Paris, BnF, ms. fr. 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (Siège de Château-l’Hermitage, 1439) (3e quart du XVe s.)
« Si l’on ne cessait jamais de renouveler les sciences, on y trouverait toujours quelque chose de nouveau ». Quel chercheur pourrait contredire ce propos tenu, dès le prologue, par l’auteur de l’œuvre intitulée Le Jouvencel ? Si le constat peut paraître d’évidence, il faut d’emblée souligner son ambition (ré)novatrice et (ré)inventive, formulée dans la seconde moitié du XVe siècle dans un « petit traité narratif » qui se situe à la croisée des genres :
de jour en jour et de plus en plus, croissent les engins (l’intelligence, la compréhension) des hommes et renouvellent les manières de faire ; (car, ainsi que le temps se renouvelle, ainsi viennent les nouvelletez ; ) et sont trouvés de present plusieurs choses et engins subtilz, desquelz les autres n’avoient point d’usaige ne de congnoissance, par quoy me semble mon œuvre estre aucunement prouffitable1.
Le temps passe et transporte avec lui la richesse des expériences passées et des connaissances acquises. Tel est le constat clair et affirmé qui permet à l’auteur de justifier l’utilité de son projet. Celui-ci est didactique et doit servir à tous ceux qui, « suivant les aventures merveilleuses de la guerre », voudront « tousjours bien faire et acroistre leur honneur et hardement (leur bravoure) de mieulx en mieulx ». L’auteur rédige ainsi un ouvrage consacré à l’art de la guerre, admise dès les premières lignes comme l’immémoriale compagne du commerce des hommes. Mais si la guerre n’est pas chose nouvelle, elle n’est pas non plus chose exacte :
pour ce que la guerre est telle qu’il fault besongner selon le loysir qu’on a, et le fault prendre aucuneffois froit, aucuneffois chault.2
Cela implique une surveillance accrue dans la préservation de l’honneur, valeur traditionnelle et structurante de la société médiévale, qui doit faire face, dans les vicissitudes de la guerre, à lavariabilité des circonstances et à l’évolution des manières de faire.
Si le Jouvencel a attiré de façon particulière mon attention dans le cadre des réflexions que je mène au sein de l’équipe Capturing the present, c’est parce qu’il articule de façon remarquable l’enseignement traditionnel des exempla, des modèles perpétués de la Bible et de l’Antiquité, aux connaissances acquises et renouvelées sur les champs de bataille de l’actualité. Mais c’est aussi parce que l’impondérabilité qui est propre à la diversité des cas et qui nourrit l’incertitude de la guerre, telle qu’on pouvait la redouter, apparaît sous les traits d’une fortune qu’il n’est plus impossible de guider. Ces considérations, valorisant le moment présent comme celui d’une réévaluation constante de la situation, marquent dans la littérature didactique traditionnelle de la fin du Moyen Âge un tournant, en même temps qu’elles proposent une nouvelle articulation entre la valeur référentielle d’un passé édifiant et la perspective d’un futur plus que jamais contingent.
L’auteur s’appuie sur des références bibliques (Genèse, livre des Rois) pour souligner l’imperfection du monde et la nécessité de la chevalerie pour protéger le peuple. Il complète cet enseignement traditionnel parson expérience personnelle, acquise au service du roi de France :
Et, pour ce que, des ma jeunesse, j’ay sieuvy les armes et frequenté les guerres du très crestien roy de France, mon souverain seigneur, en soustenant sa querelle de tout mon petit povoir, j’ay peu veoir par l’espace de long temps plusieurs et diverses manières de faire que les jeunes et nouveaux venus ne puent pas sçavoir de prime face. Car je puis dire, et en ce disant suis esprouvé, selon les anciens dictateurs, orateurs et historieurs, que la conduite de la guerre est artifficieuse (qui demande du savoir-faire) et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance3.
Son témoignage valide ainsi son traité, qui allie savoir traditionnel et expérience concrète.
Le texte suit la structure tripartite aristotélicienne (gouvernement de soi, de la famille, de la cité), mais l’auteur y intègre des exemples contemporains, suivant principalement la vie de Jean de Bueil (v.1404-1477), chevalier et supposé auteur du Jouvencel. On ne saurait, dès lors, et comme il le dit lui-même dans le prologue, l’accuser de vouloir « faire de vieil bois nouvelle maison ». À plus d’un titre, le Jouvencel est le fruit d’une tradition didactique, pleinement imprégnée de contemporanéité.
La vie posthume du Jouvencel4, témoigne de cette capacité d’actualisation. Le Jouvencel reflète les réalités militaires des XIVe et XVe siècles, marquées par des défaites comme Crécy, Poitiers ou Azincourt. L’esprit chevaleresque cède la place à un esprit militaire5, où la stratégie repose sur l’analyse du présent :
La guerre est artifficieuse et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance6.
Les décisions doivent s’adapter à la situation immédiate :
Et, selon voz nouvelles et la puissance que le Roy pourra trouver, nous besongnerons. Car icy on ne peult conclure telles choses ; et fault qu’elles se concluent sur les lieux et selon ce que on treuve. Et tous ceulx qui en veullent autrement parler, fault qu’ilz devinent. Car les disposicions des choses donnent le conseil ; et icy on ne les peut savoir.7.
Ceux qui ne prennent pas ces précautions prennent le risque de « deviner », ou comme il est encore dit par ailleurs, de « jouer à quitte ou double ». Or, l’art de la guerre, qui ne permet pas que l’on joue à quitte ou double, semble être le domaine par excellence où compte la saisie du présent ; mais où ce présent, prédominant dans la stratégie, est indissociable de l’objectif et espoir futur que constitue la victoire, étape nécessaire, quand la guerre est juste, pour « le bien de la chose publique » qui conditionne la conduite des chevaliers.
Le lien entre les notions d’expérience et d’attente n’est pas ici sans nous interpeller, ni sans nous rappeler certaines réflexions sur le temps historique : « Tout homme, toute communauté humaine dispose d’un espace d’expérience vécue, à partir duquel on agit, dans lequel ce qui est passé est présent ou remémoré, et des horizons d’attente, en fonction desquels on agit. »8 Le rapport entre expérience et attente est précisément pour Reinhart Koselleck ce qui permet de thématiser le temps historique (ie de reconnaître les multiples temps de l’histoire) en liant le passé et le futur.
Or, entre les modèles et exemples du passé et les objectifs poursuivis, le Jouvencel illustre le conflit entre l’éthique chevaleresque et l’efficacité militaire. Alors que les Miroirs des princes prônent la vertu et le bien commun, ce traité privilégie la victoire, même si elle implique des moyens discutables. Par exemple, lorsque le Jouvencel tolère la possibilité de prendre une ville par trahison pour remporter une victoire à moindre coût, « car il fault que la guerre se demaine en maintes manières ». Cette tension reflète une nouvelle perception du temps, où le présent et l’efficacité priment sur les idéaux traditionnels.
Dans Le Jouvencel, la prise de cette ville est décrite à travers un dialogue qui souligne son caractère improvisé, ancré dans l’instant. Cette spontanéité évite au roi et au Jouvencel de tomber dans l’immoralité, malgré l’idée que la guerre corrompt toute justice et tout ordre juridique9.
Le terme « fortune » prend alors une dimension ambivalente : il désigne surtout les aléas du destin, souvent favorables (« bonne fortune »), et moins fréquemment les difficultés. Surtout, il met en lumière une conception du temps où le présent est crucial. Le héros est encouragé à « chasser sa bonne fortune » ou à « poursuivre sa bonne fortune », c’est-à-dire à profiter des circonstances pour avancer, tout en se préparant activement (par exemple, en rassemblant des ressources).
Si cette vigilance est requise et si elle est ainsi recommandée, tout au long du traité, c’est parce qu’il est impossible de connaître ce que le futur réserve. Citons un passage éclairant sur ce point (qui retranscrit l’avis collégial des conseillers consultés par le Jouvencel – la collectivité ayant pour vocation de traduire la sagesse de l’opinion délivrée) :
Le Jouvencel : Véez-cy le cas, qui est grant. (…) C’est grant chose à moy de conseiller le Roy, qui ne fuz oncques de son conseil jusques à maintenant ; et aussi les choses sont avantureuses. Et voit-on aucuneffoys le temps cler, qui après se obscursist. (…)
Les conseillers : Tous à une voix dirent : « Toutes les choses de ce monde sont soubz la main de Dieu, et des choses à venir vous ne sauriez conseillier le Roy ne vous-meisme ; et fault prendre ce que on voit. Nous voyons que le Roy n’eust oncques si grant entrée sur ses ennemyz qu’il a de present ; et, pour ce, nous sommes tous d’oppinion et avons esté et en avons plusieurs foys parlé ensemble que le Roy doit venir. Car on doit chassier sa bonne fortune, quant elle vient, et ne doit-on pas laisser passer le bonheur par devant sa porte sans le recueillir ; et, quant on le laisse aller, il n’y retourne jamaiz voullentiers. »10
Face à l’incertitude de l’avenir, il faut agir sur le présent. Bien que Dieu maîtrise tout, l’homme a la capacité d’influencer son destin en restant vigilant. Ainsi, « Dieu et fortune » ne sont pas synonymes : la fortune dépend aussi de l’action humaine. La leçon est claire : il faut saisir les opportunités quand elles se présentent, car elles ne reviennent pas toujours.
BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le duo « Dieu et Fortune », dans le Jouvencel, introduit de façon subtile la superposition des logiques (théologique, philosophique, politique) et la complexité d’une nouvelle relation au futur. Plus encore, la possibilité de « saisir la fortune » exprime la possibilité d’agir contre le temps, de le changer, par l’action humaine.
La seconde moitié du XVe siècle voit ainsi émerger, dans le discours politique et militaire (celui de la victoire et de la souveraineté), le vocabulaire d’un présent capable de rebattre les cartes d’un futur, et capable pour cela de s’affranchir (non sans gêne) d’une norme héritée du passé pour redéfinir « ce qui est bon » en fonction des objectifs à poursuivre.
À Venir
Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Dans ce traité dédié à l’art de la guerre, la valorisation du présent se traduit par celle de l’expérience, de la contingence et de la variabilité des circonstances. Cette étude a été présentée et développée dans le cadre de la journée d’étude organisée à l’université de Lille par le laboratoire CECILLE : « Passsé, présent, futur : ouvrir les possibles (Mondes romans) » (03/04/2026). Elle fera partie d’un article sur le rapport du gouvernement princier au futur, publié dans le cadre de mon postdoctorat.
Sources iconographiques
BnF, ms. fr 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (3e quart du XVe s.)
Bnf, ms. fr. 43, fol.37r., Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse (milieu XVe siècle)
Éditions des sources
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018.
Bibliographie sélective
Allmand Christopher, « Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle », Revue historique, N° 123, 1999/3, p. 463-482.
Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12.
Pinto-Mathieu Elisabeth, « Charles VII et la figure royale dans le Jouvencel de Jean de Bueil », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p.151-164.
Ribémont Bernard, « Le Jouvencel de Jean de Bueil. Un texte hybride mâtiné d’aristotélisme », Le moyen français, 87, 2020, p. 173-186.
Szkilnik Michelle, « Écrire l’histoire dans les interstices de la fiction : Le jouvencel », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p. 245-258.
Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022.
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889, ici t.1, p. 17. Autre édition : Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018. [↩]
Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.
Mercredi 1er octobre2025
Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».
Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.
Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/
Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.
Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.
Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.
Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.
L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.
Jeudi 2 octobre2025
Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.
Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).
La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.
La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.
Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.
La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.
Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.
La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona »a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.
L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.
La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée.
La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée «Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.
Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.
Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.
Vendredi 3 octobre 2025
La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).
La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.
La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.
Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique.
Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).
La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.
La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.
Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).
La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.
La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.
Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.
La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic(Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.
Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.
La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.
Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.
BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF
Alors que la perspective prochaine de « Présents prodigieux » imprègne toute l’équipe de Capt, en quête de merveilleux, mon attention revenait récemment sur un texte particulier, composé au XVe siècle par les deux premiers indiciaires de la cour de Bourgogne. La Recollection des merveilleuses advenues en notre temps, initiée par George Chastelain, poursuivie par Jean Molinet (le tout entre 1464 et 1496), organise en vers un ensemble d’événements choisis pour leur caractère extraordinaire. Le texte est connu, mais l’actualité du projet me poussait alors à le relire à la lumière de l’émerveillement que seuls les prodiges occasionnent.
Cet émerveillement, en effet, est teinté de l’étonnement que l’inattendu, combiné à l’inexplicable, engendre chez celui qui le voit ou l’entend. L’exemple topique des comètes permet ainsi à Chastelain d’exprimer son inquiétude quant à leur signification1 :
J’ay vu deux, trois commettes manifester au ciel, Et d’estranges planettes Plus amères que fiel, Dont les fins non congnues Sont d’esbahissement ; Mais de leurs advenues N’est nul vray jugement.
Ces prodiges signifient, pour l’indiciaire bourguignon, l’annonce d’un avenir incertain dans un monde changeant. À l’instar des comètes, ils témoignent d’un univers traversé de merveilles, révélatrices d’un mystère non encore dévoilé. Quand Molinet donne à ses strophes une teinte plus franchement politique2, Chastelain entretient l’incertitude d’une marge toujours mouvante entre observation et interprétation. Dans son écriture du prodige, « la difficile fixation du sens » est renforcée par le mélange des strates temporelles et l’instabilité manifeste du monde3. Le futur, pour l’historiographe habitué de politique, est-il donc tout à fait opaque et imprévisible ?
Dans les quarante-trois premières strophes rédigées par Chastelain, ces « merveilles » choisies, qui sont des événements survenus à partir de 1429, correspondent à plusieurs catégories :
Les unes sont piteuses Et pour gens esbahir ; Les autres sont doubteuses De meschiefs advenir ; Les tierces sont estranges Et passent sens humain, Aucunes en louanges, Aultres par aultre main.
Pitoyables (« piteuses »), inquiétantes (« doubteuses »), ou inconnues et mystérieuses (« estranges »), ces affaires n’en ont pas moins de raisons de figurer parmi ce florilège qui se veut sensationnel. Dans les vers de Chastelain cependant, les prodiges liés aux phénomènes naturels se résument à deux strophes, consacrées l’une au tremblement de terre de novembre 1456 (p. 197), l’autre aux comètes déjà citées. Un seul prodige est humain et concerne un jeune homme possédant toutes les sciences (p. 191). Chacun d’eux renvoie à ce que le prodige, étymologiquement, signifie : un signe potentiel de l’action divine, dont le sens, qui échappe aux hommes, sera révélé plus tard. De ces prodiges, tournés vers le futur, se distinguent les événements étonnants qui suscitent pour leurs témoins l’étonnement, l’admiration et surtout la réflexion. Ce sont les « merveilles », vécues et partagées dans le temps présent, mais qu’une valeur exemplaire, portée par la mémoire, permet de dépasser.
Elles concernent surtout des faits militaires, des avènements, des chutes spectaculaires, la majorité étant consacrée pour chaque strophe, ou presque, à une personnalité de l’époque. Peu de noms sont explicitement cités, aucune date n’est donnée. Tantôt l’auteur déplore les défauts de moralité (Agnès Sorel, le comte Jean V d’Armagnac) ; tantôt il décrit les fins tragiques et spectaculaires (Jacques d’Écosse, Jacques Cœur), ou les ascensions étonnantes (Jeanne d’Arc, Amédée VIII de Savoie). Le bestournement du monde est manifestement pluriel4. L’enchaînement rapide (souvent une strophe par cas) n’est pas toujours chronologique. Combiné à la réduction voire à l’absence de contexte, il donne l’impression d’une époque partagée (« notre temps ») où tout est possible et où se croisent pêle-mêle les destins les plus inouïs.
Si l’instabilité se pare des atours d’une fortune changeante et insaisissable, une seconde lecture nous invite pourtant à remettre cette inconstance en question. En évoquant Jacques Cœur, qui s’éleva « par mistère » et chuta « par fortune », Chastelain ne veut-il pas aussi critiquer l’ascension de ceux qui s’élèvent indûment (et le mystère serait plutôt là), pour en venir à la conclusion, somme toute logique, d’une roue de Fortune qui ramène fatalement au plus bas ? Notons que le Bourguignon ne manque pas, au passage, l’occasion de donner à cette « fortune » la consistance d’un homme (et l’inconstance d’un roi) dont l’ingratitude même a mis la roue en mouvement5 De la même façon, « l’estrange », c’est-à-dire ce soi-disant merveilleux que suggèrent les premiers vers (« Qui veult ouyr merveilles / Estranges raconter ? ») et qui semble à première vue conduire vers le champ de l’incompréhensible, n’est pas sans laisser transparaître parfois une réalité plus simplement humaine, dictée par les tribulations de la vie politique et ses brutalités. Plus qu’une perte de sens, c’est une rupture profonde avec l’ordre établi et les valeurs qui le fondent. Ainsi de Gilles de Bretagne, qui fut étranglé « par mode estraigne », mais de « l’adveu de son frère » (le duc François Ier) : ce dernier devant finir, non moins logiquement, par en mourir « de mort amère »6.
À bien y regarder, par ailleurs, l’indiciaire bourguignon ne semble pas si farouchement opposé à tous les revirements possibles, notamment lorsqu’il s’agit de valoriser son duc. C’est bien à Philippe le Bon, ce « prince soubs la nue le plus victorieux », que revint le mérite d’avoir réussi à soumettre une Gand jusqu’alors invaincue : « Dont cas de telle gloire / Ne fut, passé mil ans » (p.194-5). Et c’est auprès du même puissant prince que le dauphin de France dû « prendre umbroyance » (chercher refuge), forcé qu’il fut de fuir « son sourgeon » et son propre royaume (p. 197).
Certaines figures possèdent même une vertu suffisamment exceptionnelle pour justifier leur promotion. La mort soudaine et inexpliquée de Ladislas de Hongrie (« Ne sçait-on par quel tour »), permit l’avènement d’un Mathias Corvin, homme de « basse origine » (selon Chastelain) mais non dénué de vertu : « Luy mort, prit la couronne / Un pauvre compagnon, / Vertueuse personne / Et de très-grant renom » (p. 196). Un nouveau type de prince paraît en Europe, auquel le mérite, celui d’une pratique efficace du pouvoir, permet de s’élever. À Francesco Sforza, « povre routier » qui sut conquérir Milan et en tirer plus grand honneur et réputation qu’un roi vrai héritier, Chastelain admet ainsi que soit due « La gloire de l’arroy, / Car a vertu congnue / Vaut couronne de roy » (p. 193).
Ainsi, l’éclat des merveilles rapportées par Chastelain n’occulte pas celui de parcours humains qui, heureux ou malheureux, furent avant tout guidés par une volonté individuelle. Les temps (représentés et rappelés par l’emploi anaphorique de la première personne : « j’ai vu ») voient s’élever et retomber des hommes et des femmes qui ont su se montrer capables de profiter d’une situation donnée afin de s’illustrer. Le regard d’un témoin qui, plus qu’il ne voit, donne à voir, renforce l’expression d’une contemporanéité qui rassemble par le vécu et la mémoire des événements partagés. Les traits de l’aléatoire ou de l’accidentel apparaissent dès lors comme le décor merveilleux du réel visible par tous. Les événements décrits sont sans doute bien « merveilleux » au sens exceptionnel du terme, mais ils ne sauraient être réduits au rang des accidents que seul le hasard provoque. Ils sont les manifestations d’un temps qui accélère, voyant s’illustrer l’opportunité politique et la capacité des hommes à s’en saisir.
À VENIR
Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Le thème des « merveilles », observées par l’historiographe des ducs de Bourgogne « en son temps », lie à la question de la contemporanéité celle d’une expérience plus vive du présent politique. Il me permet ici d’aborder l’un des nombreux enjeux des « Présents prodigieux » que le colloque de Lausanne se proposera d’étudier.
BIBLIOGRAPHIE
Armstrong Adrian, Kay Sarah, Une Muse savante ? Poésie et savoir, du Roman de la Rose jusqu’aux grands rhétoriqueurs, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 82-83.
Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95.
Doudet Estelle, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, H. Champion, 2005
Frieden Philippe, « Les vers d’autrui: la Recollection des merveilleuses advenues de George Chastelain et Jean Molinet », Le moyen français, 88-93, 2023, p. 195-214
Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485
Georges Chastelain, Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, Beussner, 1863-1868, 8 vol., t.7, p. 187-202, ici p. 201. Les citations suivantes sont faites d’après cette édition, qui ne donne cependant que la contribution de George Chastelain, sur laquelle se concentre ce billet. Pour l’ensemble de l’œuvre, avec la continuation de Jean Molinet, voir l’édition suivante : Jean Molinet, Faictz et dictz, éd. Noël Dupire, Paris, Picard, 1937-1939, 3 vol., t.1, p. 284-334. [↩]
La comète apparait plus clairement, pour Jean Molinet, comme un signe annonciateur politique : Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485, ici p. 471-2. [↩]
Sur le signe prodigieux dans l’écriture de Chastelain, voir Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 615-622. Sur l’utilisation et l’intérêt rhétorique des comètes, entre la Chronique et la Recollection, et dans son rapport à l’écriture de Jean Molinet, voir également Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95. [↩]
Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain, op. cit., p. 324. [↩]
« Puis ay vu par mistère / Monter un argentier, / Le plus grand de la terre, / Marchand et financier, / Que depuis par fortune / Vis mourir en exil, / Après bonté mainte une / Faite au roi par ichil », George Chastelain, Œuvres, t.7, p. 190-191. [↩]
« Un Gilles de Bretaigne, / Nepveu au roi Charlon, / Vis-je, par mode estraigne, / Estrangler en prison, / Par l’adveu de son frère, / Qui, cité devant Dieu, / Mourut de mort amère / En fondant comme sieu », ibid., p. 192. [↩]
L’an de grâce 2025, 4 jours avant le dimanche des Rameaux, la tressçavante Marion Pouspin a fait halte en la bonne ville de Lausanne.
Professeure agrégée, docteure en histoire et civilisations de l’EHESS et actuellement chargée de cours à l’Institut Catholique de Paris, Marion Pouspin mène des recherches qui portent principalement sur la circulation de l’information et les imprimés dans l’Europe de la première modernité. Sa conférence, sur les nouvelles imprimées dans le royaume de France aux XVe et XVIe siècles, fait actualité au sein des recherches menées en ce moment dans le cadre de notre projet et ce présent compte-rendu, en écho, devient une « nouvelle » à l’ère du numérique.
Gallica BnF
Marion Pouspin nous invite à considérer les occasionnels relatant des événements par le prisme de leur écriture spécifique du temps présent. En analysant la matérialité, les modalités de production et de diffusion de ces documents ainsi que leur contenu, elle s’interroge ainsi sur la manière dont les sphères du pouvoir s’emparent des faits récents dans le royaume de France.
Les nouvelles imprimées sont produites pour la plupart en langue vernaculaire et vendues à bon marché à un large public ; la brièveté de ces textes et la hâte avec lesquels ils sont composés leur permet de sortir des presses très rapidement. Certains historiographes et chroniqueurs comme Jean Molinet reprennent même certaines de ces informations au sein de leurs propres chroniques. La production de ces feuilles d’actualité est concentrée principalement à Paris (50 % du corpus) mais aussi à Lyon et Rouen, des centres importants à la fois dans le domaine de l’imprimé et celui des institutions politiques. Elles sont éditées majoritairement en lettres gothiques, quelques jours ou quelques semaines après l’événement et écoulées avec une certaine rapidité ; un calcul du temps qui a son importance, la notion de « nouvelle » étant un argument de vente.
Les faits relatés sont politiques et militaires, prodigieux ou encore religieux. Ce sont les guerres d’Italie qui priment, de la conquête de Venise jusqu’aux victoires remportées face à l’armée espagnole. Évidemment, les défaites ne sont en aucun cas rapportées, il est bien plus intéressant de discréditer l’ennemi. Les nouvelles deviennent alors indéniablement propagandistes. Récits de funérailles, de couronnements et de joutes viennent aussi consolider le pouvoir monarchique – en témoignent les imprimés sur le trépas d’Anne de Bretagne en 1514 ou l’entrée de Catherine de Médicis en 1549. Les occasionnels d’actualité relatent également des événements internationaux tels que les funérailles d’Isabelle de Portugal ou de Charles Quint, mais aussi des décisions politiques ; on alerte d’une menace turque et on célèbre les victoires des troupes chrétiennes. Enfin, les nouvelles religieuses et prodigieuses, moins nombreuses, jouent sur les peurs et les tensions collectives à l’image de nos médias actuels, avec un regain d’intérêt pour les catastrophes naturelles comprises comme des signes divins.
Funérailles d’Anne de Bretagne (1514) Paris, BnF, Rés.Lb29.44.La bataille de Ravenne (1512) Paris, BnF, Rés.Lb29.40.
Les informations rapportées proviennent des lettres de nouvelles, traduites si elles sont étrangères, de poèmes de circonstance ou de cour, ou encore de copies de traités de paix. Les imprimeurs, grâce à leurs réseaux, se les procuraient par l’intermédiaire d’amis bien placés ou par leur réseau étranger. Les lettres sont des récits d’événements ou des correspondances rédigées par des acteurs ou observateurs des campagnes militaires pour la plupart anonymes. Certains de ces documents sont même parfois écrits le soir même, avec un point de vue subjectif tout à fait intéressant dans le cadre de l’étude de la temporalité. Les auteurs ne racontent pas l’entièreté de l’événement mais leur vécu ou selon leur angle de vue, c’est une écriture de l’instant. Quant aux poèmes, chantés sur des airs familiers, ils mettent en fiction le fait récent. Ce sont souvent des chansons historiques dans des formes variées : complaintes, lamentations, simples ballades, où victoires, échecs des ennemis et plus rarement vie de cour, sont mis en scène. D’autres occasionnels encore sont constitués d’actes issus par le pouvoir, comme les traités de paix ou les annonces de trêves qui sont publiés tels quels, parfois structurellement arrangés par les imprimeurs.
Ces textes sont souvent accompagnés d’images, bien qu’elles soient remployées pour une majorité d’entre elles. Elles sont génériques, choisies en raison de la proximité thématique, et suggèrent plus qu’elles ne représentent l’événement. Les images qui ont déjà servi à illustrer un passé réel ou légendaire, dans des chroniques ou des romans de chevalerie, suggèrent alors un présent provenant d’un passé, tout comme le cadre narratif et politique du texte. Parfois elles prennent au pied de la lettre un mot, en témoigne l’exemple d’une figure d’un cerf qui fait référence au titre de l’ouvrage alors qu’il s’agit d’un pamphlet allégorique. Parfois elles proposent plutôt une scène circonstanciée lorsqu’il s’agit de prodiges ou de festivités. Le fait d’actualité est alors présenté à la fois par l’image et par le texte.
Une scène de chasse pour illustrer un pamphlet allégorique sur le pape Jules II (Grin-gore). La chasse du cerf des cerfz. Lyon, Noël Abraham, 1509. Paris, BnF, Rés.Ye.1319.
Marion Pouspin souligne ainsi avec finesse plusieurs éléments constitutifs de cette écriture du temps présent : le recours à la langue vernaculaire, la captation du fait récent – accrue notamment par le média lui-même, qui suggère une attente de lecture, l’affirmation de vérité ou encore la narration précise des protagonistes témoignant de ce qui est vu et rendu visible. Ces nouvelles imprimées avisent, informent et disent l’immédiat dans l’idée de « faire scavoir » – tout en pouvant aussi être dotées d’une fonction récréative. Ce corpus peut enfin aussi être considéré comme un véritable appareil idéologique, qui permet une transmission d’une perception orientée d’un présent collectif, basé sur des faits récents mais choisis, favorables à la monarchie française.
Du 10 au 11 avril 2025 se tiendra à l’Université de Genève le deuxième congrès international «La longue vie des imprimés éphémères»
Colloque “La longue vie des imprimés éphémères”, Genève, 10-11 avril 2025
DESCRIPTIF
Genève, ville importante pour l’histoire de l’imprimerie européenne, est également le lieu de conservation de plusieurs collections de feuillets francophones et anglophones, de pliegos de cordel espagnols et d’imprimés brésiliens. Ce congrès se propose de faire connaître la richesse de ces fonds, de faire le point sur la recherche actuelle sur la question des imprimés éphémères (aussi qualifiés d’imprimés bon marché, de large circulation, etc.) et d’aborder cette production sous un angle transnational avec un spectre chronologique large, allant du XVe au XXIe siècle.
Les axes de recherche qui ont été retenus pour cette rencontre interdisciplinaire sont les suivants :
L’historiographie a longtemps considéré la rumeur comme le versant populaire de la propagande validée par l’autorité. Mais grâce à des études récentes, la rumeur a changé de camp et s’est vue reconnaître une plasticité propre à renforcer l’arsenal des outils de communication et d’influence tout autant manipulés par le pouvoir en place. Sur la base de cas anglais, français et bourguignons, cet article analyse non seulement les mécanismes de la rumeur (ses thèmes de prédilection, ses moyens de diffusion, les caractéristiques de sa crédibilité et de sa plausibilité), mais aussi son rapport au temps. En essayant de comprendre les raisons de son infinie répétition, la notion “d’histoire différentielle” permet de saisir les présents d’une époque et l’importance de la perception subjective comme moteur du caractère cyclique de la rumeur, sans cesse relancée dans le temps en fonction des attentes propres à chaque individu.
Historiography has long considered rumor as the popular side of propaganda validated by the authority. But thanks to recent studies, rumor has changed side and has been recognized for a plasticity suitable for strengthening the arsenal of tools manipulated just as much by the power in place. In this article, and on the basis of English, French and Burgundian cases from the end of the Middle Ages, I analyze not only the mechanisms of rumor (its favorite themes, its means of dissemination, its sources of credibility and plausibility), but also its relation to time. By trying to understand the reasons for its infinite repetition, I introduce the notion of “differential history” allowing us to grasp the presents of en era and the importance of subjective perception as a driving force behind the cyclical nature of rumor, constantly revived over time, according to the expectations specific to each individual.