Du 1er au 3 juillet dernier, se tenait à l’Université de Leiden le colloque international « Bound for Devotion : The Prayer Book as Object and Practice, 1300-1800 » organisé par le projet PRAYER (ERC Starting Grant). J’y ai eu l’occasion de présenter une communication intitulée « Exploring the Temporalities of Philip the Good’s Breviaries Ad usum Parisiorum pars hiemalis and pars aestivalis (Royal Library of Belgium, mss. 9511 and 9026) » qui vise à définir comment l’étude de ces temporalités constitue un prisme central pour comprendre la culture dévotionnelle ducale, ainsi que la manière dont elle articule la pratique religieuse et la représentation du pouvoir en place.
Saint Andrew and Philip the Good, Bruxelles, KBR, ms.9511, fol.398
Descriptif (abrégé)
Philippe the Good’s winter and summer breviaries are copied from a Parisian liturgical model and illuminated in Bruges (1453-1460), chiefly by Willem Vrelant with two miniatures by Jean le Tavernier. Despite their exceptional quality, the manuscripts remain understudied since Leroquais’s 1929 study. The argument unfolds in three parts.
Prescribed time: The breviary’s codicological structure – its division into winter/summer volumes, the perpetual calendar, ferial psalter, common of saints, and sanctoral – embodies the cyclical, recurring rhythm of the liturgical year itself. Moving through the manuscript retraces this cycle materially, making the object not just a support for liturgical time but a form of it.
Superimposed time: Miniatures layer multiple temporal registers within a single visual space – founding/eschatological time, narrative time, celestial time, and the contemporary Flemish present – without hierarchy among them. A key example is the sanctoral-opening miniature showing Philip the Good in prayer before Saint Andrew, where the duke’s contemporary presence coexists with the saint’s timeless, hieratic figure.
Reflected time: This is presented as the paper’s central conceptual contribution, not a représentation-plus-text duality, but an intra-visual, semiotic phenomenon in which ducal emblems (the two facing E’s, the Golden Fleece collar, the Saint Andrew’s cross) function as condensed, legible signs of institutional history. Combined with the mise-en-abyme effect of the duke depicted performing the very devotional act his use of the book enacts, this produces a “doubled present” that continuously re-legitimizes ducal power by anchoring it in sacred and dynastic continuity.
The conclusion frames mss. 9511 and 9026 as a lens onto Burgundian devotional culture, where liturgical time, layered imagery, and symbolic reflexivity converge to make prayer an ongoing act of princely legitimation.
Paris, BnF, ms. fr. 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (Siège de Château-l’Hermitage, 1439) (3e quart du XVe s.)
« Si l’on ne cessait jamais de renouveler les sciences, on y trouverait toujours quelque chose de nouveau ». Quel chercheur pourrait contredire ce propos tenu, dès le prologue, par l’auteur de l’œuvre intitulée Le Jouvencel ? Si le constat peut paraître d’évidence, il faut d’emblée souligner son ambition (ré)novatrice et (ré)inventive, formulée dans la seconde moitié du XVe siècle dans un « petit traité narratif » qui se situe à la croisée des genres :
de jour en jour et de plus en plus, croissent les engins (l’intelligence, la compréhension) des hommes et renouvellent les manières de faire ; (car, ainsi que le temps se renouvelle, ainsi viennent les nouvelletez ; ) et sont trouvés de present plusieurs choses et engins subtilz, desquelz les autres n’avoient point d’usaige ne de congnoissance, par quoy me semble mon œuvre estre aucunement prouffitable1.
Le temps passe et transporte avec lui la richesse des expériences passées et des connaissances acquises. Tel est le constat clair et affirmé qui permet à l’auteur de justifier l’utilité de son projet. Celui-ci est didactique et doit servir à tous ceux qui, « suivant les aventures merveilleuses de la guerre », voudront « tousjours bien faire et acroistre leur honneur et hardement (leur bravoure) de mieulx en mieulx ». L’auteur rédige ainsi un ouvrage consacré à l’art de la guerre, admise dès les premières lignes comme l’immémoriale compagne du commerce des hommes. Mais si la guerre n’est pas chose nouvelle, elle n’est pas non plus chose exacte :
pour ce que la guerre est telle qu’il fault besongner selon le loysir qu’on a, et le fault prendre aucuneffois froit, aucuneffois chault.2
Cela implique une surveillance accrue dans la préservation de l’honneur, valeur traditionnelle et structurante de la société médiévale, qui doit faire face, dans les vicissitudes de la guerre, à lavariabilité des circonstances et à l’évolution des manières de faire.
Si le Jouvencel a attiré de façon particulière mon attention dans le cadre des réflexions que je mène au sein de l’équipe Capturing the present, c’est parce qu’il articule de façon remarquable l’enseignement traditionnel des exempla, des modèles perpétués de la Bible et de l’Antiquité, aux connaissances acquises et renouvelées sur les champs de bataille de l’actualité. Mais c’est aussi parce que l’impondérabilité qui est propre à la diversité des cas et qui nourrit l’incertitude de la guerre, telle qu’on pouvait la redouter, apparaît sous les traits d’une fortune qu’il n’est plus impossible de guider. Ces considérations, valorisant le moment présent comme celui d’une réévaluation constante de la situation, marquent dans la littérature didactique traditionnelle de la fin du Moyen Âge un tournant, en même temps qu’elles proposent une nouvelle articulation entre la valeur référentielle d’un passé édifiant et la perspective d’un futur plus que jamais contingent.
L’auteur s’appuie sur des références bibliques (Genèse, livre des Rois) pour souligner l’imperfection du monde et la nécessité de la chevalerie pour protéger le peuple. Il complète cet enseignement traditionnel parson expérience personnelle, acquise au service du roi de France :
Et, pour ce que, des ma jeunesse, j’ay sieuvy les armes et frequenté les guerres du très crestien roy de France, mon souverain seigneur, en soustenant sa querelle de tout mon petit povoir, j’ay peu veoir par l’espace de long temps plusieurs et diverses manières de faire que les jeunes et nouveaux venus ne puent pas sçavoir de prime face. Car je puis dire, et en ce disant suis esprouvé, selon les anciens dictateurs, orateurs et historieurs, que la conduite de la guerre est artifficieuse (qui demande du savoir-faire) et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance3.
Son témoignage valide ainsi son traité, qui allie savoir traditionnel et expérience concrète.
Le texte suit la structure tripartite aristotélicienne (gouvernement de soi, de la famille, de la cité), mais l’auteur y intègre des exemples contemporains, suivant principalement la vie de Jean de Bueil (v.1404-1477), chevalier et supposé auteur du Jouvencel. On ne saurait, dès lors, et comme il le dit lui-même dans le prologue, l’accuser de vouloir « faire de vieil bois nouvelle maison ». À plus d’un titre, le Jouvencel est le fruit d’une tradition didactique, pleinement imprégnée de contemporanéité.
La vie posthume du Jouvencel4, témoigne de cette capacité d’actualisation. Le Jouvencel reflète les réalités militaires des XIVe et XVe siècles, marquées par des défaites comme Crécy, Poitiers ou Azincourt. L’esprit chevaleresque cède la place à un esprit militaire5, où la stratégie repose sur l’analyse du présent :
La guerre est artifficieuse et subtille ; par quoy s’i convient gouverner par art et par science, proceder petit à petit, avant que on en ait parfaitte congnoissance6.
Les décisions doivent s’adapter à la situation immédiate :
Et, selon voz nouvelles et la puissance que le Roy pourra trouver, nous besongnerons. Car icy on ne peult conclure telles choses ; et fault qu’elles se concluent sur les lieux et selon ce que on treuve. Et tous ceulx qui en veullent autrement parler, fault qu’ilz devinent. Car les disposicions des choses donnent le conseil ; et icy on ne les peut savoir.7.
Ceux qui ne prennent pas ces précautions prennent le risque de « deviner », ou comme il est encore dit par ailleurs, de « jouer à quitte ou double ». Or, l’art de la guerre, qui ne permet pas que l’on joue à quitte ou double, semble être le domaine par excellence où compte la saisie du présent ; mais où ce présent, prédominant dans la stratégie, est indissociable de l’objectif et espoir futur que constitue la victoire, étape nécessaire, quand la guerre est juste, pour « le bien de la chose publique » qui conditionne la conduite des chevaliers.
Le lien entre les notions d’expérience et d’attente n’est pas ici sans nous interpeller, ni sans nous rappeler certaines réflexions sur le temps historique : « Tout homme, toute communauté humaine dispose d’un espace d’expérience vécue, à partir duquel on agit, dans lequel ce qui est passé est présent ou remémoré, et des horizons d’attente, en fonction desquels on agit. »8 Le rapport entre expérience et attente est précisément pour Reinhart Koselleck ce qui permet de thématiser le temps historique (ie de reconnaître les multiples temps de l’histoire) en liant le passé et le futur.
Or, entre les modèles et exemples du passé et les objectifs poursuivis, le Jouvencel illustre le conflit entre l’éthique chevaleresque et l’efficacité militaire. Alors que les Miroirs des princes prônent la vertu et le bien commun, ce traité privilégie la victoire, même si elle implique des moyens discutables. Par exemple, lorsque le Jouvencel tolère la possibilité de prendre une ville par trahison pour remporter une victoire à moindre coût, « car il fault que la guerre se demaine en maintes manières ». Cette tension reflète une nouvelle perception du temps, où le présent et l’efficacité priment sur les idéaux traditionnels.
Dans Le Jouvencel, la prise de cette ville est décrite à travers un dialogue qui souligne son caractère improvisé, ancré dans l’instant. Cette spontanéité évite au roi et au Jouvencel de tomber dans l’immoralité, malgré l’idée que la guerre corrompt toute justice et tout ordre juridique9.
Le terme « fortune » prend alors une dimension ambivalente : il désigne surtout les aléas du destin, souvent favorables (« bonne fortune »), et moins fréquemment les difficultés. Surtout, il met en lumière une conception du temps où le présent est crucial. Le héros est encouragé à « chasser sa bonne fortune » ou à « poursuivre sa bonne fortune », c’est-à-dire à profiter des circonstances pour avancer, tout en se préparant activement (par exemple, en rassemblant des ressources).
Si cette vigilance est requise et si elle est ainsi recommandée, tout au long du traité, c’est parce qu’il est impossible de connaître ce que le futur réserve. Citons un passage éclairant sur ce point (qui retranscrit l’avis collégial des conseillers consultés par le Jouvencel – la collectivité ayant pour vocation de traduire la sagesse de l’opinion délivrée) :
Le Jouvencel : Véez-cy le cas, qui est grant. (…) C’est grant chose à moy de conseiller le Roy, qui ne fuz oncques de son conseil jusques à maintenant ; et aussi les choses sont avantureuses. Et voit-on aucuneffoys le temps cler, qui après se obscursist. (…)
Les conseillers : Tous à une voix dirent : « Toutes les choses de ce monde sont soubz la main de Dieu, et des choses à venir vous ne sauriez conseillier le Roy ne vous-meisme ; et fault prendre ce que on voit. Nous voyons que le Roy n’eust oncques si grant entrée sur ses ennemyz qu’il a de present ; et, pour ce, nous sommes tous d’oppinion et avons esté et en avons plusieurs foys parlé ensemble que le Roy doit venir. Car on doit chassier sa bonne fortune, quant elle vient, et ne doit-on pas laisser passer le bonheur par devant sa porte sans le recueillir ; et, quant on le laisse aller, il n’y retourne jamaiz voullentiers. »10
Face à l’incertitude de l’avenir, il faut agir sur le présent. Bien que Dieu maîtrise tout, l’homme a la capacité d’influencer son destin en restant vigilant. Ainsi, « Dieu et fortune » ne sont pas synonymes : la fortune dépend aussi de l’action humaine. La leçon est claire : il faut saisir les opportunités quand elles se présentent, car elles ne reviennent pas toujours.
BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le duo « Dieu et Fortune », dans le Jouvencel, introduit de façon subtile la superposition des logiques (théologique, philosophique, politique) et la complexité d’une nouvelle relation au futur. Plus encore, la possibilité de « saisir la fortune » exprime la possibilité d’agir contre le temps, de le changer, par l’action humaine.
La seconde moitié du XVe siècle voit ainsi émerger, dans le discours politique et militaire (celui de la victoire et de la souveraineté), le vocabulaire d’un présent capable de rebattre les cartes d’un futur, et capable pour cela de s’affranchir (non sans gêne) d’une norme héritée du passé pour redéfinir « ce qui est bon » en fonction des objectifs à poursuivre.
À Venir
Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Dans ce traité dédié à l’art de la guerre, la valorisation du présent se traduit par celle de l’expérience, de la contingence et de la variabilité des circonstances. Cette étude a été présentée et développée dans le cadre de la journée d’étude organisée à l’université de Lille par le laboratoire CECILLE : « Passsé, présent, futur : ouvrir les possibles (Mondes romans) » (03/04/2026). Elle fera partie d’un article sur le rapport du gouvernement princier au futur, publié dans le cadre de mon postdoctorat.
Sources iconographiques
BnF, ms. fr 24380, fol.15v, Jean de Bueil, Le Jouvencel (3e quart du XVe s.)
Bnf, ms. fr. 43, fol.37r., Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse (milieu XVe siècle)
Éditions des sources
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018.
Bibliographie sélective
Allmand Christopher, « Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle », Revue historique, N° 123, 1999/3, p. 463-482.
Koselleck Reinhart, « Temps et histoire », Romantisme, 1987, n°56, p. 7-12.
Pinto-Mathieu Elisabeth, « Charles VII et la figure royale dans le Jouvencel de Jean de Bueil », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p.151-164.
Ribémont Bernard, « Le Jouvencel de Jean de Bueil. Un texte hybride mâtiné d’aristotélisme », Le moyen français, 87, 2020, p. 173-186.
Szkilnik Michelle, « Écrire l’histoire dans les interstices de la fiction : Le jouvencel », dans Le pouvoir des lettres sous le règne de Charles VII (1422-1461), éd. Bouchet Florence, Cazalas Sébastien, Maupeu Philippe, Paris, Champion, 2020, p. 245-258.
Szkilnik Michelle, La vie posthume du Jouvencel. Réception d’un livre sur la guerre XVe-XXIe siècle, Paris, Champion, 2022.
Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Camille Favre et Léon Lecestre, SHF, 2 vol., Paris, 18871889, ici t.1, p. 17. Autre édition : Jean de Bueil, Le Jouvencel, éd. Michelle Szkilnik, Paris, Champion, 2018. [↩]
L’IMC de Leeds se tient cette année du 6 au 9 juillet 2026 sur le thème des Temporalités. Le projet Capt y sera largement représenté et propose les interventions suivantes.
Monday 6 July 9.45-10.30 – Esther Simpson Building : LG 08
Keynote Lecture by Elodie Lecuppre-Desjardin : “Considering the Multiple Temporalities of Late Medieval Societies ; A Path Towards Differential History”
Tuesday 7 July 16.30-18.00- Clarendon Building 1. 06
Session 814 Time an Power in the Renaissance: Temporalities of the Burgundian-Habsburg Chanceries organized by Maxim Hoffman and moderated by Elodie Lecuppre-Desjardin
Thursday 9 July 9.00-10.30 – Esther Simpson Building 3.02
Session 1524 Res Futurae : Futures in the Late Medieval Low Countries, I. Paper delivered by Marie-Hélène Meresse : “Governing for possible Futures”
Thursday 9 July 14h15-15h45 – Maurice Keyworth Building 1.31