Billet rédigé par Lucie Rizzo

Issue de la maison de Vergy et née en Bourgogne, Guillemette de Vergy (ca.1457-1543) épouse en 1474, Claude d’Aarberg (ca. 1447-1518), seigneur de Valangin – une petite seigneurie située au-dessus de Neuchâtel. Lorsque ce dernier décède, le seigneur héritier, René de Challant – son petit-fils – est au service de la cour de Savoie. Guillemette de Vergy, alors âgée d’environ 60 ans, assume dès lors l’administration de la seigneurie et ce, jusqu’à son propre décès. Catholique convaincue, elle manifeste une opposition marquée face à la Réforme, introduite dans la région à cette période sous l’influence du réformateur Guillaume Farel (1489-1565)1.

Le 24 février 1531, Guillemette de Vergy dépassée par les agissements du prédicateur Guillaume Farel et de ses partisans sur ses terres, et à la suite de plusieurs altercations avec ce dernier, adresse une lettre au gouvernement bernois afin de solliciter son soutien face à l’implantation de la Réforme.
Cette lettre s’inscrit dans une correspondance plus vaste entre la comtesse et le gouvernement bernois, qui s’étend sur plusieurs mois et porte notamment sur la situation des territoires voisins acquis à la Réforme, ainsi que sur les activités des réformateurs dans la région2. Alliée de longue date de la seigneurie de Valangin, Berne constitue une interlocutrice naturelle pour Guillemette de Vergy, qui sollicite son appui3. Cependant, l’adhésion du gouvernement bernois à la Réforme dès 1528 en fait un soutien peu enclin à répondre à sa demande.
Guillemette de Vergy répond donc à une lettre des gouverneurs de Berne qui lui demandent de « ne point molester ceux qui voulaient entendre la parole de Dieu et retourner à la foi de Jésus-Christ notre Sauver ». Elle en profite pour solliciter leur protection, en exposant notamment les récents agissements survenus sur son territoire : le samedi précédent l’écriture de cette lettre – soit le 18 février 1531 – Guillaume Farel, accompagné des bourgeois de Neuchâtel, aurait abattu la croix de la chapelle située au pied du château de Valangin4 . Il aurait ensuite prêché devant la collégiale du bourg, avant, toujours selon cette lettre, d’injurier les prêtres en les qualifiant de « larrons et meurtriers ». La comtesse relate en outre qu’entre le 18 et le 24 février, Farel parcourut plusieurs villages de la seigneurie, où lui et ses partisans interrompirent les offices, interdirent au curé de célébrer la messe, prononcèrent des sermons et détruisirent des images, et ce, en dépit de l’opposition des paroissiens5.

Guillemette de Vergy manifeste alors sa colère face à ce qu’elle perçoit comme une injustice survenue sur ses terres : Que ne leur apartient deffendre n’y commander en ceste signorie. […] faisant beaucopt de vytupere contre mon auctorite juridition et signiorie6. Elle étaye ensuite son argumentation en s’appuyant sur la Bible et le traité de Bremgarten7: Que ne sont pas choses celon l’evangille et les commandemans de Dieu, que l’ung ne doit fere a aultruy que l’ung ne vouldroit estre faits a soy mesmes, que l’ung doit aymer son prochain commant soit mesmes, ne ainsi cellon la dicte paix faicte a Bremigartte, que l’ung ne doit contrandre personne mais laisser chescung lieu et chescune perroche en sa loy, tant qui vouldra, et chescunne signorie en ses anciennes coustumes.8
Parallèlement, elle affirme avec fermeté sa volonté de rester catholique, volonté qu’elle présente également comme étant celle de ses sujets :
Se neanmoens, je ne veux laisser la foy de Dieu et de l’esglise que j’ay tenu jusques mentenant, en la quelle je veux vyvre et moryr, sans il [y] varier aulcunemant. Et de ainsi vivre sont venus d’accord mes soubgetz, et la plus part veulent la messe et ne veulent les prescheurs que preschent contre la messe. Vous ne debvez personne contraindre a fere le contrayre, ains cellon la paix faite a Bremygartte nous laisser vivre et tenir la foy ainsi que nous vouldrons9.
La fin de la lettre de Guillemette de Vergy contient le passage qui nous intéresse le plus particulièrement. Elle se conclut par une forme d’appel à la pitié adressé aux seigneurs de Berne. Cet appel, profondément touchant, se révèle surtout particulièrement révélateur en ce qui concerne la manière dont Guillemette de Vergy perçoit le présent. Agée alors d’environ 74 ans, Guillemette de Vergy est confrontée à de profondes transformations du monde qui l’entoure, notamment dans un domaine qui lui tient particulièrement à cœur : la religion.
Et je cognoys que cest ung monde nouveau, au quel signiorie est forcee, justice rompue, verite et loyaulte perdue. Vous suppliant n’ayes a deplaisir se que une pouvre ancienne dame, vostre bourgeoyse, que sa viellesse ainsi tormenter, vous faytz entendre commant a cyeux exquieulx elle a tousiours heu sa confiance. Atant prierayt nostre segneur, messieurs, vous doent trest bonne vie et longue10.

Dans cet extrait, elle fait preuve d’une lucidité remarquable. Elle comprend en effet que le monde dans lequel elle évolue est en train de changer, et l’énonce explicitement dans sa lettre. Dans un échange ultérieur avec les Quatres Ministraux11 de Neuchâtel, elle proteste encore au sujet de cette situation : Je ne crois pas que cela soit selon les vieux Evangiles, s’il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j’en suis ébahie12. Guillemette de Vergy exprime le sentiment d’être dépassée par ces transformations, qu’elle juge injustes. Au-delà de cette prise de conscience, la mise par écrit de ses réflexions face au présent – des pensées plutôt intimes – constitue un témoignage précieux du point de vue d’un individu face au présent d’un événement d’importance majeur, ici, la Réforme.

A VENIR
Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».
BIBLIOGRAPHIE
Source
Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3.
Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg, / Paris : Michel Levy, 1868, p.311.
Littérature secondaire
Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.264-271.
Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.145-166.
Jelmini, Jean-Pierre, Neuchâtel 1011-2011: mille ans – mille questions – mille et une réponses, Hauterive, 2010.
Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-179.
La Grutta-Robellaz, Christelle « Vergy, Guillemette de », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2011. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/043563/2011-07-14/, consulté le 28.04.2026.
La Grutta-Robellaz, Christelle, Les dernières volontés de Guillemette de Vergy dame de Valangin (1541), Mémoire de licence sous la direction du professeur Jean-Daniel Morerod, 2003.
Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101-108.
Notes
- Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.229-230. Sur ces questions, voir aussi : Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101 ; Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.160. ↩︎
- Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-175. ↩︎
- Ibid., p.172. ↩︎
- Il s’agit probablement de la chapelle privée de la comtesse ↩︎
- Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r-1v. ↩︎
- Ibid, f.1v ↩︎
- La « paix de Bremgarten » semble désigner un traité s’inscrivant dans la lignée des paix nationales, mis en place à la suite de l’adoption de la Réforme à Neuchâtel, et visant à empêcher d’une part le seigneur de punir les réformés et, d’autre part, les réformés de détruire les idoles dans les monastères et paroisses catholiques. Ces informations nous sont fournies par Jonas Boyve en 1727 dans ses Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, ouvrage dans lequel il substitue au nom d’Antoine Macourt – réformateur et compagnon de voyage de Guillaume Farel – celui d’ « Antoine Boyve », afin de suggérer une filiation entre sa propre personne et ce réformateur du XVIe siècle. Il convient donc de se montrer prudent quant à la fiabilité des témoignages de ce personnage. Boyves, Jonas, Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, éd. Gonzalve Petitpierre, Berne : Société littéraire (F.-L. Davoine), 1861. Voir aussi : Hans Ulrich Bächtold: « Paix nationales », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2006 (article de l’ouvrage imprimé, remanié le 20.11.2014), traduit de l’allemand. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009807/2014-11-20/, consulté le 28.04.2026. ((Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v. ↩︎
- Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v ↩︎
- Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r. ↩︎
- Ibid, f.2r. ↩︎
- Il s’agit d’un organe composé de sept magistrats assumant entre autres le rôle de corps exécutif à Neuchâtel ↩︎
- Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg / Paris : Michel Levy, 1868, p.311 ↩︎










