations d’Annelies Verellen (doctorante à McGill University, Montréal), Femke Valkhoff (doctorante à l’Université d’Utrecht) et Chenyang Ma (masterante à KU Leuven). La présentation d’Annelies Verellen s’intitulait « Domina Domus: The Knife as a Moral Compass and Promotional Tool for the Woman Artist ». Elle y étudiait le couteau de mariage intégré par Clara Peeters dans certaines natures mortes en tant qu’outil affirmant son autorité artistique en même temps que son rôle comme femme et épouse – lié à une certaine façon d’habiter le temps – mais aussi de se placer dans une tradition de la signature au long court. Femke Valkhoff a ensuite exposé un pan de ses recherches doctorales sous le titre « Lucretia Christina van Bochoven. Intellectual Self-development and Lifelong Learning ». À travers la correspondance et les poèmes de Lucretia Christina van Bochven, elle explorait la temporalité et spatialité de l’apprentissage des filles van Bochen dans leur enfance, mais aussi la façon dont l’apprentissage continuait, sous d’autres formes, à d’autres étapes de sa vie – en particulier pendant sa réclusion. Enfin, Chenyang Ma a présenté un papier tiré de son travail de master, « Love magic and the entangled world behind its practice in the seventeenth-century New Mexico ». Elle a exposé aux autres participant·es et intervenantes invitées les questions méthodologiques auxquelles elle fait face à cette étape de sa recherche, en particulier la difficulté d’étudier des personnes triplement marginalisées — du fait de leur place dans le système colonial, leur position sociale et leur genre — dont on ne conserve pas d’écrits à la première personne. 

Laura Bass, professeure à l’Université de Brown, a ensuite exposé dans une conférence cadre ses réflexions sur la temporalité dans la vie d’Estefanía de la Encarnación, une moniale espagnole qui fut à la fois peintre et écrivaine. Sa conférence mobilisait à la fois la théorie littéraire sur la temporalité de l’autobiographie et l’historiographie récente sur l’expérience des religieuses dans la Monarchie hispanique du XVIIe siècle, offrant de riches pistes méthodologiques. La journée s’est terminée par un atelier paléographique collaboratif sur deux textes du XVIIe siècle, en néerlandais et en espagnol. Les participant·es ont pu y développer leurs capacités de déchiffrement mais aussi d’analyse critique de diverses typologies de sources primaires, en tant qu’outils pour comprendre les temporalités des femmes à l’époque moderne. 

7 juillet 2026

Nicolaes Maes, Jeune Femme à sa couture, 1655. Huile sur panneau, 55,6 x 46,1 cm. Londres, Mansion House.

Dans son article, Hanneke Grootenboer attire l’attention de ses lecteur·ices sur la proximité entre certaines représentations du travail textile féminin et les images de penseurs et de philosophes aux Pays-Bas du XVIIe siècle. Elle y montre également que le travail textile pouvait être perçu par les femmes qui le pratiquaient comme un temps de réflexion intellectuelle.

Lors de la deuxième journée se sont tenues les présentations de Jasper Martens (doctorant à l’Université de Californie, Santa Barbara), Elie Pretot (doctorante à l’École Normale Supérieure de Paris et à l’Université Toulouse Jean-Jaurès), et Oana Stan (chercheuse indépendante, fondatrice du projet Women of Haarlem).  

Dans sa présentation de intitulée « Playing with Time: Identity and Queer Temporality in Seventeenth-Century Portrait Miniatures with Mica Overlays », Jasper Martens a détaillé ses recherches sur un corpus de portraits miniatures sur lesquels pouvaient être superposées des accessoires, costumes, décors, et personnages peints sur des calques transparents. Il y proposait une analyse de ces objets en tant que technologies matérielles offrant la possibilité d’explorations et transformations identitaires (sociales, géographiques, de genre), en réfléchissant aux différentes manières dont ce jeu pouvait engager un rapport particulier au temps. Elie Pretot a ensuite exposé une réflexion intitulée « Staging the Old Witch in 16th-Century Drama. Challenges and Implications ». Centrée sur le début de la chronologie de sa thèse, cette communication interrogeait les méthodes et sources à disposition pour comprendre l’archétype de la vieille sorcière dans le théâtre en lien avec la culture visuelle contemporaine. Enfin, Oana Stan a présenté les premières étapes de son projet de recherche actuel : « Synecdoche, Rubens. Olfaction, Food, and the Performance of Wealth in a Patrician Home ». Elle y expliquait le choix de ce cas d’étude, et posait les bases d’une étude de la cuisine comme lieu où se structure, matériellement et sensoriellement, la temporalité genrée dans le lieu de travail d’un artiste de l’époque moderne.

Catherine Powell-Warren, professeure assistante à KU Leven, a conclu la matinée avec une conférence cadre intitulée « Through the Lens of Time: Women, Art, and Praxis », recontextualisant la pratique d’artistes telles que Maria Sibylla Merian, Rachel et Anna Ruysch, ainsi qu’Anna Maria Janssens par rapport aux différentes temporalités genrées dans lesquelles elles étaient prises (leur mariage, leurs grossesses, les tâches ménagères, l’éducation et l’entraînement artistique de leurs enfants). Ceci a permis de mieux comprendre le fonctionnement de leur atelier ou leur rôle dans l’entreprise familiale, mais aussi d’interroger en profondeur des prémices traditionnels de la recherche en histoire de l’art, comme ce que l’on désigne par les mots d’artiste ou de création. 

Dans l’après-midi se sont tenus deux ateliers bibliographiques animés respectivement par Hanneke Grootenboer (professeure à l’Université d’Amsterdam) et Saskia Beranek (professeure à l’Illinois State University). L’atelier dirigé par Hanneke Grootenboer consistait en une discussion méthodologique basée sur les recherches des participant·es et sur leur lecture de son article « Sewing as a Form of Thinking: The Needle versus the Pen in the Dutch Republic » (The Art Bulletin, février 2026). Le dialogue a exploré l’importance des questions de temporalité dans la querelle des femmes, et la nécessité de prendre en compte l’agentivité des spectatrices face à des œuvres souvent interprétées de manière univoque comme des outils de disciplinement du temps des femmes, pour faire apparaître des modes de consommation plus divers de celles-ci. Saskia Beranek a ensuite parlé de son ouvrage paru en 2026 chez Routledge, The Cultural Work of the Early Modern Dutch Portrait. Amalia van Solms and the Shape of the Self in European Art, où elle explore l’inscription spatiale et temporelle d’Amalia van Solms au pouvoir au travers de la distribution spatiale de son palais et du décor de ce dernier. Elle a exposé les recherches doctorales dont il était issu, mais aussi le long travail de transformation de ces recherches en un ouvrage publiable, ouvrant une réflexion sur les changements de paradigme historiographique amené dans les dernières décennies par les études sur le genre. 

8 juillet 2026

Erasmus Quellinus le jeune, Jésus chez Marthe et Marie, entre 1650 et 1675. Huile sur toile, 113,2 x 163,5 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’interprétation par Erasmus Quellinus le jeune du thème de Jésus chez Marthe et Marie thématise parfaitement les questionnements autour des impératifs temporels qui incombaient aux femmes à la période moderne, par cette diagonale qui oppose le temps passé à s’occuper des tâches ménagères (Marthe) à celui passé à méditer sur les paroles du Christ (Marie).

Le troisième et dernier jour de l’école d’été s’est déroulé au Palais des Beaux-Arts de Lille, où les participant·es étaient invité·es à présenter des recherches préparées pour l’occasion sur une série d’objet sélectionnés par les organisateur·ices en concertation avec l’équipe des conservateur·ices. La matinée était consacrée aux collections de peintures, suivant un parcours établi avec l’appui de Donatienne Dujardin. Nous avons été accueillis l’après-midi dans le cabinet des dessins et estampes par Patricia Truffin, pour étudier une série d’œuvres choisies avec l’aide de Cordélia Hattori. La journée s’est terminée dans les collections de médailles, à propos desquelles nous avions échangé avec François Becuwe. Outre les présentations des participant·es sur le corpus d’objet sélectionnés, Léon Rochard a proposé un atelier méthodologique autour d’une des médailles exposée, commanditée pour Marguerite de Parme en 1567, à propos de laquelle il avait déjà publié sur le présent blog. 

Nous remercions chaleureusement les participant·es et invitées pour la qualité des échanges, ainsi qu’Aurélie Gyselinck, Thibaut Foutreyn, Christine Aubry et l’Institut du Genre pour leur accompagnement. À bientôt pour la publication des résultats ! 

Programme

A propos des organisateur·ices

Agathe Bonnin (elle) est docteure en Histoire de l’art et en Études hispaniques par l’Université autonome de Madrid et CY Cergy Paris Université. Ses recherches doctorales ont mis en évidence la contribution des femmes à la culture visuelle et matérielle du culte à l’eucharistie à la cour d’Espagne au XVIIe siècle. Actuellement chercheuse postdoctorale au sein du projet ERC JestArt, elle étudie les représentations de corps jugés “extraordinaires” dans les cours européennes au XVIIe siècle, pour comprendre la production et les usages de ces images et leur place dans l’historiographie et le canon artistique – avec une attention particulière au genre performé par ces corps. 

Léon Rochard (il/iel) est chercheur postdoctoral au sein du projet Capt. Son profil est disponible sur le présent blog.

Compte rendu : « Le présent comme horizon temporel » conférence d’Adeline Desbois-Ientile

Conférence en ligne, 12 mars 2025

L’œuvre et la circonstance (XVe–XVIe siècles)

Billet rédigé par Laurie Boissenin

Lors d’une rencontre en ligne le 12 mars dernier, nous avons eu l’opportunité d’écouter Adeline Desbois-Ientile, invitée dans le cadre des expert meetings du projet. Maîtresse de conférence à la Sorbonne, cette spécialiste de l’histoire de la langue française a donné une intervention intitulée : Le présent comme horizon temporel : l’œuvre et la circonstance (XVe–XVIe siècles).

C’est avec une approche interdisciplinaire – entre littérature et histoire – que A. Desbois-Ientile aborde la question des écrits de circonstance autour de 1500, période de transition en raison de l’émergence de nouveaux médias dans l’espace public. L’étude de ces œuvres, dont le point d’origine est un événement contemporain, ou du moins récent, au moment de l’écriture lui permet d’interroger la manière dont les auteurs représentent le temps (passé, présent, voire futur), et cherchent à y inscrire leurs textes. Son intervention est structurée par un double corpus : les textes des rhétoriqueurs d’une part et les écrits des poètes de la Pléiade d’autre part. Elle identifie des points communs dans la visée, la portée et les dispositifs rhétoriques, mais souligne néanmoins une divergence dans leur considération de la configuration du temps. Si les rhétoriqueurs tendent à présentiser le passé, les poètes de la Pléiade, quant à eux, cherchent à historiciser le présent.

Les rhétoriqueurs : auteurs de circonstance

Écrivains polygraphes, à la fois poètes et prosateurs, les rhétoriqueurs ont pu, pour certains, détenir une charge officielle, à la cour de France ou de Bourgogne. Les « indiciaires » de la cour de Bourgogne, comme on les appelait, avaient notamment pour mission de rédiger une chronique de la vie politique de leur protecteur. Cette œuvre, devant servir la cause du prince, peut être qualifiée d’écrit d’actualité puisqu’elle est écrite en réaction directe aux évènements contemporains. Parallèlement, les rhétoriqueurs sont également les auteurs d’autres textes ancrés dans l’actualité de la vie curiale, traitant de thématiques focalisées sur la personne des princes – comme leurs décès, maladies ou guérisons – ou de sujets plus larges, comme le contexte politique international. Dans le cadre de sa conférence, Adeline Desbois-Ientile met l’accent sur trois rhétoriqueurs en particulier : George Chastelain (1415-1475), Jean Molinet (1435-1507), et Jean Lemaire de Belges (1473-1524).

Mémoire du passé : histoires et chroniques

L’intervenante interroge la fonction ainsi que la réception de ces textes : au-delà de la personne du prince, pour qui les rhétoriqueurs écrivent-ils ? Pourquoi ? Et dans quelle temporalité inscrivent-ils leurs écrits ? Afin de répondre à ces questions, elle mobilise le texte de Jean Lemaire de Belges, Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye (1511-1513). L’œuvre, dont le premier volume est adressé à Marguerite d’Autriche, se présente comme une grande fresque historique, couvrant le fil des générations de Noé à Louis le Débonnaire. Pourtant, et en dépit des apparences, cette œuvre est profondément ancrée dans son contexte socio-politique : d’une part, c’est le traité de Cambrai, signé en 1508, qui fournit le prétexte d’offrir de nouveaux loisirs à la noblesse, notamment la lecture. Faisant référence à ce contexte, Lemaire de Belges explique en effet vouloir « donner occupation voluptueuse et non pas inutile ausdictes dames de France en cueillant la substance de ceste euvre » (livre I, chap. I). Ainsi, le poète écrit pour ses contemporains et contemporaines. Comme le relève A. Desbois-Ientile, « le  lectorat projeté est un lectorat présentiste ». De plus, le récit historique est lui-même orienté politiquement. En particulier, en évoquant des ancêtres issus de Troie, l’auteur cherche à servir la cause politique de Marguerite d’Autriche. L’imaginaire d’une lignée fictive venant de Troie doit participer à susciter l’adhésion des sujets à sa régence, en même temps que justifier la politique de rapprochement de l’Empire et de la France dans le contexte du traité de Cambrai. Dans cette optique, le passé vient alors légitimer le présent. A. Desbois-Ientile parle ici d’un travail de remise en mémoire d’un évènement appartenant déjà à la mémoire collective contemporaine. A travers ce procédé, la conférencière observe un geste d’appropriation du passé par le rhétoriqueur.

 « pour donner occupation voluptueuse et non pas inutile ausdictes dames de France en cueillant la substance de ceste euvre » (livre I, chapitre I).

Jean Lemaire de Belges, Illustratuons de Gazle et singularitez de Troye, Lyon : Etienne Baland, 1511.

Spectacle du présent : constructions rhétoriques et allégoriques 

À côté de leur production historiographique, les rhétoriqueurs sont également les auteurs de récits allégoriques, sortes de mise en spectacle du présent. Ils y font usage de scènes d’énonciation fictionnelle dans lesquelles un locuteur imaginé se trouve dans un lieu fictif, imaginaire ou présenté explicitement comme rêvé. Le réel est ainsi mis à distance, ce qui est  aussi le cas dans les rares textes où l’auteur parle en son nom propre. A. Desbois-Ientile y constate une mise en retrait de la voix de l’auteur. À travers des stratégies rhétoriques de distanciation, les rhétoriqueurs mettent en scène des évènements réels sous le voile de la fiction. La Couronne margaritique, par exemple, a été rédigée par Jean Lemaire à l’occasion de la mort de l’époux de Marguerite d’Autriche : l’œuvre s’ouvre sur une saynète fictionnelle, représentant le jeune comte poursuivi par la Mort en personne, pour aborder ensuite la figure de la veuve qui fait l’objet d’un autre développement allégorique rendu cohérent par la triple image de la couronne. Lire l’œuvre comme le récit de la mort du duc, ou un simple éloge de la veuve rédigé par un poète stipendié, serait réducteur. En réalité, l’œuvre pourrait viser à démontrer l’aptitude de Marguerite d’Autriche à gouverner les Pays-Bas. À nouveau, l’horizon est le présent.

Le terme clé exprimant la conception temporelle des rhétoriqueurs est sans doute celui de mémoire. Par leurs récits allégoriques, ils contribuent à forger la mémoire du présent pour leurs contemporains ; par leurs récits historiques, ils sont aussi les passeurs de la mémoire du passé. Tels des porteurs de flambeaux dans une course de relais, ils envisagent cette transmission comme celle d’un père à son fils. De ce fait le passé est toujours actualisé, ramené au présent qu’il vient éclairer. L’horizon reste présentiste.

Poètes de la pléiades : historiciser le présent en vue du futur

Tout comme les rhétoriqueurs, les poètes de la Pléiade ont cherché la protection des princes et écrit à propos d’évènements qui rythment la vie de la cour et plus largement du royaume. Une partie de leurs textes s’inscrit dans l’actualité de la cour, qu’il s’agisse de naissances, de décès, d’entrées royales, ou encore de victoires ou défaites militaires. Ils participent également à l’élaboration des fêtes de cour par la rédaction de textes destinés à être déclamés par des personnages ou représentés sur le décor. Ce sont à ce titre des poètes de l’actualité, inventeurs de fêtes et de divertissements. Comme les rhétoriqueurs, ils recourent eux aussi à l’allégorie et la délégation de la parole pour diffuser des messages politiques. À cet effet, Pierre de Ronsard (1524-1585) fait par exemple parler des sirènes énonçant une prophétie à l’attention du roi. Écrite à l’occasion d’une fête pour lundi gras en 1564, la pièce est publiée dans ses Élégies, mascarades et bergeries.

Toutefois, contrairement à leurs prédécesseurs, les poètes de la Pléiade réfléchissent aussi spécifiquement au statut de poète de cour. La problématique de la liberté de la parole poétique – question délicate puisque leur statut dépend de la reconnaissance du prince – fait partie de leurs considérations principales et modifie nécessairement la façon dont ils cherchent à se positionner en tant que poètes et à inscrire leurs œuvres dans le temps.

Un discours de rupture 

Tenant un discours de rupture, ces poètes rejettent l’héritage poétique français. La Deffence et illustration de la langue françoyse de Du Bellay est très claire à cet égard : le poète qualifie d’« épiceries qui corrompent le goût de notre langue » les œuvres écrites en français par ses prédécesseurs, mais aussi celles de ses contemporains qui recourent encore aux formes poétiques anciennes. La généalogie des poètes de la Pléiade est conçue à l’horizontale, et non pas à la verticale comme chez les rhétoriqueurs. Ces poètes promeuvent l’amitié d’un petit groupe de pairs contre l’héritage des pères. Les poètes de la Pléiade se considèrent comme un groupe de contemporains : le temps, le présent, est alors partagé et non pas relayé.

Reconfiguration du temps

Ce changement s’inscrit dans un contexte de revalorisation des auteurs antiques, caractéristique de la Renaissance. La redécouverte de manuscrits antiques et le développement de la philologie confèrent une nouvelle profondeur au temps, donnant l’illusion d’une transmission directe et intégrale des œuvres du passé antique. En accord avec cette tendance, Adeline Desbois-Ientile relève la présence beaucoup plus forte de motifs antiques et mythologiques dans les dispositifs allégoriques des poètes de la Pléiade. Elle met en relation la présence de ces motifs avec la « doctrine de l’imitation » qui repose sur un processus d’appropriation, et dont la fonction ne serait pas de faire revivre le passé, mais plutôt d’historiciser le présent. Cela passe par l’écriture en français d’odes, d’hymnes ou d’épopée, par la représentation « à l’antique » de l’auteur lui-même en poète couronné de lauriers, ou encore par des déguisements et des rites antiques que les poètes évoquent dans leurs textes. Dans ces différentes manifestations, la ressuscitation des lettres antiques ne viserait pas tant à faire mémoire du passé qu’à donner une nouvelle épaisseur historique au présent en le constituant lui-même en objet mythique.

Cette appropriation du passé va de pair avec l’importance grandissante de la place du poète dans la narration, et du futur comme mode temporel. L’utilisation du pronom personnel « je », dorénavant plus fréquente, permet au poète d’affirmer sa propre voix et de l’inscrire dans un horizon temporel qui déborde le lectorat constitué par ses seuls contemporains. Désormais, il ne s’agit pas uniquement d’assurer la survivance du contenu, mais la survie littéraire du poète lui-même.

Madame, je serois ou du plomb ou du bois,

Si moy, que la nature a fait naistre François,

Aux siecles advenir je ne contois la peine,

Et l’extreme malheur dont notre France est pleine.

Ronsard, Pierre, Continuation des discours des Miseres de ce temps, Paris : Gabriel Buon, 1563.

Deux programmes temporels : entre présentiser le passé et historiciser le présent

Au travers de sa démonstration, Adeline Desbois-Ientile identifie donc deux programmes temporels différents. Le premier, celui des rhétoriqueurs, vise à présentiser le passé afin d’en faire un objet de mémoire mis au service d’enjeux contemporains. Les faits passés sont inscrits dans une continuité temporelle aboutissant au présent. Les textes sont pensés comme relayés de génération en génération, le poète s’efface alors derrière la construction et le partage de la mémoire, qui demeure au premier plan. Le deuxième, appartenant aux poètes de la Pléiade, tend à historiciser le présent afin d’en faire un objet de gloire, plus que de mémoire. Le présent est mis en relation avec un passé qui est avant tout choisi pour la valeur qui lui est donnée. À ce titre, le passé antique forme un réservoir d’idées et de formes que le poète peut reprendre pour parer le présent, en même temps que pour mettre en avant sa propre figure auctoriale, celle d’un futur poète antique pour les lecteurs à venir.

Colloque : Fragments de présents passés : les imprimés éphémères à l’honneur à Genève

Du 10 au 11 avril 2025 se tiendra à l’Université de Genève le deuxième congrès international «La longue vie des imprimés éphémères»

DESCRIPTIF

Genève, ville importante pour l’histoire de l’imprimerie européenne, est également le lieu de conservation de plusieurs collections de feuillets francophones et anglophones, de pliegos de cordel espagnols et d’imprimés brésiliens. Ce congrès se propose de faire connaître la richesse de ces fonds, de faire le point sur la recherche actuelle sur la question des imprimés éphémères (aussi qualifiés d’imprimés bon marché, de large circulation, etc.) et d’aborder cette production sous un angle transnational avec un spectre chronologique large, allant du XVe au XXIe siècle.

Les axes de recherche qui ont été retenus pour cette rencontre interdisciplinaire sont les suivants :

1) Le rôle de l’image

2) Propagande et censure 

3) L’actualité de la recherche

PROGRAMME

Cette manifestation, organisée par Constance Carta (Université de Genève), Thalia Brero (Université de Neuchâtel) et Cristina R. Martínez Torres (Université de Genève), prendra place à l’Espace Colladon, Rue Jean-Daniel-Colladon 2, 1204 Genève.

Consulter le programme

Deux membres de l’équipe du projet Capturing the Present y présenteront leur recherche : Alexandre Goderniaux et Marie Verbiest.

Conférence : “Le présent comme horizon temporel” – Adeline Desbois-Ientile (12 mars 2025)

L’œuvre et la circonstance (XVe-XVIe siècles)

Dans le cadre du programme des expert meetings de notre projet, Adeline Desbois-Ientile (maîtresse de conférences à l’UFR de langue française de Sorbonne université et membre de l’équipe 4509 STIH (Sens, texte, informatique, histoire)) fera une intervention intitulée : ‘Le présent comme horizon temporel’ : l’œuvre et la circonstance (XVe-XVIe siècles)’.

HORAIRE & LIEU

Mercredi 12.03 : 14h15 – 16h

Séminaire online

contactez marije.osnabrugge@unil.ch pour obtenir le lien

DESCRIPTIF

L’actualité occupe une place de choix dans la production historiographique et poétique des XVe et XVIe siècles, qu’elle soit l’événement motivant la rédaction d’une œuvre dite de circonstance ou constitue le contenu même du texte. Écrire l’actualité est même la mission de certains auteurs, qui bénéficient de charges d’historiographe dédiées ou d’une protection qui leur impose en contrepartie des devoirs. Des rhétoriqueurs aux poètes de la Pléiade, les pièces de circonstance liées à la vie de la cour foisonnent. Et pourtant, dans les 50 à 100 ans qui les séparent, ces auteurs mettent en œuvre un programme temporel différent, aussi bien dans la représentation qu’ils donnent du passé ou du présent, que dans leur manière d’inscrire leurs propres textes dans le temps. Je m’intéresserai ici plus particulièrement à la temporalité de la réception telle qu’elle est programmée par les auteurs. Autrement dit : pour quelle communauté temporelle ces historiographes et poètes écrivent-ils ? Et comment cette projection transparaît-elle dans les choix qui sont faits en matière d’écriture ?

Call for papers – Conference : Present in the City. Urban Temporalities and rhythms in Northwestern Europe (14th-17th centuries)

Lille, October 1-3, 2025

FR

Researchers wishing to take part in this event are asked to send a short CV, a title and a 300-word summary of their paper by February 15, 2025.

Contact : elodie.lecuppre@univ-lille.fr, sebastian.hackbarth@univ-lille.fr, annefrederique.provou.etu@univ-lille.fr

Languages

French/English (a passive knowledge of French is welcome for exchanges).

Field of Study

History, Art History, Literature, Environmental History, History of Emotions, Gender Studies, Archaeology.  

Description

“Temporalities are a common code for deciphering space and giving an account of a complex, contextualized world”. This quotation from geographer Françoise Lucchini (2015) opens up an original reading of urban space, considered in the rhythm of its own pulsations. The city, as a space that is built, developed, inhabited and conceived, has been the subject of numerous studies, which have occasionally introduced a temporal dimension to their reflections, enabling us to better grasp the dynamics of its evolutions and urban practices. However, it has to be said that the “sense of time”, captured in the rhythms of daily life and the planned organization of places, has attracted more attention from geographers, urban planners, sociologists and historians of the 19th and 20th centuries. The acceleration of time induced by industrialization, the great urban metamorphoses that accompanied it and the development of new technologies undoubtedly makes it easier to take hold of this elusive material that is time and to forge a presentist “regime of historicity”, supposedly specific to the contemporary period, according to the expression conceived by François Hartog (2003). 

This expression has become so popular that it now seems obvious and indisputable that not only is “presentism” a fact of our modernity, but also that we should necessarily be disappointed by it. And yet, for several decades now, Peter Burke’s (2004) commentary on Jacques Le Goff’s pioneering observations on “merchant time” has been inviting us to explore the living matter of medieval and early modern cities, to better understand the meaning of the multiplicity of temporalities concentrated in a single place, and to question the relationship between the “field of experience” and the “horizons of expectation” of medieval communities (Koselleck 1979). There is thus another cultural history of time to be written, in which forms of presentism other than the one that prevails today may have asserted themselves. 

At least, that’s the idea behind this meeting, part of the SNSF-Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)”. The aim is to capture not only the measurement of present time, but also the feeling of its passing,which so troubled the mind of Saint Augustine and all those who strove to define it. The question of subjectively experienced time may seem trivial. But placing it in a particular context, determined by as many parameters as places, social status, ages, activities, individual or collective ambitions, political or economic imperatives, etc., gives it all its richness and fulfils the wishes of Marc Bloch, for whom history must approach “the human moment when these currents tighten in the powerful node of consciences” (Bloch, 1949). In the comparison offered by a vast Western urban Europe, which will support studies more specifically dedicated to its northern part, in order to grasp its specificities, the aim of this meeting is to observe city dwellers caught up in the game of multiple temporalities that cross them and feed their sense of belonging or exclusion to different social groups. 

How do city dwellers (and those who pass through them) live in the present? How do they share this individual experience within the communities to which they refer or are assigned? Can we speak of time communities , shaped by the contours of a social group, political membership or shared faith? What degree of awareness and what cultural foundation underlies this apprehension and representation of the present, considered as much for its own sake as for the past it synthesizes and the future it heralds? These are just some of the questions that will be addressed. Daily rhythms, the dynamics of events, intimate time, risk control and the impact of accidents, the suspension of action – these are just some of the perspectives that will enable historians of practical sources, literature and images to examine the city as lived and thought in the present(s) of those who live in it. 

Scientific Committee

Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne).  Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles). 

Organization

S. Hackbarth, É. Lecuppre-Desjardin, A.-F. Provou

Appel à communication – Colloque : La ville au présent. Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)

Lille, 1-3 octobre 2025

EN

Les chercheuses et chercheurs qui souhaitent participer à cette rencontre sont priés d’envoyer un court CV, un titre et un résumé de leur proposition de communication de 300 mots avant le 15 février 2025.

Contacts : elodie.lecuppre@univ-lille.fr, sebastian.hackbarth@univ-lille.fr, annefrederique.provou.etu@univ-lille.fr

Langue

Français/Anglais (une connaissance passive du français est souhaitable pour nourrir les échanges).

Disciplines

Histoire, histoire de l’art, littérature, histoire environnementale, histoire des émotions, gender studies, archéologie.

Description

« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.  

Cette expression, on le sait, fait florès, si bien qu’il paraît désormais évident et incontestable que non seulement le « présentisme » est un fait de notre modernité mais aussi qu’il faudrait nécessairement s’en désoler. Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979). Il y aurait ainsi une autre histoire culturelle du temps à écrire, où d’autres formes de présentisme que celle qui prévaudrait aujourd’hui ont pu s’affirmer.  

C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.  

Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.  

Comité scientifique

Jan Blanc (Université de Lausanne), Thalia Brero (Université de Neuchâtel), Estelle Doudet (Université de Lausanne), Elodie Lecuppre-Desjardin (Université de Lille), Marije Osnabrugge (Université de Lausanne).  Marc Boone (Université de Gand), Marie Bouhaïk (EHESS), Matthieu Caesar (Université de Genève), Ingrid Falque (UC Louvain-la-Neuve), Gaëtane Maës (Université de Lille), Mélanie Traversier (Université de Lille), Mathieu Vivas (Université de Lille) Alexis Wilkin (Université Libre de Bruxelles). 

Organisation

S. Hackbarth, É. Lecuppre-Desjardin, A.-F. Provou