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Pépite : De l’échec au monument : l’intelligence temporelle de la médiatisation du départ des Pays-Bas de Marguerite de Parme (1522–1586) en 1567

Billet rédigé par Léon Rochard

Dans ma dernière pépite, j’avais étudié la médaille conçue par Francesco de Marchi et frappée par Jacques Jonghelinck pour Marguerite de Parme en 1567. Je l’ai analysée comme une tentative de maîtriser l’image de l’ancienne gouverneure des Pays-Bas au moment de sa démission, alors qu’elle ne parvenait plus à convaincre Philippe II de sa capacité à maîtriser la situation politique. Cette étude m’a conduit à m’interroger sur l’agentivité de Marguerite sur cette image et sur la manière dont celle-ci était partagée entre elle et ses proches conseillers. Dans la présente contribution, je souhaiterais prolonger cette réflexion en examinant plus largement les stratégies de médiatisation qui accompagnent ce départ. Il s’agit de montrer comment ces stratégies s’adaptent au contexte politique immédiat, aux contraintes qu’il impose comme aux occasions qu’il ouvre, et de s’interroger sur leur efficacité réelle dans la construction et la diffusion d’une image publique de Marguerite de Parme.

Dans une lettre du 2 novembre 1567 écrite au secrétaire d’Octave Farnèse (1524–1586), époux de Marguerite de Parme, Francesco de Marchi (1504–1576) s’indigne de voir le duc d’Albe (1507–1582) tenter de s’attribuer le mérite de l’apaisement de l’insurrection de 1566. Selon lui, ce mérite revient en réalité à la gouverneure, alors sur le point de rentrer en Italie. Celle-ci avait démissionné en avril de la même année, en réaction à la décision de Philippe II (1527–1598) d’envoyer le duc d’Albe aux Pays-Bas, pensant que celui-ci ne pourrait qu’aggraver la situation, en plus de récolter des honneurs qui ne lui reviennent pas1. Le duc d’Albe semble avoir rapidement cherché à tirer parti de la situation : d’après De Marchi, il aurait fait frapper deux médailles (qui ne nous sont pas parvenues aujourd’hui), l’une représentant deux figures agenouillées (le Brabant et les Flandres) lui offrant les clés de la ville, et l’autre le montrant en train de soutenir la religion sur le point de tomber2.

Mais ce n’est pas de son fait, car lorsque la religion était sur le point de tomber, c’est Son Altesse qui l’a tenue sur pied, et non lui qui était en plein milieu de l’Espagne, et qui est venu ensuite les pieds sous la table ; j’aurais bien voulu le voir au milieu des trois-cents gentilhommes qui sont entrés armés dans le palais, deux par deux, l’arquebuse à la ceinture, tout comme Son Altesse qui se tenait aux milieux d’eux à ce moment-là ; […] alors nous aurions vu s’il aurait maintenu sur pied la religion3.

Fig. 1 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

La préoccupation de Marguerite de Parme pour sa réputation n’était donc pas infondée. Francesco de Marchi avait déjà pris l’initiative, très peu de temps après la démission de cette dernière, de faire frapper deux médailles mettant en avant ses efforts pour résoudre la crise (les modèles FAVENTE DEO et A DOMINO FACTUM EST ISTUD abordés dans mon précédent billet). Il me semble cependant pertinent de mettre en rapport cette lettre avec une autre médaille connue de Marguerite portant la date de 1567 (Fig. 1), au revers de laquelle, devant un temple, une figure brûlant un faisceau d’armes et représentant la paix foule de ses pieds une forme monstrueuse4. La devise, « Belgici Tutela », signifiant « gardienne des Pays-Bas », est donc efficacement illustrée par une figure condensant le combat de Marguerite pour la religion et pour la paix. La bête qu’elle foule au pied fait en effet référence au dragon de l’hérésie que défait sa sainte patronne et le temple peut évoquer l’institution de la religion, tandis qu’une allégorie de la paix, identifiable à Marguerite, est représentée mettant fin au conflit. Le temple représenté s’assimile également à un arc de triomphe, faisant office de monument commémorant le conflit et sa résolution, mais annonçant peut-être également le début d’une nouvelle ère de paix. La médaille va donc à l’exact opposé du récit que cherche à imposer le duc d’Albe à travers ses médailles ; de manière plus étonnante encore, elle fait appel au même artiste, Giuliano Giannini, évoqué dans la lettre comme étant en contact avec de Marchi5. Sous le buste, on peut d’ailleurs déceler l’inscription que je propose de lire, dans l’exemplaire du Louvre (Fig. 2), « IVL•G•F », soit « Giuliano Giannini fecit », une version abrégée de l’inscription « IVLIANO FE » que l’on peut voir sur d’autres médailles6. Ceci suggère que cette médaille pourrait avoir été faite en réponse à celles du duc d’Albe, ou du moins que le mérite de l’apaisement de la situation faisait l’objet d’une compétition intense : le fait même que trois médailles portent la date de 1567 le confirme suffisamment. De même, le rappel sur l’avers de la parenté (quoiqu’illégitime) de Marguerite avec Charles Quint, absent d’autres médailles, reflète l’instabilité de sa position7 et la volonté de sécuriser celle-ci.

Fig. 2 : Giuliano Giannini (att.), Marguerite, fille de Charles Quint, gouverneure des Pays-Bas de 1559 à 1567, 1567, argent coulé, 3,43 cm. Vente Karel de Geus, 19-20 avril 2021. Avec l’aimable autorisation de Karel de Geus Muntveilingen.

Si la portée de diffusion de ces médailles est difficile à évaluer, elles ont plusieurs avantages certains dans ce qu’on pourrait appeler une stratégie médiatique autour de la démission de Marguerite. D’abord, ces petits objets peuvent être fabriqués rapidement et circuler facilement. Ils permettent ainsi de réécrire les événements de manière quasi immédiate et de prévenir ainsi toute atteinte à la réputation de Marguerite. Ensuite, ils sont envoyés à ses soutiens existants, assurant la solidité de son réseau et ainsi son retour en Italie dans les meilleures conditions8). Cette stratégie est fréquente chez les femmes de pouvoir à la période moderne, qui sont souvent plus mobiles et doivent assurer le maintien d’un réseau en se rendant présentes à lui par la correspondance ou par des dons de miniatures et de médailles9. Ces réactions rapides à un événement présent sont donc aussi un moyen d’assurer l’avenir. Cette stratégie se poursuit d’ailleurs à son arrivée en Italie, où les cérémonies d’entrées triomphales deviennent des occasions de pérenniser cette version de l’histoire. En témoigne un passage du récit de son entrée à Plaisance le 1er février 1568 :

Au revers [d’un tableau du décor], qui était de facture similaire, on voyait un autre tableau, dans lequel étaient peints de nombreux seigneurs qui, voyant Son Altesse partir de leurs terres, et traverser la mer pour aller en Italie à bord d’autres navires, montrent leur douleur ; Son Altesse se retourne vers eux, se montrant sur la poupe d’un de ces navires, et semble leur dire, comme on pouvait le lire, Multi melius procul, quàm propè rem suam gessere.10.

Cette dernière phrase semble évoquer, directement ou non, une citation issue des Epistulae ad familiares de Cicéron : « Multi suam rem bene gessere et publicam patria procul », que l’on peut traduire par « Beaucoup ont bien servi leurs intérêts privés et ceux de la patrie en étant loin »11. La version utilisée dans le décor se traduit légèrement différemment : « Beaucoup ont mieux mené leur affaire de loin que de près ». Le départ de Marguerite est justifié par un exemple d’autorité : comme celui de l’interlocuteur de Cicéron, il n’est pas volontaire12, mais n’empêche pas la gouverneure d’agir, même de loin, et de ne jamais relâcher son attention. En un mot, ce moment de l’entrée triomphale fait valoir la possibilité d’une agentivité à distance. Elle exploite ainsi parfaitement ce moment, assurant la transition de son image depuis son ancien poste de gouverneure vers un retour à son rôle de duchesse de Parme : la devise fonctionne alors dans les deux sens, assurant qu’elle n’a relâché sa vigilance ni envers les Pays-Bas, ni envers son duché. Par ailleurs, pour paraphraser l’analyse de Derval Conroy des récits de l’entrée triomphale à Amsterdam de Marie de Médicis (1573–1642) en 1638, la description des œuvres temporaires utilisées lors de son entrée commémore l’événement pour la postérité, « re-présente » sans cesse la duchesse à ses sujets, et explicite la signification de l’appareil iconographique, pérennisant ainsi l’image qu’a voulu imposer Marguerite ou sa suite13.

L’événement de sa démission et de son départ est donc noyé par une médiatisation importante et sensible aux opportunités d’imposer une image à la fois de l’événement et de Marguerite. À travers des objets pouvant être produits rapidement et diffusées de différentes manières, l’événement de la démission, au lieu d’être lu comme un échec, prend donc la dimension d’un monument14 qui profite au contraire à la légitimation du pouvoir de Marguerite, qui donne l’image d’une gardienne éternelle de la paix et de la religion des Pays-Bas, même après son départ.

Bien sûr, l’image négative qu’elle a laissée aux Pays-Bas pose la question de l’efficacité de cette stratégie. Mais de fait, la cible des stratégies de construction de son image semble avoir été, dans de nombreux-cas, l’Italie, à grande échelle (par ses échanges avec les différents papes ou son lien avec le cardinal Farnèse) et à un niveau plus restreint, celui de ses duchés, qui lui assuraient un rôle politique et un statut plus pérennes15. Ceci s’oppose au cas de Marie de Médicis, qui comme l’a montré Léonie Marquaille n’a pas pu avoir l’entière maîtrise de la communication autour de son exil, dans des territoires dont les enjeux étaient différents des siens16. Dans un territoire qui était le sien, elle avait ainsi la marge de liberté nécessaire pour assurer la durabilité de sa version des événements, ce que montre clairement la description de ses funérailles en 1586 :

Son Altesse ramena à la foi catholique certains princes des Flandres qui avaient pris les armes pour faire prêcher des doctrines erronées, et à l’aide de la vérité et de la religion, elle les ramena à la vraie foi et à l’obéissance de l’église, et les aurait enfin entièrement purgés si elle était restée dans ces provinces17.

Enfin, une statue la représente en majesté, couronnée et un sceptre à la main, « symbolisant les gouvernements parfaits et saints que Son Altesse a administrés, tant en Flandre que dans son État et à l’Aquila »17. La mémoire de son départ s’efface ici derrière la mise en avant de son bon gouvernement et de ce qu’elle aurait accompli, si elle n’en avait pas été empêchée. En cela, la médaille de Giannini, qui porte pourtant la date précise de 1567, n’est pas la commémoration de son rôle de « Gardienne des Pays-Bas » qu’elle aurait abandonné en démissionnant, mais bien une tentative de la présenter comme gardienne éternelle. Le présent de 1567 s’abstrait alors de toute contingence, pour être sublimé en une date monument.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Mes recherches sur Marguerite de Parme donneront lieu à la publication d’une monographie ou d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII. 1568. Vincenzo Conti.

Pour aller plus loin

Adorni, Bruno. 2003. « Il ruolo di Margherita d’Austria nella costruzione del Palazzo Farnese di Piacenza ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 107‑25. Rome: Bulzoni.

Conroy, Derval. 2007. « Iconographie et mise en scène d’un pouvoir au féminin. Les quatre livres d’entrées de Marie de Médicis en exil ». In Les Jeux de l’échange : entrées solennelles et divertissements du XVe au XVIIe siècle, édité par Marie-France Wagner, Louise Frappier, et Claire Latraverse, 189‑221. Paris: Honoré Champion.

Loon, Gerard van. 1732. Histoire métallique des XVII provinces des Pays-Bas, depuis l’abdication de Charles-Quint, jusqu’à la paix de Bade en MDCCXVI. Vol. I. La Haye: Gosse.

Mantini, Silvia. 2003. « Ceremonie, Ingressi, Funerali: Simboli e Potere di Margherita d’Austria ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 227‑70. Rome: Bulzoni.

Marquaille, Léonie. 2021. « “Des réceptions royalles” pour une reine en exil. Ambitions artistiques et enjeux diplomatiques lors de l’entrée de Marie de Médicis à Amsterdam en 1638 ». Dix-septième siècle 291:167‑83. https://doi.org/https://doi.org/10.3917/dss.212.0167.

Meijer, Bert W. 1988. Parma e Bruxelles: committenza e collezionismo farnesiani alle due corti. Milan: Silvvana.

Nisard, Désiré, éd. 1869. Oeuvres complètes de Cicéron avec la traduction en français. Paris: Imprimerie de l’Institut de France.

Rossi, Umberto. 1888. « Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria ». Rivista Italiana di Numismatica I:333‑50.

Traversi, Laura. 2003. « La ritrattistica di Margherita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa (II) ». In Margherita d’Austria (1522-1586). Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola, édité par Silvia Mantini, 281‑326. Rome: Bulzoni.

Ziegler, Georgianna. 2024. « Queen without a country: Elizabeth of Bohemia 1596-1662, exile and the Esther Story ». In Women in Exile in Early Modern Europe and the Americas, édité par Linda Levy Peck et Adrianna E. Bakos, 196‑214. Manchester: Manchester University Press.


  1. Le contexte de cette démission est résumé dans ma première contribution : « ‘C’est là l’œuvre du seigneur’ : Marguerite de Parme (1522-1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle » (URL : https://capt.hypotheses.org/11097, publiée le 22 janvier 2026). []
  2. Rossi 1888, 341‑47. []
  3. Cité chez Rossi 1888, 341‑44. Nous traduisons. []
  4. Pour ces interprétations de l’iconographie, voir van Loon 1732, I:97 et Traversi 2003, 296 []
  5. Giannini est identifié au « Giuliano Fiorentino » de la lettre, qui confirme à de Marchi en venant le voir dans sa chambre qu’il a créé ces médailles pour le duc d’Albe, chez Meijer 1988, 172, 231. L’attribution du modèle BELGICI TUTELA est proposée par Laura Traversi (Traversi 2003, 295) sur la base de l’avers. []
  6. Voir par exemple la médaille réalisée pour Alexandre Farnèse au British Museum vers 1586 (G3,FD.334). []
  7. Traversi 2003, 297 []
  8. Les premiers exemplaires des médailles de Jacques Jonghelinck, par exemple, sont envoyées au pape Pie V et au Cardinal Farnèse (Meijer 1988, 136 []
  9. Pour une étude de cas, voir Ziegler 2024. []
  10. Apparato per la entrata della Serenissima Prencipessa di Piacenza et di Parma, fatta nella sua citta di Piacenza al primo di febraro MDLXVIII 1568, fo 4r. []
  11. Nisard 1869, no 135. []
  12. Merci à Jan Blanc pour cette remarque. []
  13. Conroy 2007, 196 []
  14. Cf. Conroy 2007, 195, pour l’interprétation des quatre livres décrivant l’entrée de Marie de Médcis à Amsterdam comme monuments qui construisent son pouvoir. []
  15. En témoigne son contrôle étroit des travaux pour sa résidence à Plaisance, y compris depuis les Pays-Bas, et son insistance sur le fait que les travaux devaient se terminer le plus vite possible : voir les lettres cité chez Adorni 2003, 110‑14. []
  16. Marquaille 2021, 180. []
  17. Mantini 2003, 265. Nous traduisons. [] []

Pépite : Du présent de la catastrophe au présent catastrophique. La fonction temporelle de l’analogie dans les canards consacrés aux incendies (fin du XVIe siècle- première moitié du XVIIe siècle)

Billet rédigé par Cordélia Floc’hic

Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, BNF, Paris, Gallica ©.

Jean-Pierre Seguin, dans l’ouvrage qu’il consacre à L’information en France avant le périodique, définit les canards produits après 1560 comme des « imprimé[s] vendu[s] à l’occasion d’un fait divers d’actualité, ou relatant une histoire présentée comme telle1 ». Parmi les récits qui retiennent l’attention des canardiers, ceux des désastres occupent une place importante2. C’est la raison pour laquelle, à la fin du XVIe siècle et durant la première moitié du XVIIe siècle, ces publications sont les supports privilégiés de représentation des incendies.  Les destructions par le feu sont retenues par les auteurs car elles répondent parfaitement aux objectifs de ces imprimés. En effet, en raison de leur caractère extraordinaire, elles font l’objet de récits hyperboliques qui suscitent l’effroi et invitent le lecteur à se tourner vers Dieu pour prévenir de nouveaux désastres.  

“Le chevet de Notre-Dame, le Pont de la Tournelle et l’île Saint-Louis, durant un incendie, vers 1635”. Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

Les récits de catastrophes suivent généralement une structure narrative codifiée. Avant de rapporter l’événement désastreux, l’auteur explique ses causes. Il présente l’incendie comme un châtiment divin dirigé vers des incroyants ou des ennemis politiques. Il formule aussi parfois des explications naturalistes3. Cet exorde, qui répond d’emblée à une volonté de clarification, est suivi par le récit de l’incendie. L’auteur fournit des informations temporelles sur l’événement – la date et l’heure –   puis rapporte son déroulé tout en faisant état des destructions et des pertes qu’il engendre. La narration s’achève la plupart du temps sur une exhortation à se repentir.

Cette structure narrative est fréquemment enrichie par un procédé rhétorique qui accompagne le passage du préambule au récit de l’événement catastrophique. Il s’agit de l’analogie. Dans les canards, elle établit une relation entre le désastre présent et des faits passés de même nature, en suivant une narration chronologique. Les incendies sont en premier lieu, comparés à des brûlements issus des textes mythologiques et sacrés, tels que les destructions de Troie et de Sodome et Gomorrhe. Les références à l’histoire sainte visent à émouvoir et nourrissent la lecture religieuse du désastre4. Les canardiers rapportent ensuite des incendies révolus mais contemporains.

Mais quels sont ces incendies qui succèdent aux destructions mythologiques et bibliques ? Les événements retenus par les canardiers ne sont pas anodins. En effet, les auteurs se réfèrent à des désastres bien connus du lectorat en raison notamment de leur importante médiatisation. De plus, la survivance de ces événements est assurée par leur invocation répétée dans des publications plus tardives. Ce processus de médiatisation en deux temps apparaît notamment dans le cas de l’incendie de l’ancien palais de justice de Paris le 7 mars 1618.

En premier lieu, l’événement est en rapporté dans de courts imprimés5 et des ouvrages historiques6.

En second lieu, il fait l’objet de mentions fréquentes dans des canards plus tardifs. C’est le cas par exemple dans le canard consacré à l’incendie du Pont aux Change (1618) : « comme par exemple nous auons veu parsi deuant en ceste presente année au vingt deuxiesme iour de Mars dernier d’vn feu inremediable lequel a consommé tout le pallais de ceste ville de Paris… »7 ; dans l’imprimé rapportant l’incendie de l’église paroissiale de Bar-le-Duc (1619) : « Aussi auons-nous veuz d’estranges & desplorables accidents, tant en ceste ville de Paris, par le desastre arriué au Palais… »8 ; ainsi que dans celui relatant de l’incendie de la forêt de Boisfort en Picardie (1634) : « Nous auons veu à nostre très-grand regret, les accidens qui sont arriuez en divers lieux de se Royaume depuis quelques années. Sçauoir le bruslement du Palais de la ville de Paris (petit Microcosme de l’Vniuers) dans lequel le plus Auguste Senat du monde, rend équitablement la iustice à un chacun9. ». Ce réemploi d’un événement connu ayant déjà fait l’objet d’une médiatisation considérable peut être comparé à la stratégie éditoriale qui visait à réimprimer certains canards, pratique qui répond notamment à des objectifs commerciaux. Maurice Lever s’intéresse à ce procédé et montre que la réimpression annihile le caractère actuel de ces écrits10. Ils deviennent alors des apologues. L’auteur explique aussi que le choix des canards réimprimés s’appuie sur le potentiel édifiant de certains thèmes.

Le rapprochement entre ces deux phénomènes de réutilisation d’un même récit dans des contextes différents met d’une part en lumière le caractère exemplaire de l’événement11 et souligne d’autre part le processus de construction de la mémoire du désastre12. La mention de l’incendie du palais de Paris dans des écrits publiés respectivement en 1618, 1619 et 1634 met en lumière sa survivance dans la mémoire collective à différentes étapes de sa construction.

L’analogie apparaît alors comme un outil exemplaire et mémoriel fondée sur l’interévénementialité13. Nous pourrions alors penser, comme l’avance Maurice Lever au sujet de la réimpression des canards, que cette succession de récits d’incendies empruntés à des temporalités différentes entraînerait une atemporalité. Pourtant, le contraire se produit, et se brosse alors le portrait d’un présent catastrophique constamment ébranlé par des désastres.

En effet, l’accumulation de narrations d’événements similaires inscrit le présent de la catastrophe dans un présent catastrophique. Dans un canard consacré aux destructions entraînées par la foudre et le feu en Poitou et en Touraine, l’auteur établit le cadre chronologique de ce présent catastrophique. Il déclare qu’il dure « depuis trente ou quarante ans14 » et précise ensuite « depuis si long temps affligé de toutes sortes de maux, comme guerres, pestes, famines, & autres aduersitez qui nous ont accablez depuis trente cinq ou trente six ans en çà »15. L’emploi répété de la préposition « depuis » montre bien qu’il s’agit d’un état en cours et non révolu. Le caractère actuel et durable de ce présent calamiteux est à nouveau mis en évidence par le canardier qui parle « de nostre temps »16 et qui écrit « quand ie pense à ce qui est aduenu depuis peu de temps en çà » et « que nous auons veuz à l’œil depuis peu de temps »17. Cette dernière citation atteste la valeur du témoignage, par l’évocation de la vision. Cette observation est, de plus, universalisée par le pronom personnel « nous » qui au caractère direct du témoignage, ajoute une expérience commune et partagée.

Ces mêmes procédés apparaissent dans l’imprimé rapportant le Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin. La durée du présent catastrophique est élargie, puisque l’auteur écrit : « En ce dernier siecle ou nous sommes nous voyons beaucoup d’infirmittez qui menassent nostre France… »18. Le canardier unit à nouveau qualificatif temporel et vocabulaire sensoriel pour montrer la fréquence des désastres ainsi que l’expérience directe qui en est faite : « beaucoup de menasses que iournellement nous voyons deuant nos yeux19».

Ces deux imprimés d’actualité nourrissent l’hypothèse selon laquelle l’analogie, en sa qualité d’exemple, n’efface pas le présent mais s’unit à lui afin d’exposer une époque désastreuse en déliquescence. Cette conclusion découle de l’accumulation des calamités passées, de leur mise en relation avec les événements du présent ainsi que de la précision dans la définition du cadre temporel de l’époque catastrophique.

En ouverture, nous pourrions suggérer que ce présent désastreux s’élabore dans les canards à partir de la fin du XVIe siècle. Auparavant, les imprimés sur les désastres naturels sont marqués par une tonalité fortement apocalyptique20 qui n’apparaît plus dans les écrits étudiés dans le cadre de cet article. Plutôt que de formuler un discours eschatologique résolument tourné vers un avenir décadent, les canardiers de la fin du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle inviteraient leur lectorat à interroger et à agir sur un présent en crise.

À VENIR 

Cette réflexion sur l’écriture du présent du désastre s’inscrit dans le cadre plus large de ma thèse de doctorat consacrée aux représentations littéraires et visuelles des incendies accidentels en France et aux Pays-Bas de 1500 à 1652.

BIBLIOGRAPHIE

CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019.

CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997.

DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008.

LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006.

LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011.

LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, [en ligne], https://www.jstor.org/stable/40526273, pp.577-593.

SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964.


  1. SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964. []
  2. Ibid.p.25. []
  3. CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019. []
  4. LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011, p.483. []
  5. Voir par exemple : BOUTRAY, Raoul, L’histoire de l’incendie et embrazement dv palais de Paris, traduit du Latin de monsieur Boutray, aduocat au Grand Conseil, Paris, Abraham Saugrain, 1618 ; Accident merveilleux et espouventable du désastre arrivé le 7 jour de Mars de ceste presente année 1618. d’un feu inremediable lequel a bruslé et consommé tout le Palais de Paris. Ensemble la perte et la ruyne de plusieurs marchands lesquels ont esté ruynez et tous leurs biens perdus. Auec l’arrest de la Cour de Parlement sur le diuertissement fait au Palais, À Paris, chez la vfve Jean Du Carroy, M.DC.XVIII, 1618. []
  6. BOITEL, Pierre, Histoire mémorable de ce qui s’est passé tant en France qu’aux pays étrangers, commençant en l’an mil six cent dix, et finissant en l’an mil six cent dix-neuf, sous le règne de Louis le Juste, Roy de France & de Nauarre, À Rouen, chez Iacqves Besogne, 1619, p.417. []
  7. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin, A Paris, chez la vefue Iean du Carroy Libraire demeurant ruë S.Iean de Beauuais au Cadran. M.D.C.XVIII, p.4. []
  8. Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, p.4. []
  9. L’effroyable incendie et bruslement general de la grande forest de Boisfort en Picardie . Et les deplorables ruines arrivées par le feu aux lieux circonvoisins. La nuict du mardy au mercredy, trentiesme aoust 1634, p.6 []
  10. LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, p.578 []
  11. DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008. []
  12. Voir au sujet de la construction de la mémoire du désastre dans les canards : LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011. []
  13. Voir : LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006. Ce concept développé par Bernard Lamizet dans l’ouvrage mentionné précédemment suggère qu’un événement participe à la signification d’un autre événement. []
  14. Discours merveilleux et espouvantable, de ce qui est advenu le mercredy 15. de juillet 1598. és pays de Poictou , Touraine, & autres lieux : par la foudre & feu du Ciel, les ruines des villes, chasteaux, forteresses, eglises, & autres places emportez & ruinez par icelle, À Lyon, par Thibaud Ancelin et Guichard Jullieron, imprimeurs ordonaires du Roy. M.D.XCVIII.Prins sur la copie imprimé à Paris, 1598, p.4. []
  15. Ibid., p.11-12. []
  16. Ibid., p.6. []
  17. Ibid. []
  18. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin []
  19. Ibid., p.4 []
  20. CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997 []

Conférence: Le présent décousu des diplomates : la temporalité de la correspondance française du Congrès de Westphalie et ses implications anthropologiques (Albert Schirrmeister, Institut historique allemand, Paris)

Dans le cadre des rencontres d’experts de notre projet, Albert Schirrmeister (Institut historique allemand, Paris) donnera une conférence à l’Université de Lausanne, le 3 mai 2026, intitulée: “Le présent décousu des diplomates : la temporalité de la correspondance française du Congrès de Westphalie et ses implications anthropologiques “.

Lieu et date

Crédits Photographiques : Dominik Gehl, https://dominikgehl.com/unil-anthropole

Description

 

 

Compte rendu : « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle) » (12-13 février 2026, Université de Lausanne)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Les 12 et 13 février 2026, l’Université de Lausanne (Unil) accueillait en ses murs le colloque Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle), organisé par Cordélia Floc’hic (Unil) et Alexandre Goderniaux (Université de Neuchâtel – UniNE – et Université de Lille – ULille), deux membres du projet Capt.

Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, organisateurs du colloque Présents prodigieux.

Cet événement scientifique a été l’occasion d’interroger un sujet encore peu étudié, celui des prodiges à la fin du Moyen Âge et durant la première modernité.1 Dans l’imaginaire médiéval et prémoderne, ces événements naturels ou surnaturels étaient interprétés comme les marques de la volonté divine, des signes envoyés par Dieu dont le sens exact échappait aux hommes. Oscillant entre catastrophes destructrices et phénomènes suscitant l’émerveillement, la notion reste difficile à définir et à cerner, amenant les organisateurs de ce passionnant colloque à réunir une équipe interdisciplinaire à la croisée de la littérature, de l’histoire, de l’histoire des savoirs et des sciences et de l’histoire de l’art, afin d’éclairer d’une lumière nouvelle les prodiges sous l’Ancien Régime, leurs manifestations et leurs significations.

Lié au projet Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648), le colloque s’est fixé pour objectif de donner une envergure plus temporelle aux prodiges, qui éclairent la perception du temps présent dans les sociétés européennes d’avant les Lumières. Possédant leur propre temporalité, ces événements introduisent l’inattendu et l’imprévisible dans un temps présent relevant habituellement du quotidien, bouleversant ainsi la perception qu’en avaient les hommes et les femmes de l’Ancien Régime. Ils permettent aux contemporains de donner forme à l’ordinaire (incendies, orages, inondations) comme à l’extraordinaire (figures monstrueuses et démoniques, comètes…) en représentant et en interprétant le temps présent via des médias et des sources variés (imprimés d’actualité, journaux et égo-documents, récits de voyage, essais scientifiques, gravures et œuvres d’art…). Une manière en somme de « capturer le présent », révélant que les hommes et les femmes des temps médiévaux et modernes pouvaient être présentistes à leur manière.2

La richesse des échanges menés au cours de ces deux journées a engendré une émulation intellectuelle qu’il serait difficile de rendre dans ce compte rendu. Je vais tâcher d’en souligner les principaux acquis.

La première session, « Le prodige en représentation », présidée par Thibault Catel (Université de Limoges), a montré à quel point la représentation de ces événements extraordinaires et surprenants permettait d’en comprendre la nature et de leur donner une explication, souvent surnaturelle. Via des gravures, des imprimés d’actualité ou encore des essais, les hommes et les femmes de l’Ancien Régime capturèrent un temps présent sortant du commun, inscrivant ces événements dans un contexte politique précis. Les prodiges sont en effet appréhendés et interprétés à l’aune des crises du temps présent, plus particulièrement des événements politiques de la première Modernité.

Lisa Hecht (Philipps-University Marburg), dans sa communication « The Monster of Ravenna and its Siblings. Queering Prodigious Presents », s’est attachée à l’exemple du « monstre de Ravenne », une gravure présente dans l’ouvrage d’Ambroise Paré, Des Monstres et prodiges (1585). L’iconographie, mêlant traits humains et ornithologiques, mais aussi références aux deux genres, s’inspire d’images préexistantes pour représenter ce que nous considèrerions aujourd’hui comme une personne intersexe, vue à l’époque d’Ambroise Paré comme un monstre. Cette gravure et d’autres prouvent que la question de l’intersexualité était pensée à l’époque moderne, plus encore dans des temps de crise où les guerres de religions entrainèrent une flambée de gravures diabolisant l’ennemi sous des traits monstrueux.

Le monstre de Ravenne, gravure publiée dans Des Monstres et prodiges d’Ambroise Paré (1585).

Le ton est donné : les prodiges sont divers et incarnent tout ce que les contemporains peuvent considérer comme inhabituel et étrange, à l’image des personnes intersexes mais aussi des actes occultes et de sorcellerie, comme l’illustrent les Histoires tragiques de Rosset au XVIIe siècle, abordées dans la communication de Marwane Ovieve (Sorbonne Université), « Le Prodige dans les Histoires tragiques de Rosset. Présent de l’écriture et écriture du présent ? ». Là encore, le contexte des conflits confessionnels et de la chasse aux sorcières permet de comprendre ces faits extraordinaires et leur interprétation dans les Histoires de Rosset. L’auteur cherche à éveiller la curiosité du lecteur en évoquant l’actualité mais aussi en peignant des spectacles extraordinaires mêlant horreur, ébahissement, peur et étonnement. Les métalepses de l’auteur, incursions dans le récit, permettent à Rosset d’exprimer son opinion et ses sentiments, renforçant l’engagement du lecteur et créant une nouvelle strate temporelle, le « présent de l’écriture » (M. Ovieve), qui se mêle au présent des faits décrits dans le récit. Rosset critique son propre temps, s’indignant que de tels prodiges puissent avoir cours dans un pays chrétien. Pour l’auteur, le présent, associé à la crise et à la décadence, est un temps maudit, et les croyances hérétiques sont à l’origine de ces désordres et de la multiplication des prodiges et des diableries. Ces prodiges, d’origine divine, expriment la colère de Dieu. La solution est donc simple : pour restaurer l’ordre, il faut lutter plus efficacement contre les hérétiques.

Outre les monstres et les diableries, les prodiges peuvent évoquer des phénomènes plus communs comme les incendies, fréquents dans les villes médiévales et modernes. Cordélia Floc’hic (Unil) revient sur certains d’entre eux dans sa communication « Présents fragmentés et récits d’actualité : “Prodiges des fouldres & tonnerres” dans le manuscrit de 1559 des Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau ». Une fois de plus, le récit met en avant la rupture temporelle qu’induit le prodige. Ces événements rapides et soudains viennent perturber un présent quotidien et organisé. Leur narration, en faisant appel aux sens du lecteur (odeurs nauséabondes, éclairs fulgurants), les rend une seconde fois présents et rappellent l’effroi vécu lors de la catastrophe. Ce sont pour l’auteur des présages en ce qu’ils reconfigurent le temps présent et permettent d’anticiper l’avenir. Là encore, le prodige s’inscrit dans les crises de son temps, ici les guerres d’Italie avec notamment l’incendie de Milan en 1521. À Malines, en 1546, un coup de foudre contre l’arsenal de Charles Quint est interprété comme une punition divine condamnant les guerres d’Allemagne.

La représentation et l’interprétation du prodige déploie ainsi un projet politique et idéologique qu’il s’agit pour ces auteurs et artistes de défendre. Chacun d’entre eux exprime avec vigueur le sentiment de vivre dans une époque radicalement nouvelle et rompant définitivement, par ses horreurs, avec le passé. Les guerres de Religion notamment, comme l’ont montré les interventions de la session 2, ont introduit un véritable avant-après dans l’esprit des contemporains.

Présidée par Caroline Callard (Sorbonne Université), cette seconde session « Prodiges et conflits civils » s’est intéressée au cas précis des guerres et des conflits politiques français à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Le prodige, en tant qu’acte discursif, politique et social, épouse la temporalité instable des temps de crise, se parant comme l’avait déjà souligné la session précédente d’idéologies et de messages politiques. Il permet de souder des communautés comme de révéler des lignes de fracture, en faisant de l’actualité du monde un espace de l’action divine et de la Providence.

Borromée Cavro (Sorbonne Université), dans sa communication « Domestiquer les prodiges pour adoucir le présent. La fonction consolatrice des ’’singularitez’’ dans les Antiquités de Paris et L’Hécatomgraphie de Goilles Corrozet », revient sur le parcours de ce poète, historien et libraire parisien (1510-1568). Les deux œuvres évoquées ici, un recueil d’emblèmes et de proverbes sentencieux, ainsi qu’un guide de la capitale, expriment le rejet panique d’un présent effrayant, associé à l’hérésie. Dans ce cadre, les emblèmes, à la fois moralisants et divertissants, se veulent performatifs et doivent ramener le lecteur dans le droit chemin et favoriser la concorde dans une capitale divisée par les conflits religieux. Dans les Antiquités de Paris, Corrozet admet que le lecteur ne pourra que difficilement croire à l’ensemble des prodiges et mythes fondateurs de la ville qui lui sont soumis dans le guide, mais il l’invite tout de même à se faire sa propre opinion et à se renseigner lui-même en arpentant les rues de la ville. Le lecteur devient ainsi l’artisan de la mémoire et de la construction urbaine. Les deux œuvres invitent le lecteur à réfléchir, à se questionner et donnent à voir un passé exemplaire et mythifié qui s’oppose à un futur inquiétant, nécessitant d’agir dans le présent pour favoriser la concorde des Parisiens et construire un avenir meilleur.

Nicolas Champeaux (Université de Genève) étudie pour sa part, dans sa communication « Quand Dieu leur faisait signe ! Les prodiges dans les imprimés de la Ligue catholique (1576-1598) », une série de quinze imprimés éphémères produits par la Ligue, afin d’identifier si cette communauté a diffusé des récits semblables sur les prodiges, révélant une conception spécifique du temps présent. Les événements extraordinaires, tels que les comètes, les monstres ou les tempêtes, sont toujours des signes divins pour les ligueurs, des avertissements annonçant de mauvais présages. Leur conception est clairement négative, à quelques exceptions près : ils dénoncent l’hérésie protestante et les mauvais conseillers du roi, coupables de tyrannie, notamment lors de l’assassinat des Guise. Comme dans d’autres communautés, le récit prodigieux porte donc un discours politique. Il affirme la colère de Dieu de manière visible et manifeste, et invite à prendre les armes contre l’ennemi. Les prodiges peuvent aussi être interprétés de manière rétrospective afin de justifier après coup un acte politique, comme l’assassinat d’Henri III en 1589. Les ligueurs conçoivent leur présent comme une répétition perpétuelle des mêmes événements, le passé permettant de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Cette conception du temps, classique à la Renaissance, s’exprime notamment par la reprise, dans les récits ligueurs, des mêmes motifs, comme la destruction des villes associée à celle, dans la Bible, de Jérusalem. Cette conception n’empêche pourtant pas les contemporains de pressentir leur présent comme un temps nouveau et de rupture, fondamentalement différent du passé et annonçant une Apocalypse imminente.

Alexandre Goderniaux (UniNE et ULille) poursuit la réflexion sur les conflits confessionnels en s’interrogeant sur la manière dont le récit prodigieux peut influencer la prise de décision politique et sa temporalité chez les catholiques zélés3 (« Prodiges, crise et urgence. Écrire l’extraordinaire pour comprendre la guerre civile (1585-1629) »). Le lexique de la vitesse et de la rapidité est très souvent mobilisé, induisant une perception particulière du temps présent comme temps de rupture, de précipitation et de crise. Pour l’historien, le présent se manifeste ainsi de trois manières dans les récits prodigieux : dans l’événement prodigieux lui-même, dans le message politique que porte l’imprimé d’actualité et enfin, dans la réaction suscitée par ce message chez le lecteur. Le prodige part du présent pour y revenir, construisant le temps présent dans un discours sur l’actualité. Si la dénonciation d’une époque décadente et misérable n’a rien d’étonnant et rappelle une rhétorique classique à cette époque, une idée nouvelle est pourtant introduite par les auteurs catholiques, qui ont le sentiment de vivre un temps présent nouveau, profondément distinct des temps passés tant il est saturé de malheurs. Ce temps de crépuscule et d’accélération s’inscrit là encore dans un discours eschatologique où Dieu lève le bras pour frapper et punir les hommes. La patience divine, trop longtemps éprouvée, s’oppose dans la narration à la rapidité et la promptitude de la sentence, si soudaine qu’elle ne peut être perçue à temps par les hommes. Par ses présages, Dieu cherche à réveiller les hommes d’un sommeil coupable et à les pousser à agir. La résolution de la crise ne peut passer que par l’action rapide et nécessaire, en prenant les armes contre les hérétiques. Le prodige interprète ainsi le présent afin de savoir comment agir et prendre des décisions politiques efficaces pour résoudre la crise.

Adrien Aracil (Sorbonne Université),dans sa communication « Prodiges dans la Rome protestante. Récits merveilleux et tensions politiques à La Rochelle dans les années 1620 », explore quant à lui le camp adverse, en revenant sur un lieu commun de l’historiographie, à savoir l’idée que le protestantisme aurait permis de rompre avec les superstitions. Les récents apports de l’anthropologie ont permis de remettre en cause cette idée.4 Les occurrences de prodiges pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628 sont plutôt rares dans les écrits protestants, mais tout de même révélatrices. Dieu aurait frappé de faiblesse et de débilité les soldats qui comptaient attaquer la ville dans le Diaire de Joseph Guillaudeau, et la structure même du texte reflète la construction d’une communauté huguenote. Dans le Diaire de Jacques Merlin, le combat entre un dragon et un serpent, sous la forme de météores tombés dans la mer, illustre les tensions dans la ville entre protestants et catholiques. Ces informations se diffusent rapidement et créent l’émotion au sein de la population rochelaise, l’interprétation des prodiges étant toujours collective et permettant de renforcer les liens au sein de la communauté huguenote. Là encore, le prodige permet de comprendre le temps présent, de construire un lien communautaire, mais exprime aussi au sein de la communauté protestante une peur permanente du retour à la guerre civile. Les prodiges permettent de se remémorer les troubles du passé, pour mieux les éviter à l’avenir.

Les différentes communications de cette deuxième section ont donc permis de mettre en avant l’importance de la collectivité pour décoder et interpréter les prodiges, renforçant la cohérence des différentes communautés concernées. Le prodige permet de rendre plus intelligible le réel en créant des catégories et des hiérarchies, en désignant l’allié et l’ennemi, la colère divine venant frapper le camp adverse.

La première journée du colloque s’est achevée avec la keynote de Frank Lestringant (Sorbonne Université), « Prodiges au fil des jours et des nuits. ». Auteur de la thèse André Thevet, cosmographe des derniers Valois (1991) dirigée par Jean Céard, le professeur émérite est l’un des grands spécialistes des prodiges. Comme il le rappelle, les récits prodigieux réemploient souvent les mêmes motifs, les mêmes topoï, pour caractériser l’urgence du temps présent et sa décadence, peu importent les faits et la situation décrite. Les imprimeurs étaient avant tout des hommes d’affaire soucieux de vendre un maximum de canards et d’imprimés d’actualité, ce qui les amena à viser l’efficacité en réutilisant les mêmes bois gravés et les mêmes procédés narratifs, capables de faire sens pour nombre de lecteurs.Les prodiges de la Renaissance révèlent les peurs de l’époque et un monde décadent, suscitant la répulsion. Déçus par les réalités terrestres, les hommes portent leur regard vers le Ciel. Il faut attendre le siècle des Lumières pour que les prodiges tendent à disparaître, bien que le terrible tremblement de terre de Lisbonne en 1755 émeuve les plus sceptiques comme Voltaire. Des causes plus rationnelles sont avancées et la Providence divine tend progressivement à perdre son rôle explicatif. Cela n’empêche pourtant pas la hantise et la peur de persister et de se manifester sous de nouvelles formes, jusqu’à aujourd’hui : Caroline Callard et Thibault Catel rappelèrent ainsi que très récemment des explications divines avaient été amenées aux Etats-Unis pour justifier les inondations du printemps et de l’été 2025, sans parler du phénomène actuel du complotisme. Et même au XVIe siècle, Montaigne et Pierre de l’Estoile remettaient en cause les prodiges et les prophéties de Nostradamus. Chaque époque a ses prodiges et son propre rapport à l’inexpliqué.

La troisième session « Prodiges et espaces », présidée par Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph), rappelle que les prodiges ne sont jamais hors-sols. Ils s’inscrivent dans un espace habité et socialement investi, des phénomènes locaux pouvant devenir universels. En hiérarchisant, en divisant et en rassemblant, le prodige crée des espaces relationnels et géographiques et même des « espaces publics éphémères » (Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux).

La communication d’Élodie Lecuppre-Desjardin et de Sebastian Hackbarth (ULille), « Wunderbarlich vom Himmel herab gevallen. Les prodiges comme marqueurs temporels dans les villes suisses alémaniques aux XVe et XVIe siècles », permet de s’immerger pleinement dans ces considérations spatiales, à travers l’étude de cinq chroniques urbaines des villes de Berne et de Lucerne, rédigées par Diebold Schilling l’Ancien et Diebold Schilling le Jeune. Dans ces manuscrits richement enluminés commandés par les autorités urbaines, les prodiges viennent construire l’histoire de la ville et l’identité de ses citadins avec pas moins de 17 illustrations représentant des prodiges divers, de l’éclipse lunaire à la comète, en passant par un poisson géant. Ces prodiges s’inscrivent dans l’actualité comme les entrées princières ou les guerres, et reflètent la vie de la cité et de l’échevinage, ou encore la diplomatie internationale. Dans ces commandes à la gloire de la ville, le prodige ne vaut pas pour lui-même mais, une fois de plus, pour les idées qu’il véhicule. Les chroniques, rédigées a posteriori des faits décrits, font régulièrement de fausses prédictions transformant le prodige, dans la mémoire des citadins, en un marqueur temporel : les habitants de Berne et de Lucerne se remémorent ces événements exceptionnels au fil des générations, associant prodiges et événements politiques majeurs. Le prodige permet aussi de renforcer l’honneur et le prestige de la ville, que les autorités urbaines cherchaient à défendre : ils prennent souvent place avant un événement politique important, ou encore après un cataclysme qui fait figure de sanction divine. L’auteur glorifie l’histoire de la ville autant qu’il cherche à interpréter et comprendre l’inattendu. Si les spécialistes des villes médiévales ont souvent rappelé que l’honneur de la cité sortait renforcé d’une comparaison avec un passé antique édifiant, l’interprétation d’un présent extraordinaire permet donc également de construire la mémoire et l’identité urbaine.

Eclipse lunaire en 1448 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 113

Enorme poisson dans le lac de Zug en 1509 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 671

Léon Rochard (ULille) repère pour sa part des lieux communs, des topoï récurrents dans les récits de voyage, sans cesse réactivés au fil des siècles par les touristes venus aux Pays-Bas, comme par les locaux (« Un simple village, fort visité pour cause d’une histoire singulière. Un tourisme du prodige aux Pays-Bas du XVIIe siècle ? »). Au XVIIe siècle, les récits de voyages vers les Pays-Bas se multiplient, reprenant indéfiniment les mêmes prodiges qui dynamisent et pimentent les récits en stimulant la mémoire et l’imagination collective des lecteurs, à l’image de cette histoire surprenante au village de Loosduinen, qui prêterait à la même femme la naissance de 365 enfants, morts brutalement en 1276. Si les prodiges permettent là encore d’interpréter et de comprendre un réel parfois surprenant, Léon Rochard montre que dans ce cadre précis, les prodiges sont davantage des arguments de vente qui stimulent le tourisme local, plus encore quand ils bénéficient de reliques matérielles comme une peinture ou une sculpture dans une église illustrant la légende. De nombreuses feuilles volantes imprimées relatent également ces légendes aux cours des XVIe et XVIIe siècles, venant renforcer l’attrait pour ces destinations. Les prodiges deviennent ainsi des « nœuds de construction culturelle » (L. Rochard) en façonnant des communautés à la fois locales et transrégionales, réunissant habitants des Pays-Bas et étrangers. Certains prodiges, s’inspirant du regard extérieur du touriste, sont même forgés de toute pièce.

Lucie Rizzo (UniNE), dans sa communication « Du quotidien au prodigieux. Récits de l’extraordinaire dans les égo-documents helvétiques (XVe-XVIIe s.) », se penche pour sa part sur les journaux et les récits autobiographiques afin d’envisager sous un jour nouveau les prodiges. Ces derniers ne sont jamais désignés comme tels dans les égo-documents, mais ils y apparaissent tout de même. Exceptionnels, ils viennent s’insérer dans une séquence plus large d’événements ordinaires mêlant vie privée de l’individu et événements parfois internationaux. Là encore, ils révèlent la perception qu’avaient les auteurs de leur propre temps, le passage d’un dragon venant par exemple annoncer une vague d’épidémies. Les auteurs cherchent par ailleurs à convaincre et à rendre leurs récits crédibles, bien qu’à première vue, ces textes soient personnels et ne visaient pas à être publiés : des témoins sont évoqués, de même que la mémoire de l’auteur, ce qui permet de légitimer le récit. Mais ces textes étaient en réalité transmis aux enfants et circulaient souvent au sein du cercle familial, ce qui peut expliquer ces procédés narratifs. Interprétant les prodiges comme des présages et des signes divins, les auteurs s’inscrivent comme des hommes de leur temps et relaient les explications développées dans les imprimés d’actualité et les rumeurs auxquelles ils ont eu accès. Mais les interprétations peuvent aussi être plus personnelles, les bourgeois revenant rétrospectivement sur le fait merveilleux pour l’expliciter, calquant leur propre expérience du présent sur l’événement. Les prodiges fonctionnent donc à nouveau comme les marqueurs temporels d’une mémoire à la fois individuelle et collective. Les journaux expriment la nécessité de garder la mémoire de faits exceptionnels qui permettent, via l’étude du passé, d’anticiper l’avenir. Ils créent un champ d’expérience collective transmis de génération en génération au sein de la famille.

La quatrième session, « Le prodige à la croisée des savoirs », animée par des spécialistes de l’histoire des sciences et des savoirs, rappelle que les récits autour des prodiges ont également des visées scientifiques. Il s’agit de comprendre ces phénomènes, leurs causes et de les prévenir. Si ces essais ne seraient pas forcément qualifiés, de nos jours, de « scientifiques » au sens actuel du terme, tous pourtant se veulent naturalistes et rationnels à leur manière.

Angèle Tence (CNRS, Centre André-Chastel), postdoctorante dans le cadre du projet CNRS Spectacles célestes, revient sur les « Arcs-en-Ciel et pluies de croix dans le De Signis, portentis atque prodigiis de Jacobus Mennel (1503). Réflexion sur la répétition et les variantes de deux ’’signes’’ célestes ». Cette œuvre, encore peu étudiée, reprend une trentaine de signes et de prodiges. Son auteur, le secrétaire municipal de Fribourg-en-Brisgau, cherche à compiler (plus qu’à interpréter) différents prodiges pour l’empereur Maximilien de Habsbourg, à qui l’œuvre est dédiée. Certains intègrent des arcs-en-ciel, mais aussi l’apparition de croix sur le corps ou dans l’espace, deux prodiges sur lesquels la chercheuse a décidé de centrer sa communication. Premier constat, les prodiges annoncent toujours quelque chose. Sans être nécessairement un signe envoyé par Dieu, les arcs-en-ciel se combinent à la foudre pour annoncer le beau ou le mauvais temps. Les savants de la Renaissance n’ignorent pas d’où viennent les arcs-en-ciel, mais cela ne les empêche pas de présenter ces phénomènes météorologiques comme des signes divins ou eschatologiques, autant que comme des phénomènes naturels. Le Christ est particulièrement associé aux arcs-en-ciel. L’apparition de croix tombant du ciel ou apparaissant sur les vêtements des individus indiquent pour leur part la nécessité de défendre la Chrétienté face aux Turcs et rappellent le projet de croisade de l’empereur Maximilien. Dans le De Signis, les images sont plus précises que les textes, interrogeant ce que l’écrit peine à évoquer. Ces deux motifs liés à la fin des temps et au Jugement dernier dialoguent souvent dans l’œuvre, via par exemple des jeux chromatiques.

Ghislain Tranié (Sorbonne Université et EPHE) développe l’exemple, dans sa communication « Du temps de l’épreuve au temps de la preuve. Le naturaliste Jean Bauhin et la production d’un discours savant sur les prodiges de la nature à la fin du XVIe siècle », d’un réformé bâlois, naturaliste de profession. Ce dernier consacra plusieurs ouvrages aux prodiges, qu’il lie comme tant d’autres aux conflits religieux de son temps. Pour l’auteur, la Nature et Dieu ne font qu’un, la Création étant continue et prenant forme à travers différentes manifestations simultanées, soit différents prodiges. L’Histoire mémorable du dommage advenu par une louve en 1590 l’illustre parfaitement en relatant les méfaits induits par des loups. Le livre, à mi-chemin entre l’histoire prodigieuse et l’histoire tragique, présente deux histoires simultanées prenant place dans des territoires voisins. Plusieurs références à l’Ancien Testament inscrivent ces prodiges dans une temporalité biblique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’analyser les menaces des loups de manière presque « clinique » et rationnelle : de nombreuses références scripturaires, médicales et cynégétiques exposent les différentes solutions pour mettre fin aux attaques des loups. Le passé fournit des exempla, des cas similaires indiquant la manière de procéder, l’auteur n’hésitant pas à revenir à Aristote pour trouver des solutions et des remèdes concrets. Bauhin n’offre pas uniquement un commentaire savant sur les prodiges, mais aussi une réflexion plus large sur leurs temporalités. Le prodige prend place dans le présent, mais un présent à plusieurs épaisseurs, qui se dilate entre passé et futur, entre la nécessité d’apprendre des Anciens et de prévenir les fléaux futurs. Si, dans son Traité des animauls aians aisles (1593), l’auteur avance, à l’apparition de mouches et de papillons vénéneux, des explications rationnelles et scientifiques comme les conditions climatiques, notamment les sécheresses, ces dernières se combinent une fois de plus aux causes surnaturelles : les prodiges restent une punition divine contre les péchés des hommes. Le naturaliste évoque ainsi des causes naturelles qui sont le fondement même des facteurs théologiques et surnaturels.

Un constat partagé par le dernier communiquant de la journée, Geoffroy Phelippot (EHESS et CAK). L’historien revient, dans sa présentation « Comètes et cartes célestes. Fabriquer un répertoire visuel dans le Theatrum Cometicum (1666-1668) », sur un ouvrage publié à l’occasion de l’apparition, dans les années 1660, d’une comète. Travail de compilation, cet atlas reprend les études d’auteurs européens pour traiter de manière exhaustive le sujet des comètes, peu abordé à l’époque, dans une entreprise savante collective ancrée à Amsterdam. La gravure tient une place structurante dans l’œuvre par la présence de nombreuses planches de cartes célestes, ayant mobilisé plusieurs artistes.L’objectif pour les auteurs était d’observer et de comprendre le phénomène cométaire, un programme savant exprimé dès le début de l’œuvre. Les 23 planches gravées permettent d’établir un répertoire visuel du phénomène cométaire, les comètes n’étant plus seulement des événements ponctuels, mais des faits s’inscrivant désormais dans une série, dans une temporalité analysable. Sa dimension prodigieuse est ainsi diminuée au profit de la rationalité, mais elle ne disparaît pas pour autant. La comète devient l’objet d’un savoir plus scientifique sans s’y limiter, l’usage de la raison et de la critique se mêlant une nouvelle fois aux explications surnaturelles et théologiques.

Les communications de cette dernière et quatrième session partagent le même constat : les justifications rationnelles et théologiques sont indissociables et se soutiennent l’une l’autre. La définition du prodige se précise et se diversifie au cours de l’époque moderne, annonçant l’âge de la raison qui s’épanouira aux XVIIIe et XIXe siècles.

  1. Peu étudié du moins depuis la publication, en 1979, de la thèse de Jean Céard, La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle. Nous devons néanmoins mentionner le projet de recherche « Spectacles célestes. Images, savoirs et croyances sur le cosmos » dirigé par Florien Métral (Centre André-Chastel, Paris) et représenté lors du colloque Présents prodigieux par plusieurs de ses membres. ↩︎
  2. L’un des objectifs majeurs du projet Capt est de remettre en perspective la notion de « présentisme » forgée par François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, 2003), afin de voir si elle peut être appliquée aux sociétés d’Ancien Régime, et dans quelle mesure. ↩︎
  3. Concept développé dans sa thèse Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), soutenue à l’Université de Liège en 2023. ↩︎
  4. Notamment les travaux d’Olivier Christin et d’Yves Krumenacker (dir.), Les protestants à l’époque moderne. Une approche anthropologique, Rennes, 2017 et de Caroline Callard,Le temps des fantômes. Spectralités d’Ancien Régime (XVIe-XVIIe siècle), Paris, 2019. ↩︎