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Pépite: Actualiser le passé et ‘passéifier’ la nouveauté : l’affaire du tonlieu de Gravelines (Saint-Omer, 1481)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221

En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.

Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.

Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :

« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »

À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.

charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.

Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.

L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.

Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.

Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.

L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :

« […] et combien  que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »

Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.

Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.

Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.

À VENIR

Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

BIBLIOGRAPHIE

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.

Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.

Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.

Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.

Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.

  1. Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 [↩]
  2. BAPSO, BB 202-24 [↩]
  3. BAPSO, BB 202-27 [↩]

Colloque international “La ville au présent. Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)”

EN

Du 1er au 3 octobre se tiendra à l’Université de Lille (France) un colloque international dédié aux temporalités urbaines.

DESCRIPTIF

« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.  

Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979).

C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.

Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.

LANGUES

Français/anglais

ORGANISATEURS

Elodie Lecuppre Desjardin (elodie.lecuppre@univ-lille.fr) ; Sebastian Hackbarth (sebastian.hackbarth@univ-lille.fr) ; Anne-Frédérique Provou (annefrederique.provou@univ-lille.fr)

INFORMATIONS PRATIQUES

IRHiS-UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)

Salle de séminaire (A1.152)
Université de Lille
Site du Pont-de-Bois
59653 Villeneuve d’Ascq 

PROGRAMME

International conference “Present in the City. Urban temporalities and rhythms in Northwestern Europe (14th-17th centuries)”

FR

From 1 to 3 October, the University of Lille (France) will host an international symposium dedicated to urban temporalities

DESCRIPTION

“Temporalities are a common code for deciphering space and giving an account of a complex, contextualized world”. This quotation from geographer Françoise Lucchini (2015) opens up an original reading of urban space, considered in the rhythm of its own pulsations. The city, as a space that is built, developed, inhabited and conceived, has been the subject of numerous studies, which have occasionally introduced a temporal dimension to their reflections, enabling us to better grasp the dynamics of its evolutions and urban practices. However, it has to be said that the “sense of time”, captured in the rhythms of daily life and the planned organization of places, has attracted more attention from geographers, urban planners, sociologists and historians of the 19th and 20th centuries. The acceleration of time induced by industrialization, the great urban metamorphoses that accompanied it and the development of new technologies undoubtedly makes it easier to take hold of this elusive material that is time and to forge a presentist “regime of historicity”, supposedly specific to the contemporary period, according to the expression conceived by François Hartog (2003). 

And yet, for several decades now, Peter Burke’s (2004) commentary on Jacques Le Goff’s pioneering observations on “merchant time” has been inviting us to explore the living matter of medieval and early modern cities, to better understand the meaning of the multiplicity of temporalities concentrated in a single place, and to question the relationship between the “field of experience” and the “horizons of expectation” of medieval communities (Koselleck 1979). There is thus another cultural history of time to be written, in which forms of presentism other than the one that prevails today may have asserted themselves. 

At least, that’s the idea behind this meeting, part of the SNSF-Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)”. The aim is to capture not only the measurement of present time, but also the feeling of its passing, which so troubled the mind of Saint Augustine and all those who strove to define it. The question of subjectively experienced time may seem trivial. But placing it in a particular context, determined by as many parameters as places, social status, ages, activities, individual or collective ambitions, political or economic imperatives, etc., gives it all its richness and fulfils the wishes of Marc Bloch, for whom history must approach “the human moment when these currents tighten in the powerful node of consciences” (Bloch, 1949). In the comparison offered by a vast Western urban Europe, which will support studies more specifically dedicated to its northern part, in order to grasp its specificities, the aim of this meeting is to observe city dwellers caught up in the game of multiple temporalities that cross them and feed their sense of belonging or exclusion to different social groups. 

How do city dwellers (and those who pass through these places) live in the present? How do they share this individual experience within the communities to which they refer or are assigned? Can we speak of time communities , shaped by the contours of a social group, political membership or shared faith? What degree of awareness and what cultural foundation underlies this apprehension and representation of the present, considered as much for its own sake as for the past it synthesizes and the future it heralds? These are just some of the questions that will be addressed. Daily rhythms, the dynamics of events, intimate time, risk control and the impact of accidents, the suspension of action – these are just some of the perspectives that will enable historians of practical sources, literature and images to examine the city as lived and thought in the present(s) of those who live in it. 

LANGUAGES

English/French

ORGANIZERS

Élodie Lecuppre Desjardin (elodie.lecuppre@univ-lille.fr ); Sebastian Hackbarth (sebastian.hackbarth@univ-lille.fr) ; Anne-Frédérique Provou (annefrederique.provou@univ-lille.fr)

PRACTICAL INFORMATIONS

IRHiS-UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
Salle de séminaire (A1.152)

Université de Lille
Site du Pont-de-Bois
59653 Villeneuve d’Ascq 

PROGRAMME

Compte rendu : “Back to the Future: Thinking about Futures in Late Medieval and Early Modern Europe and Beyond”

Université d’Anvers, 14-15 novembre 2024

Billet rédigé par Sebastian Hackbarth et Anne-Frédérique Provou

Lien vers le programme

 « Back to the Future » est un projet de recherche qui a débuté en 2020 à l’Université d’Anvers, dirigé par Jeroen Puttevils (PI, principal investigator), avec la participation de Max-Quentin Bischoff (doctorant), de Sanne Hermans (doctorante), de Nicolò Zennaro (doctorant), de Sara Budts (post-doctorante) et d’Elisabeth Heijmans (post-doctorante). Le projet entend revenir sur les travaux pionniers, mais sur certains points discutables, de Reinhard Koselleck et de François Hartog, assurant que la notion de futur n’existerait pas avant le siècle des Lumières, le seul futur réellement envisageable avant cette époque étant celui associé à l’Apocalypse et à la fin des temps. Les membres de « Back to the Future » placent le tournant avant les XVIIIe et XIXe siècles. Dès la fin du Moyen Âge, le futur n’est pas uniquement associé à la fin des temps, et les hommes et les femmes pensent aussi au lendemain, au futur proche (un ou plusieurs mois), anticipent les choses et organisent leur avenir. Les membres de ce projet entendent proposer une nouvelle histoire du futur et penser de nouveaux « régimes d’historicité » (F. Hartog), en étudiant un corpus de plus de 15 000 lettres allant de 1400 à 1830, des correspondances de marchands anglais, français, néerlandais, italiens et germaniques, avec une approche statistique soutenue par des outils numériques et l’intelligence artificielle.

Nous renvoyons à leur article :

Jeroen Puttevils, Max-Quentin Bischoff, Sara Budts, Elisabeth Heijmans, Sanne Hermans et Nicolò Zennaro, “State of the Field: Histories of the Future”, History, vol. 109, issue 384-385, avril 2024, p. 150-172.

Jeroen Puttevils – Introduction to the conference and the theme

PI du projet et professeur à l’Université d’Anvers, Jeroen Puttevils a d’abord rappelé les principaux objectifs du projet : évaluer les manières de penser le futur sur le long terme, c’est-à-dire de la fin du Moyen Âge au début de l’époque moderne, et voir comment elles ont évolué et influencé les actions humaines. Il est ensuite revenu sur le corpus étudié, qui  permet d’accéder à la fois aux mentalités et aux actions des marchands, mais aussi de leurs femmes et de leurs enfants, rendant possible une perspective de genre. L’usage de la technologie HTR (Handwritten Text Recognition) a été précieux, et notamment l’outil de transcription Transkribus, même si l’intelligence artificielle ne fournit pas encore des résultats suffisamment précis pour être utilisée seule.

L’équipe s’est centrée sur les mots et les structures grammaticales afin d’identifier les mentions du futur. Sur l’ensemble des lettres étudiées, 2 687 mentions ont  été recensées dont  147 sont des conventions littéraires (« si Dieu le veut »), et la majorité des ordres et des instructions (732). Ces premiers résultats montrent l’importance de ne pas considérer un seul futur, mais bien des futurs : le futur proche (quelques heures), le futur sur le moyen ou à long terme (jusqu’à plusieurs années), et même l’éternité associée au Jugement dernier. En moyenne, les lettres nous engagent dans un futur de 5,38 mois, la médiane se situant à 3 mois. Les hommes et les femmes de l’époque ne pensent donc pas uniquement à la fin des temps ou à leur salut. Plusieurs futurs sur le plan temporel doivent être considérés, mais aussi sur le plan social : tout le monde n’a pas le même futur selon son âge, son genre, sa catégorie sociale… On peut ainsi identifier une pluritemporalité, avec plusieurs timelines selon les individus. En outre et même si les mentalités évoluent progressivement, Dieu reste un acteur central : le futur est le résultat du plan divin. Dieu est largement mentionné dans les lettres, ne serait-ce que par des formules conventionnelles comme « par la grâce de Dieu ».

Marek Tamm (Tallinn University) – Future: a Useful Category of Historical analysis

Marek Tamm, professeur à l’Université de Tallinn, affirme que le futur doit être considéré comme « a useful category of historical analysis », pour reprendre l’expression de Joan Scott. Les travaux sur l’histoire du futur se sont d’ailleurs multipliés ces dernières années, à l’image du projet qu’il anime avec Zoltan Boldizsar Simon, qui a abouti à la publication d’un livre du même nom, Historical Futures. Leur objectif est d’étudier les modalités historiques du futur qui permettent d’expliquer notre rapport actuel au futur, en s’appuyant sur une démarche profondément interdisciplinaire. Pour plus de précisions.

Matthew S. Champion – “There will come a time”: imagining futurity in the devotio moderna

Professeur à l’Université de Melbourne, Matthew S. Champion assure que si la fin des temps est essentielle dans la pensée médiévale, les hommes et les femmes de l’époque pensent également à des futurs plus proches et plus concrets, comme il a pu le montrer dans son livre The Fullness of Time. Temporalities of the 15th Low Countries (2017). L’histoire du passé, du présent et du futur doivent être pensées ensemble, puisque les hommes et les femmes de l’époque les envisagent d’un même tenant ; il n’est pas possible de comprendre une temporalité sans avoir connaissance des autres. Pour souligner son propos, M. S. Champion présente le Triptyque des Miracles du Christ (1491-1495), qui met en scène plusieurs temporalités de la vie du Christ. On y voit aussi une femme sur le point de boire, montrant la capacité des hommes et des femmes du Moyen Âge à s’ancrer dans un futur proche. Parmi d’autres exemples, celui des cloches rythmant la vie des religieux, qui attendentau fil des heures leur tintement, leur imposent une organisation rigoureuse du temps diurne et nocturne, accentuée par la devotio moderna.

Sanne Hermans – Future ties: Familial Experiences and Expectations in the Early Modern Low Countries (c. 1600)

Sanne Hermans est doctorante dans le cadre du projet et étudie les dynamiques personnelles et familiales à l’œuvre dans les mariages des familles marchandes néerlandaises et germaniques (corpus de 400 lettres allant de 1584 à 1614). Elle repère notamment différents « timings » qui influencent la prise de décision : le temps personnel (désaccord de la fille à marier par exemple), le temps familial (intérêts de la famille : nouer une alliance commerciale avec une autre famille), le temps social (les défis posés par la guerre de Quatre-Vingts Ans notamment) et le temps divin, essentiel pour des calvinistes qui considèrent que Dieu contrôle leur vie.  La vertu chrétienne de la « patience », temps investi à attendre, prend une place importante dans ces lettres.

Judith Pollmann – What’s in the air? Predicting the Political Future in the Early Modern Low Countries

Judith Pollmann est professeure à l’Université de Leyde et présente les résultats d’un projet de recherche mené avec Erika Kuijpers : Chronicling Novelty. New Knowledge in the Low Countries, 1500-1800 (NWO project). En étudiant une centaine de chroniques produites par des communautés locales et éditées via Transkribus, elles ont estimé comment les sociétés des Anciens Pays-Bas se projetaient dans le présent et le futur : via les nouvelles et les rumeurs, des comparaisons entre des événements présents et passés, des signes et des augures, ainsi que des paris politiques.

Elisabeth Heijmans – Gendered Future Thinking and Self-Representation in French Merchant’s Correspondences during the 18th c.

Post-doctorante de l’équipe, Elisabeth Heijmans s’intéresse aux femmes remariées et aux veuves des marchands Le Roux à Marseille au XVIIIe siècle. Le futur est perceptible de différentes manières dans les lettres de ces femmes : via des ordres et des instructions, par des notifications de plans, des prédictions, l’expression d’espoirs ou de peurs, et enfin de leurs opinions. Certaines veuves sont très pessimistes quant à l’avenir en raison des incertitudes liées à la reprise des affaires familiales après le veuvage. D’autres se mettent en avant dans leurs lettres pour engager de nouveaux partenariats commerciaux en ventant leur partenaire, ou via un discours d’humilité.

Matthew D. O’Hara – Futures from the Ruins: History and Prediction in Early Mexico

Matthew D. O’Hara est professeur à l’Université UC Santa Cruz et revient sur un journal original et étonnant, déjà étudié vingt ans auparavant, écrit par un prêtre vivant au nord de Mexico. Rédigé dans les années 1850, dans un Mexique fraichement indépendant, ce texte témoigne des inquiétudes de son auteur quant à l’avenir. Pourtant, le prêtre critique aussi la période coloniale, incapable de se retrouver ni dans le passé, ni dans l’avenir.

Shahzad Bashir – What Did the Future Look Like in Early Colonial India?

Shahzad Bashir est professeur à l’Université d’Aga Khan au Pakistan et nous présente une lithographie proche visuellement du manuscrit, un rouleau de 1.5 m de long et 0,5 m de large publié dans l’Inde coloniale, en 1849. Le document, riche de connaissances variées (statistiques démographiques, religion et cosmogonie, magie…), conservé à la British Library, témoigne de différentes visions du futur : un futur passé (Koselleck), un futur comme prédestination et anticipation pour l’auteur (eschatologique vs. futur ouvert aux possibilités), des futurs aussi multiples que le nombre de lecteurs potentiels, et le passé comme clé de compréhension de la société actuelle, et comme espoir pour les hommes d’aujourd’hui. L’un des intérêts de ce document est la représentation spatiale du futur diffracté en plusieurs rubriques.

Sara Budts – Candlemas or February 2nd? The Use of Temporal Frameworks in Early Modern English Merchant Letters

Membre de l’équipe et post-doctorante, Sara Budts étudie les familles Cely (247 lettres, 1474-1489) et Johnson (878 lettres, 1542-1553), familles anglaises impliquées dans le commerce de laine. Elle identifie plusieurs catégories de références au temps : mentions de dates, de congés et de vacances, des quarter days, références fonctionnelles au futur et fondées sur des événements précis. Si le passé est souvent mentionné via des dates, le futur au contraire s’inscrit dans l’évocation des congés et des quarter days, qui sont l’occasion de réunions familiales. Ces familles se projettent également dans leurs activités commerciales, dans les voyages à effectuer, planifient leurs activités, avec néanmoins des différences entre familles et individus.

Penelope J. Corfield – Shifting Views of Time – From Cyclical to Linear – and the Future of Prophecies

Professeure émérite à l’Université de Londres, Penelope Corfield souligne l’ambivalence au XIXe siècle entre la foi dans le progrès (des sciences, de la raison, de la technologie), qui donne espoir en un avenir meilleur, et la peur qui perdure de la fin des temps.

Max-Quentin Bischoff – Letters, Contracts and Testaments: the Future Horizon of a Family Firm (1520-1550)

Max-Quentin Bischoff est doctorant dans le cadre du projet. Il analyse la compagnie de la famille de Tucher au XVIesiècle, établie à Nuremberg, grâce à un corpus de lettres allant de la fin du XVe siècle à 1566, mais aussi à travers des testaments, des comptes et des contrats. Le futur est omniprésent : que ce soit le futur de la compagnie à travers les testaments ou les contrats avec des partenaires commerciaux (ces contrats durent entre quatre et dix ans), ou la nécessité de prodiguer une éducation soignée aux jeunes hommes de la famille, qui apprennent le métier au sein de la compagnie afin de prendre le relais de la génération actuelle.

Benjamin Scheller – Practical Futurology in the Late Middle Ages: Some Thoughts and Observations

Benjamin Scheller est professeur à l’Université de Duisburg-Essen et résume les travaux de plusieurs doctorants de l’université, menés au sein d’un programme de recherche sur « l’agir pour l’avenir » (Zukunftshandeln). Tous permettent de s’intéresser à la fois aux imaginaires et aux pratiques liées au futur à l’époque médiévale. Ils distinguent trois manières d’agir en se projetant dans le futur : la « prévention » avec la thèse de Franziska Klein (Die Domus Conversorum und die Konvertiten des Königs, 2020), qui montre les efforts d’un hôpital destinés aux juifs convertis au christianisme pour prévenir toute apostasie ; le « risque » avec la thèse de Franzisca Scheiner (Die Commenda – Ein riskantes Unternehmen), sur les dangers occasionnés par les activités des partenaires commerciaux à Gênes ; et la planification avec la thèse de Gion Wallmeyer (Wissen über Ungewisses, 2023) qui montre l’importance pour les croisés de faire appel, au préalable et afin de planifier leurs expéditions, à des experts financiers, militaires et à des géographes.

Klaus Oschema – After the End: Medieval Ideas on the Limits of Future

Directeur de l’Institut Historique allemand de Paris, Klaus Oschema s’interroge sur une idée-reçue : les sociétés médiévales sont-elles obsédées par la fin des temps ? La fin absolue, totale et définitive, est difficile à déceler dans les sources médiévales. Ainsi, la condamnation au bûcher de Jan Hus comme hérétique  marque la fin de son existence physique, mais pas de ses idées. En outre, si l’on est tenté de voir le Jugement dernier comme la fin d’un monde, il apparaît davantage à l’époque comme le commencement de quelque chose de nouveau, le royaume de Dieu. Il n’est pas anxiogène, mais synonyme d’espoir.

Nicolò Zennaro – The Ermine’s Game: Mercantile Futures and Warfare in Late Medieval Venice.

Nicolò Zennaro est doctorant dans le cadre du projet. Il a étudié 879 lettres de marchands vénitiens issues des archives Datini, écrites entre 1389 et 1411, et les a transcrites via Transkribus. Les marchands sont conscients des risques et les anticipent, parlant notamment de « gran danno » (grand dommage) lié à la guerre, comme pendant l’expédition en Italie de Robert du Palatinat, roi des Romains (1400-1402), contre les Visconti, même si la guerre peut aussi être source de profits et prouve la capacité d’adaptation de ces familles. Les marchands sont sensibles aux informations qui circulent et se tiennent informés de l’actualité. Ils s’inspirent des conseils des anciens, plus expérimentés et gages de prudentia, comme de l’astrologie qui leur permet d’anticiper les besoins du marché. Les prières à Dieu sont fréquentes, et les hommes de l’époque cherchent également dans les prophéties des signes de Dieu leur permettant d’anticiper le futur.