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Pépite : Des horloges allégoriques pour enseigner aux princes

Guillebert de Lannoy, Les enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1

Il y a quelques mois j’attirais l’attention sur la multiplication des horloges que je qualifiais d’héraldiques dans les manuscrits bourguignons (voir billet du 01/04/2025). Tandis que l’enquête avance, je vous propose de nous laisser guider encore une fois par les images pour saisir cette nouvelle prise en compte des réalités temporelles dans la culture politique des princes. 

L’horloge représentée sur le frontispice du traité d’éducation (Les Enseignements paternels) adressé à de jeunes princes par Guillebert de Lannoy[1], n’a apparemment rien d’allégorique. Dans cette scène de dédicace, peu classique, où l’auteur ne s’agenouille pas devant son commanditaire avec son œuvre, mais fait place au potentiel dialogue d’un père avec son fils, une horloge, à la mécanique précise et apparente, figure avec réalisme l’outil qui rythme désormais la vie des nobles seigneurs, en l’occurrence Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Le souci de la juste mesure et de la norme, au cœur de l’éducation, ne pouvait qu’accueillir favorablement cet outil introduisant la ponctualité, respectée… ou non. En effet, à l’instar de Louis IX ou de Charles V dont Christine de Pizan fait l’éloge du rythme journalier dans son Livre des faits et bonne meurs du roy Charles V, le prince vertueux se doit de faire un bon usage du temps. Cette rigueur doit inviter les futurs dirigeants à adopter dès leur plus jeune âge un rythme de vie équilibré… autant d’habitudes qui, plus tard et sans excès, leur permettront de se lever tôt le matin pour œuvrer au gouvernement de leurs territoires et de leurs sujets, comme le précise Guillebert de Lannoy : 

« Appliquiez-vous à diligence et à lever matin, et expédiez legièrement ceulx qui vous prient ou ont à faire à vous, car paresse et longueur est chose mal séant en toute créature et par espécial en roys et princes qui ont le poeuple à gouverner »

(Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince).

Si le prince use d’une horloge, c’est que lui-même, à l’image de Dieu, doit ordonner et régler son peuple avec mesure. Telle est sa mission. Et le Dieu démiurge devient, avec l’introduction de cet art de précision (même s’il est encore très relatif), un Dieu horloger. Dans les textes politiques de la seconde moitié du XIVe siècle, l’horloge symbolise l’ordre établi et sans friction, qui certes ne nie pas les mouvements contraires, mais qui a pour rôle de les harmoniser. L’origine de cette pensée, déclinée dans nombre de conseils aux princes, est le plus souvent attribuée à Nicole Oresme, lecteur d’Aristote, dans son Traité du ciel et du monde, daté de 1376-1377.

Nicole Oresme à son étude avec une sphère armillaire, 
Traité de l’Espère, v. 1410, BnF, ms. Fr. 565, fol. 1  

La juste mesure qui correspond à la tempérance peut ainsi être considérée comme un pouvoir divin délégué, une vertu chrétienne allégorisée, particulièrement par Christine de Pizan quelques décennies plus tard dans son Epître Othéa (1400-1401) qui formalise le lien entre gouvernement de soi et gouvernement du monde : 

« Attrempance estoit aussi appellee deesse ; et pour ce que nostre corps humain est composé de diverses choses et doit estre attrempé selon raison, peut estre figuré a l’orloge qui a plusieurs roes et mesures ; et toutefoiz ne vaut rien l’orloge, s’il n’est attrempé, semblablement non fait nostre corps humain, se attrempance ne l’ordonne ».

Christine de Pizan, Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1.

La valeur éthique du temps est donc puissante et l’on comprend qu’elle soit mise à l’honneur dans le texte de de cette compilation de préceptes moraux à destination d’un jeune noble qu’est l’Epître Othéa. Or, les illustrations qui représentent Tempérance, toujours associée à l’équilibre de la mesure du temps, semblent s’adapter aux nouvelles technologies et au contexte de réception comme pour établir un lien entre réalité et allégorie et privilégier l’horloge mécanique au sablier. Par exemple, dans le manuscrit de cette œuvre offert à Philippe le Bon par Jean Miélot, l’enlumineur Loyset Liédet a dupliqué l’horloge qui figurait dans la salle d’audience ducale, pour en faire l’objet identifiant la vertu de patience et de mesure.

Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. 
Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 5v.

Tempérance porte une horloge sur la tête qui est similaire à celle présente sur la scène de dédicace, mais également à celle du frontispice des Enseignements paternels et de L’Histoire d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe par Pierre Camus et adaptée par David Aubert Pour Philippe le Bon à Bruges vers 1467 (Paris, BnF, ms fr 12574, fol. 1). Toutes issues de l’atelier de Loyset Liédet, elles reflètent assurément une signature d’artiste mais également l’évolution d’une pensée politique qui s’appuie désormais sur la technologie savante de l’horloge mécanique, présente à la cour de Bourgogne, pour rappeler que le prince, par délégation divine est maître du temps, mais aussi que, par cette même grâce, il lui incombe d’en faire bon usage…

À venir

Cette réflexion sera au cœur de la communication que je donnerai au Congrès de la Renaissance Society of America à San Francisco le 19 février 2026, « The Prince as a Metronome: A Key to Introducing New Political Ideas? ». Le panel The Introduction of Novelty in Politics: a Question of Rhythm? accueillera également les réflexions de Nicole Hochner (The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics and Music) et de Tracy Adams (The Novelty no one claimed: Henry VIII, Clement VII and the Politics of Innovation).

Sources iconographiques

Guillebert de Lannoy, Les Enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1. 

P. Camus, L’Histoire d’Olivier de Castille et Artus d’Algarbe, Bruges, 1467, (Loyset Liédet enlumineur), Paris, BnF, ms. fr. 12574, fol. 1.

Christine de Pizan, Épistre Othea, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, (Loyset Liédet enlumineur), Lille v.1460, Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1 et 5v. 

Sources textuelles

Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince, Œuvres de Guillebert de Lannoy, éd. C. Potvin, J.-C. Houzeau, Louvain, 1878.

Nicole Oresme, Le Livre du ciel et du monde, éd. A.D. Menut, Madison, The university of Wisconsin Press, 1968. 

Christine de Pizan, L’Épistre Othea, éd. G. Parussa, Genève, Droz, 2008. 

Christine de Pizan, Le Livre des faits et bonnes meurs du sage roy Charles V, éd. S. Solente, Paris-Champion 1936-1940, réimp. Genève Slatkine, 1977. 

Bibliographie sélective

Françoise Autrand, Charles V, le sage, Paris, Fayard, 1994.

Nancy Mason Bradbury & Carolyn P. Collette, “Changing Times: The Mechanical Clock in Late Medieval Litterature”, The Chaucer Review, 2009, vol. 43, n°4, p. 351-375. 

Kevin Roger, Le motet du XIVe siècle. Une subtile histoire du temps, ArTeHiS édition, Chapitre 3, L’art du temps au XIVe siècle, https://books.openedition.org/artehis/36666, [consulté le 2/02/2026]. 

Charity Cannon Willard, « Christine de Pisan’s Clock of Temperance”, L’Esprit créateur, 1962, vol. 2, n°3, p. 149-154. 


[1] Nous n’ignorons pas le débat actuel sur l’attribution de cette œuvre à Guillebert ou à son frère Hugues de Lannoy, mais nous laissons le lecteur se faire son avis en le renvoyant à B. Sterchi, « Hugues de Lannoy, auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels », Le Moyen Âge. Revue d’Histoire et de Philologie, tome CX, 2004/1, p. 79-117.   

Publication d’Elodie Lecuppre-Desjardin “Du devoir de chrétien à l’utopie politique: l’idée de croisade chez Philippe de Mézières”

Cet article est issu de l’ouvrage collectif édité par Catherine Gaulier-Bougassas Les discours sur la croisade. Mémoire, fiction, recours à l’antique, rhétorique et idéologie (XIIe-XVIe siècle), dans la collection Recherche sur les réceptions de l’Antiquité, volume 5, Turnhout, Brepols, 2025, p. 157-176

Résumé

Cette étude exploite un texte peu connu de Philippe de Mézières : L’ordre de la Passion de Jésus-Christ. Produit en plusieurs étapes entre 1367 et 1396, c’est à cette dernière date que Philippe de Mézières, retiré au couvent des Célestins à Paris, remet de l’ordre dans son projet. La réflexion, menée à son terme, permet à son auteur de développer un espace ouvert propre au songe politique et de faire de la croisade, l’occasion de corriger, d’améliorer et de perfectionner une société chevaleresque abîmée et dégénérée et dont la purification des moeurs constituera la clef du salut de l’humanité chrétienne. Programme dont la précision témoigne d’un véritable dessein politique, L’ordre de la Passion Jesus-Christ permet de réfléchir à l’idée de réforme à l’aube du XVe siècle et de considérer la remobilisation d’un motif ancien au secours d’un présent chaotique sur fond de perspective sotériologique … une mise en pratique très concrète des idéaux de ce chevalier mystique de la fin du Moyen Âge.

Philippe de Mézières, Ordre de la Passion de Jésus-Christ, Costume du prince de l’Ordre de la Passion; Bodleian Library, Ms Ashmole 813, fol. 3r. Bodleian Libraries, University of Oxford.