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Compte-rendu ‘La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)’ : colloque international

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Programme et descriptif du colloque 

Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Mercredi 1er octobre 2025

Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».

Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.

Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/

Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.

Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.

Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.

Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.

L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.

Jeudi 2 octobre 2025

Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.

Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).

La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.

La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.

Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.

La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.

Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.

La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona » a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.

L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.

La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée. 

La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée « Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.

Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.

Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.

Vendredi 3 octobre 2025

La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).

La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.

La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.

Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique. 

Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).

La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.

La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.  

Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).

La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.

La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.

Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.

La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.

Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.

La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.

Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.

Colloque international “La ville au présent. Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)”

EN

Du 1er au 3 octobre se tiendra à l’Université de Lille (France) un colloque international dédié aux temporalités urbaines.

DESCRIPTIF

« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.  

Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979).

C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.

Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.

LANGUES

Français/anglais

ORGANISATEURS

Elodie Lecuppre Desjardin (elodie.lecuppre@univ-lille.fr) ; Sebastian Hackbarth (sebastian.hackbarth@univ-lille.fr) ; Anne-Frédérique Provou (annefrederique.provou@univ-lille.fr)

INFORMATIONS PRATIQUES

IRHiS-UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)

Salle de séminaire (A1.152)
Université de Lille
Site du Pont-de-Bois
59653 Villeneuve d’Ascq 

PROGRAMME

International conference “Present in the City. Urban temporalities and rhythms in Northwestern Europe (14th-17th centuries)”

FR

From 1 to 3 October, the University of Lille (France) will host an international symposium dedicated to urban temporalities

DESCRIPTION

“Temporalities are a common code for deciphering space and giving an account of a complex, contextualized world”. This quotation from geographer Françoise Lucchini (2015) opens up an original reading of urban space, considered in the rhythm of its own pulsations. The city, as a space that is built, developed, inhabited and conceived, has been the subject of numerous studies, which have occasionally introduced a temporal dimension to their reflections, enabling us to better grasp the dynamics of its evolutions and urban practices. However, it has to be said that the “sense of time”, captured in the rhythms of daily life and the planned organization of places, has attracted more attention from geographers, urban planners, sociologists and historians of the 19th and 20th centuries. The acceleration of time induced by industrialization, the great urban metamorphoses that accompanied it and the development of new technologies undoubtedly makes it easier to take hold of this elusive material that is time and to forge a presentist “regime of historicity”, supposedly specific to the contemporary period, according to the expression conceived by François Hartog (2003). 

And yet, for several decades now, Peter Burke’s (2004) commentary on Jacques Le Goff’s pioneering observations on “merchant time” has been inviting us to explore the living matter of medieval and early modern cities, to better understand the meaning of the multiplicity of temporalities concentrated in a single place, and to question the relationship between the “field of experience” and the “horizons of expectation” of medieval communities (Koselleck 1979). There is thus another cultural history of time to be written, in which forms of presentism other than the one that prevails today may have asserted themselves. 

At least, that’s the idea behind this meeting, part of the SNSF-Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)”. The aim is to capture not only the measurement of present time, but also the feeling of its passing, which so troubled the mind of Saint Augustine and all those who strove to define it. The question of subjectively experienced time may seem trivial. But placing it in a particular context, determined by as many parameters as places, social status, ages, activities, individual or collective ambitions, political or economic imperatives, etc., gives it all its richness and fulfils the wishes of Marc Bloch, for whom history must approach “the human moment when these currents tighten in the powerful node of consciences” (Bloch, 1949). In the comparison offered by a vast Western urban Europe, which will support studies more specifically dedicated to its northern part, in order to grasp its specificities, the aim of this meeting is to observe city dwellers caught up in the game of multiple temporalities that cross them and feed their sense of belonging or exclusion to different social groups. 

How do city dwellers (and those who pass through these places) live in the present? How do they share this individual experience within the communities to which they refer or are assigned? Can we speak of time communities , shaped by the contours of a social group, political membership or shared faith? What degree of awareness and what cultural foundation underlies this apprehension and representation of the present, considered as much for its own sake as for the past it synthesizes and the future it heralds? These are just some of the questions that will be addressed. Daily rhythms, the dynamics of events, intimate time, risk control and the impact of accidents, the suspension of action – these are just some of the perspectives that will enable historians of practical sources, literature and images to examine the city as lived and thought in the present(s) of those who live in it. 

LANGUAGES

English/French

ORGANIZERS

Élodie Lecuppre Desjardin (elodie.lecuppre@univ-lille.fr ); Sebastian Hackbarth (sebastian.hackbarth@univ-lille.fr) ; Anne-Frédérique Provou (annefrederique.provou@univ-lille.fr)

PRACTICAL INFORMATIONS

IRHiS-UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
Salle de séminaire (A1.152)

Université de Lille
Site du Pont-de-Bois
59653 Villeneuve d’Ascq 

PROGRAMME

Publication : Éphémères, ordinaires, populaires?

Usages et circulation des imprimés à grande diffusion (XVe-XXe siècle)

Cet ouvrage collectif, dirigé par Constance Carta, Thalia Brero, Luana Bermúdez et Belinda Palacios est paru en avril 2025 auprès des Editions Droz, à Genève. Il est disponible en open access sur le site de l’éditeur.

Résumé

 L’invention et la diffusion spectaculaire de l’impression à travers l’Europe ne se fit pas seulement au bénéfice des textes classiques. Il y eut aussi, dès le début, une production importante d’ouvrages accessibles à tous, y compris aux personnes moins fortunées et peu instruites. Cette littérature, volontiers dite de colportage et souvent qualifiée d’éphémère, se distingue par l’incroyable diversité de ce qu’elle véhicule à travers un même format éditorial. Le florilège de cas étudiés dans les contributions de ce volume sous différents angles (historique, sociologique, littéraire ou encore matériel) permet de mieux appréhender le phénomène éditorial pluricentenaire des imprimés à grande diffusion, en réfléchissant principalement à la mise en récits d’événements et à la circulation des textes à travers le temps et les frontières.

Call for papers : conference “Prodigious Presents” (Lausanne, Febuary 12-13th 2026)

FR

Prodigious Presents. Representations, Uses, and Knowledge of the Extraordinary through the Lens of Time (15th–17th centuries)

Organised by Cordélia Floc’hic and Alexandre Goderniaux

DESCRIPTION

This conference aims to renew the study of prodigies (15th–17th centuries) by placing them at the heart of a reflection on time — and, more specifically, on the present. Extraordinary and often ambiguous events, prodigies offer a lens through which to explore how societies represent their own present, caught between practices of memory and projections toward the future.

The conference will be structured around three main themes:
1. The forms of representation of prodigies (through text, image, rhythm, emotion)
2. Their political, religious, and social functions
3. The dynamics of scholarly theorization and knowledge production that they generate

We particularly welcome contributions on learned and popular uses of prodigies, the interplay between text and image in their narrative construction, debates over their legibility, their circulation in printed media, and their interpretative or mobilizing effects. The aim is to explore how prodigies — through their suddenness and their symbolic potency — contribute to the construction of a present saturated with meaning: a present that is at once unstable and fertile, charged with signs, emotions, and open possibilities.

PLACE & DATE

University of Lausanne, February 12-13th 2026

CONTACT

To submit your proposal, please contact cordelia.flochic@unil.ch and alexandre.goderniaux@unine.ch by september 1st.

Appel à communications : Colloque “Présents prodigieux” (Lausanne, 12-13 février 2026)

EN

Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe – XVIIe siècle)

Organisation par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux

Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.

Trois axes structureront les échanges :
1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion)
2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit
3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite

On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.

DATE & LIEU

12-13 février 2026, Université de Lausanne

CONTACT

Pour soumettre une proposition, veuillez contacter cordelia.flochic@unil.ch et alexandre.goderniaux@unine.ch d’ici le 1er octobre 2025.

Compte rendu : Le présent en feuillets – nouvelles perspectives sur les imprimés éphémères

Billet rédigé par Alexandre Goderniaux

Le deuxième congrès international La longue vie des imprimés éphémères, organisé conjointement par l’Université de Genève, celle de Neuchâtel et l’association Ephemera Helvetica à Genève les 10 et 11 avril 2025, a réuni 28 chercheuses et chercheurs pour réévaluer la place des imprimés éphémères dans l’histoire de la culture visuelle, politique et matérielle. Longtemps relégués aux marges des études sur l’imprimé, ces objets suscitent aujourd’hui un intérêt renouvelé, au croisement des humanités numériques, de l’analyse iconographique et de l’histoire politico-sociale du livre. Trois axes structurants — le rôle de l’image, propagande et censure, actualité de la recherche — ont favorisé des échanges transversaux entre des sessions parallèles, dont la présente recension ne reflète qu’une sélection.

JEUDI MATIN

Constance Carta et Thalia Brero inaugurent le congrès en rappelant le long et riche parcours de leur projet collectif. De la création de l’association Ephemera Helvetica en 2020 à un premier congrès en 2022, dont les actes viennent de paraître chez Droz, le champ des imprimés éphémères s’est structuré autour de collaborations solides, comme en témoignent les projets Desenrollando el cordel (2020-2024) et Capturing the Present in Northwestern Europe (2024-2028) qui, en rassemblant plusieurs chercheuses et chercheurs consacrant leurs travaux aux imprimés éphémères, confirment l’actualité brûlante de ces objets longtemps négligés.

La parole est ensuite donnée à Giles Bergel qui présente une conférence inaugurale intitulée « Ephemera studies in the digital age ». Spécialiste des humanités numériques, il présente plusieurs outils développés au sein du Visual Geometry Group de l’Université d’Oxford, exploitant notamment la reconnaissance d’images et la détection d’objets pour faciliter l’analyse des illustrations présentes dans les imprimés éphémères. Ces technologies permettent d’engager une étude matérielle plus systématique et plus fine de corpus difficilement accessibles par les méthodes traditionnelles. Il souligne également les enjeux méthodologiques et critiques soulevés par l’usage de l’intelligence artificielle, appelant à une articulation rigoureuse entre approche computationnelle et regard historien. Cette conférence révèle d’emblée que l’étude des éphémères anciens permet d’apporter plusieurs réponses aux enjeux culturels contemporains.

L’axe « rôle de l’image » est exploré à travers deux premières communications :

  • « A male name for a whole country. Representations of Juan Español in the satirical press and Spanish political caricature (1875-1936) » (Jesús Movellán-Haro)
  • « The ephemeral nature of graphic representations. Political cartoons about the Spanish-American War through the press in Spain and the United States (1895-1898) » (Rebeca Viguera-Ruiz)

Une première session de l’axe « propagande et censure » donne la parole à deux chercheurs, dont le premier, Paul-Alexis Mellet, présente une communication consacrée aux « Images d’effroi : les illustrations des discours véritables ».

Les rares images présentes dans ces occasionnels qui se multiplient vers 1600 ont deux fonctions principales : descriptive (donnant à voir les personnages et les événements évoqués par le texte) ou générique (inscrivant le propos particulier dans un cadre plus général). Une série de cas révèlent que les bois ne sont presque jamais créés pour un « discours véritable » mais réemployés depuis d’autres corpus et que les images visent parfois à provoquer un effet de réel, à attirer le lecteur voire à susciter l’effroi ou à matérialiser la colère divine.

Ensuite, à travers une intervention « Entre la propaganda y la subversión : la literatura de patíbulo en la España de la Edad Moderna », Alejandro Llinares Planells analyse un corpus de récits d’exécutions diffusés dans l’Espagne du XVIIIe siècle, en particulier les chansons catalanes, qui accordent aux événements judiciaires une dimension exemplaire. Le message de ces documents se veut moralisant et édifiant, en accord avec les exigences du pouvoir, mais leur réception, souvent détournée, fait ressortir une distance entre le discours institutionnel et l’appropriation populaire. Leur large diffusion témoigne d’une culture médiatique structurée, à l’intersection du politique et du spectaculaire.

Jeudi après-midi : image et propagande

L’exploration de l’axe « rôle de l’image » se poursuit avec trois communications :

  • « Une boutique de papier : les stratégies publicitaires des géographes français (XVIIe-XVIIIe siècle) » (Geoffrey Phelippot)
  • «  La guerre des boîtes d’allumettes : Républicains et Carlistes pendant le Sexenio Democrático » (Hernán Rodríguez Vargas)
  • « Digital Tools for the Study of Cheap Print’s Images: a Spanish Case » (Juan Gomis)

Trois autres communications viennent nourrir l’axe « propagande et censure ». Marianne Cailloux propose une analyse intitulée « Les imprimés du Saint-Suaire de Turin : un support de la promotion savoyarde ? » qui interroge la manière dont, dans les années 1630–1640, la gazette de Turin et une série de 29 imprimés autour du Saint-Suaire participent à la construction de l’identité politique et religieuse de la maison ducale de Savoie. Loin de constituer de simples objets de dévotion, ces imprimés s’inscrivent dans un dispositif de communication complexe, orchestré notamment par la princesse Christine de France et ses conseillers. L’étude identifie une hypermédiatisation de motifs symboliques, à la croisée de dynamiques familiales, diplomatiques, religieuses et commerciales, révélant une stratégie aulique élaborée. Cette exploration d’un corpus constitué de plusieurs médias politiquement intriqués ouvre de stimulantes perspectives sur le concept de propagande durant la première Modernité.

Émile Thonar lui succède avec une intervention qui poursuit la mise au jour des stratégies à l’œuvre dans la diversification des supports médiatiques : « Les ephemera jesuitica, outils et témoins de la construction du réseau jésuite en province gallo-belge (1600–1670) ». Il rappelle d’abord que la Compagnie de Jésus, ordre bibliographique par excellence, est souvent appréhendée à travers ses grandes œuvres de théologie ou de controverse. Pourtant, de nombreux imprimés occasionnels permettent de documenter son ancrage local. Ces ephemera jesuitica — chants dédicatoires, pièces de théâtre, recueils factices — constituent des supports essentiels pour comprendre les relations entre l’ordre et les personnalités régionales. Le chercheur insiste sur la diversité typologique et fonctionnelle de ces documents et sur les modes variés de leur diffusion. Ces documents longtemps négligés manifestent une volonté d’inscription territoriale tout en reflétant l’universalité revendiquée de la Compagnie.

La session se clôture avec une étude consacrée à « La guerra de los opúsculos: el uso de las publicaciones efímeras por parte de los diputados de la Convención ». Miguel Aguirre Bernal y met en évidence comment, au cours de la Révolution française, les pamphlets deviennent des instruments de combat politique privilégiés car leur triple efficacité – rédactionnelle, matérielle, et diffusionnelle – permet de répondre à l’urgence du débat public. L’analyse du cas de Gabriel Bouquier met au jour une rhétorique fondée sur une opposition entre un passé oppressif et un présent utopique révolutionnaire ainsi que les multiples canaux de publication exploités. L’étude du positionnement éditorial, des adresses et des réseaux d’imprimeurs permet de comprendre comment se construit, à travers l’éphémère, une stratégie de conquête de l’opinion.

JEUDI APRèS-MIDI : ACTUALITé DE LA RECHERCHE

Pour terminer la journée, une poster session permet à quatre chercheurs de faire le point sur la recherche et décrire des travaux en cours. Quatre affiches, exposées du début à la fin du congrès, font alors l’objet d’une brève présentation.

Un poster intitulé « History, Iconography, Concepts and Symbols. A new look at the history of Spain through the visual discourse of political caricature » inaugure la session. À partir d’un corpus composite issu d’une dizaine de dépôts d’archives, Luis Fernández Torres élabore une relecture de l’histoire politique de l’Espagne à travers l’iconographie satirique. L’objectif est d’identifier, sur la longue durée (1836–1977), les continuités et ruptures dans les codes visuels de la caricature politique. Pour ce faire, le projet mobilise les outils du pictorial turn, du structuralisme et de la théorie de la réception, dans une perspective résolument transdisciplinaire.

Esther Solé i Martí présente ensuite son projet « ExposCAT: towards a clear portrait of Catalonia’s exhibition history ». Cette recherche s’attache à renouveler l’histoire des expositions organisées en Catalogne depuis 1939 à partir d’un large corpus documentaire constitué de brochures, catalogues et coupures de presse. Les informations recueillies sont indexées dans une base de données permettant une exploitation statistique fine, avec pour ambition de produire un relevance index et d’évaluer l’impact des réseaux artistiques sur le succès des événements. Le projet éclaire ainsi les logiques d’interaction entre production artistique, médiation institutionnelle et réception publique.

La parole est ensuite donnée à Marie Verbiest  qui présente les recherches doctorales qu’elle conduit au sein du projet FNS « Capturing the present in Northwestern Europe ». Cette thèse vise à cerner le rôle des imprimés dans la médiatisation de l’actualité à l’époque moderne. À travers une approche comparative mêlant analyses quantitative et qualitative, elle s’interroge sur la manière dont l’imprimé a contribué à transformer la perception du temps et à « fabriquer » l’événement. Sept cas d’étude, choisis pour leur diversité (en termes de type d’événement, de durée et d’aire géographique), servent de point d’ancrage pour mesurer l’écho médiatique d’événements contemporains dans l’Europe du Nord-Ouest. Ces recherches s’inscrivent dans le Work package 2 du projet Capturing the present in Northwestern Europe, « Events as milestones in the conception of time ».

Enfin, la base de données développée dans le cadre du projet Desenrollando el cordel / Démêler le cordel / Untangling the cordel, financé par la Fondation philanthropique Famille Sandoz-Monique de Meuron, fait l’objet d’une présentation par Elina Leblanc au sein d’un poster intitulé « The Desenrollando el cordel database and its features ». Cette ressource numérique permet l’exploration d’un vaste corpus d’imprimés espagnols et brésiliens de colportage (912 ouvrages espagnols, 1584 gravures, 2200 ouvrages brésiliens). La base comprend une édition numérique (transcriptions avec technologie HTR, fac-similés), un catalogue iconographique, un short-title catalogue ainsi qu’une série d’outils d’analyse, de recherche et d’exportation. Elle ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour l’étude littéraire, bibliographique et visuelle de ces documents populaires. Le poster souligne la fécondité d’une approche pluridisciplinaire et réaffirme la place des imprimés éphémères parmi les objets centraux des recherches actuelles.

VENDREDI MATIN

La seconde journée du congrès s’ouvre par deux nouvelles sessions, dont l’une est consacrée à l’axe « rôle de l’image » et comporte trois communications :

  • « From “popular cyclopaedias” to juvenile pastimes: the transnational evolution of illustrated broadsides (1700-1900) » (Elisa Marazzi)
  • « Des images contre l’image : pratiques de montage et de détournement dans les éphémères avant-gardistes du XXe s. » (Olivier Belin)
  • « L’affiche pacifiste de Hans Erni de 1954. Pratiques et acteurs de la censure et de la contre-censure en Suisse » (Jean-Charles Giroud)

Au sein de la session consacrée à l’axe « propagande et censure », Morten Schneider inaugure les échanges avec une présentation sur « Le “crocheteur de la Samaritaine” : Une “statue parlante” parisienne, porte-voix d’une opinion pamphlétaire censurée ». Il y étudie un personnage anonyme — sonneur de cloches ou crocheteur — mis en scène dans plusieurs imprimés satiriques autour du siège de Genève (1611). Cette figure fonctionne comme un dispositif de contournement de la censure et permet une critique virulente du pouvoir. L’analyse met en évidence la stratégie éditoriale qui consiste à incarner une parole populaire à travers une figure marginale, et la fortune de ce motif au moment de l’assassinat de Concino Concini (1617), preuve de sa résonance dans l’opinion publique.

Ensuite, dans une communication intitulée « Transgression and Constraint in Sixteenth-Century Songs: Exploring the Love and Gender Ideology from the Pliegos Sueltos of the Iberian Peninsula », Blanca Berjano s’intéresse à l’évolution des représentations de l’amour et des rôles de genre dans les pliegos sueltos, ces feuillets poétiques largement diffusés dans la péninsule ibérique au XVIe siècle. Elle fait observer que le paradigme médical et religieux dominant — décrivant l’amour comme une maladie aux implications morales — se transforme progressivement. Ces chansons développent une idéologie amoureuse spécifique, qui valorise la femme idéalisée et inatteignable. Une lecture féministe permet de révéler les mécanismes performatifs et répétitifs de ces textes, qui contribuent à construire des normes hétérocentrées et à renforcer une certaine vision genrée des relations affectives.

Enfin, à partir d’un arrêt du Conseil du 7 septembre 1701 imposant un examen préalable pour les brochures de moins de deux pages, Marie-Dominique Leclerc clôture la session avec son intervention « Bibliothèque bleue : variations sur la censure », qui analyse les nouvelles formes de contrôle mises en œuvre sur des publications jusqu’alors épargnées par la censure. Par l’étude de plusieurs cas concrets, la chercheuse souligne le rôle ambigu des censeurs, à la fois garants de la morale et parfois eux-mêmes auteurs. Les retranchements ou altérations visent principalement des passages jugés scabreux, en particulier dans la littérature facétieuse. L’intervenante souligne le caractère souvent peu rigoureux de ces opérations, qui peuvent altérer la cohérence du récit.

La matinée s’achève avec deux sessions, dont l’une poursuit l’exploration de l’axe « propagande et censure » à travers deux communications :

  • « L’affaire Soleilland, ou comment faire avorter un projet d’abolition de la peine de mort » (Philippe Nieto)
  • « La Flamidienne. Lille, 1899 : canards et complaintes au cœur de la lutte anticléricale » (Jean François Heintzen)

La session relevant de l’axe « rôle de l’image » s’ouvre sur une communication de Marion Pouspin qui présente une communication sur « Les images dans les occasionnels du royaume de France (des années 1480 à 1561) : illustrer l’actualité ? ». Elle s’attache à analyser les pratiques illustratives dans les pièces gothiques, ces imprimés éphémères diffusés au début du XVIe siècle. Les illustrations, peu nombreuses, occupent des emplacements stratégiques (page de titre, dernière page) et se caractérisent par leur schématisme et leur réemploi fréquent, souvent jusqu’à l’usure. Quelques documents singuliers permettent d’identifier des ex périmentations graphiques : insertion dans le corps du texte, usage de la couleur, multiplication des vignettes. En conjuguant approche quantitative et micro-études de cas, l’analyse cerne la tension entre exigence de lisibilité, contrainte matérielle et volonté de capter visuellement l’attention du lecteur.

Une présentation intitulée « Des images sidérantes. Sur quelques imprimés de phénomènes célestes au XVIe siècle » conclut la session. Florian Métral y expose une étude inscrite dans le cadre du projet Spectacles célestes et portant sur un corpus de feuilles volantes illustrées relatant des phénomènes atmosphériques, publiées dans les territoires protestants au XVIe siècle. Ces documents reprennent le modèle typographique de la Météorite d’Ensisheim (1492), structurant le texte autour d’une image centrale, souvent spectaculaire et parfois coloriée. Ces imprimés visent à provoquer la sidération du lecteur, à réactiver des récits exemplaires du passé et à inscrire l’événement céleste dans une temporalité du présent. La perspective structuraliste adoptée par le chercheur permet d’identifier des résultats à la fois solides et stimulants sur  e rôle central de l’image : cette dernière traduit le prodige, produit un effet de réel et articule l’émerveillement avec une fonction pédagogique et mémorielle.

VENDREDI APRES-MIDI

La dernière session croise les deux axes du congrès, mêlant les dimensions visuelles et politiques des imprimés téphémères. Elle s’ouvre par ma propre présentation sur « Les “avis au lecteur” de Guillaume Chaudière et Jean Pillehotte : deux imprimeurs-libraires actifs dans les marges des libelles ligueurs entre Paris et Lyon (1588–1589) ». Inscrite dans l’axe « propagande et censure », cette intervention s’attache à interroger, à partir d’un corpus resserré, les usages politiques du péritexte à la fin des guerres de Religion. En mobilisant les outils théoriques développés par Gérard Genette, l’étude vise à analyser les avis au lecteur comme lieux privilégiés de médiation idéologique, où se joue la réception du discours ligueur. L’enquête reconstitue les stratégies adoptées par Guillaume Chaudière et Jean Pillehotte pour encadrer la diffusion des libelles et garantir l’efficacité rhétorique du message politique catholique. Ces documents révèlent, au-delà de leur fonction didactique, une visée polémique, religieuse et sociale, inscrivant pleinement ces acteurs de l’imprimé dans les logiques militantes de la Ligue.

La séance se poursuit avec une communication sur « L’iconographie du Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey : la place des images dans un almanach populaire au XVIIIe siècle », rattachée à l’axe « rôle de l’image ». Bérangère Poulain s’y intéresse à la planche de couverture de ces almanachs suisses, diffusés également dans l’Est de la France, qui représente une scène de genre influencée par la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Une analyse iconographique cerne un glissement de la figure du noble vers celle d’un homme du peuple, qui témoigne à la fois d’un changement de public cible et d’une revendication populaire à intervenir dans le débat social et politique. Plusieurs exemples font ressortir comment les motifs iconographiques sont recyclés et adaptés pour construire un discours politique visuel. L’examen attentif d’un corpus méconnu révèle que des imprimés ancrés dans un contexte local peuvent offrir des clés d’interprétation éclairant des dynamiques de plus large portée.

Une conférence prononcée par Jean-François Botrel, intitulée « Voir, lire, écouter les images des imprimés de colportage », clôture le congrès. À partir d’un large corpus d’imprimés populaires — romances de cordel, pliegos de aleluyas, emballages illustrés pour confiseries ou cigarettes —, il développe une réflexion sur le statut et les fonctions de l’image dans ces objets. L’image y est à la fois crainte, convoitée, et interprétée : elle suspend le récit, suscite un imaginaire et induit des lectures multiples. Le chercheur souligne notamment la manière dont certaines illustrations sont accompagnées d’un commentaire oral ou textuel, ou provoquent un commentaire chez le lecteur. L’image, dans ces supports, constitue un vecteur de savoir, d’émotion et de désir, à la croisée des usages pédagogiques, esthétiques et politiques. Reprenant des motifs types de publication en publication, elle participe à la fabrication d’un langage visuel partagé tout en conservant une puissance interprétative singulière.

CONCLUSION

Ce congrès a permis de mesurer avec acuité la richesse et la diversité des recherches actuelles sur les imprimés éphémères, en croisant approches historique, littéraire, iconographique et numérique. L’axe « propagande et censure » a démontré la capacité de ces objets à structurer des prises de parole politiques, religieuses ou judiciaires, tout en révélant les tensions entre intention éditoriale et réception publique. L’axe « rôle de l’image » a souligné combien la dimension visuelle participe à la construction du sens, dans ses formes les plus spectaculaires comme dans ses usages les plus ordinaires. Enfin, l’axe « actualité de la recherche » a été éloquent quant à l’élan collectif qui anime ce champ en plein renouvellement, à travers des outils numériques, des enquêtes de terrain et des initiatives collaboratives.

Au-delà des communications elles-mêmes, cette deuxième rencontre a confirmé la solidité d’une communauté de recherche en pleine structuration. Les rencontres et les retrouvailles depuis le premier congrès ont donné lieu à des échanges nourris, témoignant de la continuité des dialogues amorcés. Le public, nombreux et attentif, comptait aussi bien des jeunes chercheurs que des collègues plus expérimentés, souvent réunis par l’implication croisée dans différents projets collectifs. Ces cadres collaboratifs ont largement contribué à la vitalité des discussions, dans les sessions comme en marge de celles-ci.

Dans une atmosphère à la fois studieuse et chaleureuse, le congrès a ainsi offert un espace propice à l’élaboration d’une archéologie des formes brèves et mobiles de l’imprimé. Située au carrefour de l’histoire du livre, de la sociologie de la lecture et des media studies, l’étude de ces imprimés modestes ouvre sans cesse de nouveaux outils, de nouveaux objets et un regard inédit sur les cultures écrite, visuelle et orale des temps anciens, tout en éclairant des enjeux toujours actuels de communication, de médiatisation et de circulation des savoirs.

Review : « “The Weight of this Sad Time”: Presentism, Eco-Politics, and Early Modern Studies », Daniel J. Viktus

Boston – March 20, 2025

The Josephine Waters Bennett Lecture

Review by Alexandre Goderniaux

This is a review of Professor Vitkus‘ keynote lecture at the Renaissance Society of America Annual Conference. The following day, I presented the initial findings of my research project within the context of Capturing the Present, in a paper entitled: “National Middle Ages or Imperial Present? Time in the Libels Published under Charles V.” I would like to thank Christian Martens and Lorenzo Paoli for their exemplary organization of the panel.

In a context marked by ecological, climatic, and political crisis—at a time when fundamental research is under unprecedented attack—how can the humanities, and scholarship on the sixteenth century in particular, make a meaningful contribution to society? Conversely, how might the urgent and crisis-ridden times in which we live influence the kinds of questions we pose to documents produced in the distant past? These are the complex questions that this lecture sought to address through an approach that was both scholarly and pedagogical.

King Lear through the lens of historical materialism

Professor Vitkus takes Shakespeare—his area of specialization1—as a case study, focusing almost exclusively on King Lear. Through a series of excerpts from the play, he demonstrates how the playwright, at the end of the sixteenth century, was already engaging in sophisticated reflections on the crises of his own time—reflections that resonate powerfully with contemporary concerns. These insights are deftly analyzed using the tools of historical materialism, a methodology that Professor Vitkus advocates for its epistemological advantages and pragmatic implications.

Historical materialism, he argues, shares the goals of new materialism—reworking our understanding of the material world from an anti-anthropocentric perspective—yet ultimately surpasses it by addressing its political limitations. As a systemic mode of thought that approaches power through a constant dialectic—rather than opposition—between concepts such as nature/culture, subject/object, and human/non-human, historical materialism enables the production of a powerful political critique that unveils the early modern roots of capitalism’s detrimental impact on both human and non-human entities.

Applied to King Lear, historical materialism reveals, in a series of key passages, essential insights for understanding the crises of the present. Within speeches steeped in (pseudo-) prophetic rhetoric, Professor Vitkus identifies a radical questioning of resistance to unjust policies that lead humanity to its downfall. While the play emphasizes that, in the face of the corruption of the powerful, human agency is necessary, it also manipulates the language of nature and compares tropes of the human with those of the animal to suggest that all monsters are found within nature itself—not outside it. The final act, for its part, illustrates how and why, under capitalism, leaders deny the causes of crisis and the obvious solutions they should implement to address inequality. Viewed through this lens, King Lear appears less as a work of entertaining fiction than as a political text denouncing the corruption of an opportunistic ruling class.

Shakespeare and ‘presentism’

By showing that awareness of the damage humans can inflict upon the non-human has deep historical roots, the lecture makes a compelling case for ‘presentism’. In doing so, Professor Vitkus grants this concept a broader meaning than the one proposed by François Hartog2: he invites us to consider as ‘presentist’ any document that seeks to understand its own time. From this perspective, the case study illustrates two key points. First, the present had already become a subject of critical reflection well before the end of the eighteenth century. Second, the humanities play a vital role in times of crisis. Transforming a system requires understanding how it functions. Thus calling for expertise in its structural mechanisms in order to effectively respond to their consequences. Consequently, the early modern scholar who approaches literary texts with an eye toward their political resonances, and who is equipped with the tools of historical materialism, is undoubtedly among the experts society needs now more than ever.

In summation, professor Vitkus delivered a passionate lecture driven by the conviction that the multiple crises we face today all originate in a shared economic system. At once highly instructive and effective, the talk skillfully wove together distant historical contexts and urgent contemporary issues. It powerfully demonstrated the value of historical materialism and, in doing so, offered a persuasive defense of the humanities’ essential societal role.

Recommended reading for further exploration

  • Stuart Hall, “Cultural studies and its theoretical legacies”, in Cultural studies, ed. Lawrence Grossberg, Cary Nelson, Paula Treichler, Routledge, 1992, p. 277-294.
  • Martin Puchner, Literature for a Changing Planet, Princeton University Press, 2022.
  • Daniel Vitkus, “Red-Green Intersectionality beyond the New Materialism: An Eco-Socialist Approach to Shakespeare’s The Tempest” in Intersectionalities of Class in Early Modern English Literature, ed. Ronda Arab and Laurie Ellinghausen, Palgrave Macmillan, 2023.
  • Id., “How the 1% Came to Rule the World: Shakespeare, Long-Term Historical Narrative, and the Origins of Capitalism” in Shakespeare and the 99%: Literary Studies, The Profession, and the Production of Inequity, ed. Sharon O’Dair and Timothy Francisco, Palgrave Macmillan, 2019, p. 161-181.
  1. See Critical Edition of William Shakespeare’s Othello, Barnes & Noble, 2007 []
  2. Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003 []

Colloque : Fragments de présents passés : les imprimés éphémères à l’honneur à Genève

Du 10 au 11 avril 2025 se tiendra à l’Université de Genève le deuxième congrès international «La longue vie des imprimés éphémères»

DESCRIPTIF

Genève, ville importante pour l’histoire de l’imprimerie européenne, est également le lieu de conservation de plusieurs collections de feuillets francophones et anglophones, de pliegos de cordel espagnols et d’imprimés brésiliens. Ce congrès se propose de faire connaître la richesse de ces fonds, de faire le point sur la recherche actuelle sur la question des imprimés éphémères (aussi qualifiés d’imprimés bon marché, de large circulation, etc.) et d’aborder cette production sous un angle transnational avec un spectre chronologique large, allant du XVe au XXIe siècle.

Les axes de recherche qui ont été retenus pour cette rencontre interdisciplinaire sont les suivants :

1) Le rôle de l’image

2) Propagande et censure 

3) L’actualité de la recherche

PROGRAMME

Cette manifestation, organisée par Constance Carta (Université de Genève), Thalia Brero (Université de Neuchâtel) et Cristina R. Martínez Torres (Université de Genève), prendra place à l’Espace Colladon, Rue Jean-Daniel-Colladon 2, 1204 Genève.

Consulter le programme

Deux membres de l’équipe du projet Capturing the Present y présenteront leur recherche : Alexandre Goderniaux et Marie Verbiest.

Publication d’Alexandre Goderniaux : Un coup de majesté manqué, Henri III aux Etats généraux de Blois (16 et 18 octobre 1588)

EN

Demonstration de l’assemblée publique des Estats tenuz en la ville et chasteau de Blois, soubs le perfide Henry de Vallois, Paris, Nicolas Le Roy et François Gence, [1589], gravure tirée de Pierre de L’Estoile, Les belles figures et drolleries de la Ligue, fol. 7r (détail), 1589-1594, Paris, Bibliothèque nationale de France.

Alexandre Goderniaux, Un coup de majesté manqué, Henri III aux Etats généraux de Blois (16 et 18 octobre 1588), Genève : Librairie Droz, 2024.

A PROPOS

Avant d’étudier l’actualité impériale sous le règne de Charles Quint, Alexandre Goderniaux s’est intéressé, à travers des recherches dont ce livre est l’aboutissement, à la mise en texte du présent par un autre monarque : Henri III. Par l’étude et l’édition d’onze imprimés d’actualité, il démontre comment ce roi au règne si méconnu a cherché, en octobre 1588, à redevenir le maître des horloges.

PRESENTATION

Onze textes diffusés par les imprimeurs d’Henri III à la fin de l’année 1588 révèlent une autre histoire des États généraux de Blois. Ils ne résument plus l’assemblée aux assassinats des Guises (23 et 24 décembre 1588) et invitent à explorer ses deux premières séances (16 et 18 octobre 1588) dans toute leur densité. Maillons d’une vaste opération politique et communicationnelle, ces imprimés retracent d’amples prolégomènes grâce auxquels l’action gouvernementale d’Henri III peut être réévaluée. Le souverain y affirme la nature divine de son pouvoir et expose un projet de réforme destiné à fonder une ère nouvelle. Simultanément, il ambitionne d’assoupir les troubles civils par un modèle royal de la parole où sont imbriqués le bien-parler et le bien-gouverner. Ces textes constituent aussi une opération de communication savamment préparée par laquelle le souverain et ses imprimeurs diffusent une version idéale de l’assemblée : une scénarisation du succès royal y couronne Henri III dans un triomphe de papier. En outre, ils portent la trace vive d’un coup de majesté manqué, montrant comment Henri III tente, par la ruse, de neutraliser le discours ligueur, afin de redevenir le maître du jeu et du temps.

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