Billet rédigé par Lucie Rizzo

Issu d’une famille bourgeoise de Berne, Ludwig von Diesbach (1452-1527) rédige des notes autobiographiques qui couvrent la période allant de sa naissance – bien qu’il n’évoque que très brièvement sa jeunesse – à 1518. Ce bourgeois consigne ainsi une partie des événements qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité, car il s’avère aussi particulièrement intéressé par la politique internationale et la diplomatie.
Il rédige son texte en deux temps. La première partie, écrite en 1488, retrace ses années de jeunesse à la cour de France, puis sa vie à Berne. La seconde partie, beaucoup plus brève – elle ne constitue que six des trente-deux folios du manuscrit – fut rédigée en 1518. Elle relate les événements postérieurs à 1488 et se concentre essentiellement sur les difficultés économiques qui ont touché Ludwig von Diesbach à la fin de sa vie.1
Ludwig von Diesbach entame sa carrière en 1466, à l’occasion d’un premier voyage à la cour du roi de France, où il accompagne son cousin Niklaus von Diesbach dans le cadre d’une mission diplomatique. Il est d’abord écuyer de Guillaume de Luyrieu, puis séjourne à la cour de Louis XI et prend part à de nombreuses campagnes et missions diplomatiques. Dans son récit, Ludwig von Diesbach inscrit de manière plus ou moins détaillée des événements auxquels il a participé – de près ou de loin –, tels que le traité de Péronne, le siège d’Amiens, la signature de la « Paix perpétuelle », la bataille de Morat, les guerres d’Italie ou encore la guerre de Souabe, tout en y faisant émerger ses espoirs, ses peurs et ses pensées personnelles. Il s’avère ainsi un témoin de premier plan de la politique de son époque, au cœur de l’actualité internationale.
Il rentre à Berne auprès de son frère aîné en 14762 ; à partir de là, la première partie de son récit se recentre désormais majoritairement sur des événements plus personnels, sans pour autant exclure totalement la politique internationale. Le scripteur y fait notamment part du décès de sa belle-sœur, de son mariage, de ses problèmes financiers, mais aussi des étapes de sa carrière professionnelle, notamment ses fonctions en tant que Schultheiss (bailli) à Thoune, puis à Baden. Un passage conséquent du texte est ainsi dédié à la maladie de sa femme, à son décès, mais aussi à la procession menée pour son inhumation. Il constitue l’une des parties les plus importantes de l’ouvrage – 4 pages sur les 25 pages de la première partie3 – et est profondément personnel ; Ludwig n’hésite pas à y confier ses émotions.
La seconde partie du texte s’articule autour d’une série d’événements liés à la situation financière de Ludwig dans les dernières années de sa vie. Ce dernier évoque notamment sept années de malheur consécutives au décès de son épouse, l’impact de ses difficultés économiques sur la formation de ses enfants, une période de vie en concubinage, puis un second mariage qui lui permit non seulement d’accéder à un héritage, mais aussi de conserver la seigneurie de Diesbach grâce à son rachat par sa seconde épouse. Il mentionne également les frais considérables engagés pour sa participation aux campagnes militaires de Maximilien Ier à Rome, le coût important du mariage de l’un de ses fils, le pillage de son château à Spiez – survenu lors de la révolte des paysans, alors qu’il était bailli à Neuchâtel –, ou encore les tensions familiales liées à l’héritage de sa première épouse. Enfin, son œuvre se termine par une apostrophe à ses fils, dans laquelle il identifie les trois causes principales qui auraient mené à son endettement.

Cette interpellation finale n’est par ailleurs pas la seule du texte. Du début à la fin de son œuvre, Ludwig von Diesbach s’adresse occasionnellement à ses fils, le public explicite de ses écrits. C’est par ailleurs cela qui lui permet, dans le prologue de son texte, de justifier l’écriture des événements de sa vie ; il écrit pour ses fils, pour qu’ils se souviennent de sa vie et puissent en tirer exemple – un topos par ailleurs courant dans les autobiographies de la fin du Moyen Age.4 Il demande également à ses enfants de poursuivre ensuite son ouvrage, sans jamais le confier à d’autres individus que ses descendants. Aude-Marie Certin a cependant démontré qu’en réalité, ce genre de textes circulaient fréquemment au sein des élites urbaines et revêtaient une véritable dimension sociale et politique : le public, bien qu’implicite, s’étend alors au-delà du simple cercle familial.5 Si Ludwig von Diesbach ne donne pas d’autres motifs d’écriture, Urs Martin Zahnd décèle cependant dans son texte une impulsion d’ « écriture pour lui-même », liée à une période de crise personnelle : « Weil er aber mit dem Tode seiner Gattin und dem drohenden Vermögenszerfall entscheidende Bezugssysteme seines Lebens wanken sieht, versucht er, sich und seinen Standort schreibend wieder zu finden ».6 (« Mais parce qu’il voit s’effondrer les repères fondamentaux de sa vie avec la mort de son épouse et les risques de perte de son patrimoine, il tente de se retrouver et de se repositionner à travers l’écriture »). Cette hypothèse d’Urs Martin Zahnd correspond par ailleurs aux observations faites par Rudolf Dekker sur les impulsions d’écriture à l’origine de nombreux égo-documents : « It is often personal crisis which prompts people to write. »7 (« Ce sont souvent les crises personnelles qui poussent les individus à écrire »). Le récit de vie de Ludwig von Diesbach s’inscrirait alors dans un besoin de s’ancrer dans la réalité, de combler une insécurité parce que son présent lui échappe. En consignant ses mémoires dans un texte soigneusement élaboré8, Ludwig von Diesbach écrit alors à la fois pour ses fils, pour tout lecteur potentiel, mais aussi pour lui-même ; il livre alors un héritage des moments importants qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité politique internationale.
Ce mélange d’échelles d’événements – qui se retrouve régulièrement dans les égo-documents – atteint cependant un paroxysme dans une mention spécifique du texte, dans laquelle deux événements distincts, qui appartiennent à des registres bien différents, se retrouvent liés. La mention en question se trouve au sein d’un passage dans lequel Ludwig décrit sa rencontre avec sa future femme et évoque ensuite son mariage. Le moment des noces est d’abord indiqué par une date calendaire : « Unn beschach dȳss uff tzȳnstag nest ffor Anttonȳ anno domini 1477 » (« Et cela s’est produit le mardi précédent la fête de Saint-Antoine, en l’an du Seigneur 1477 »). Il est ensuite encore précisé par un autre événement contemporain, l’arrivée de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Berne : « Aber uff dem ttag, dor herczig Charlÿ von Bůrgůn ffor Nanssȳ eschlagen ward, do die selben mer gan Bern ckamend, dess selben ttag waren wȳr tzesamen gen »9. (« Mais le jour où le duc Charles de Bourgogne fut tué à Nancy, lorsque la nouvelle parvint à Berne, ce même jour, nous nous sommes mariés. »)

Si cette annotation nous permet de connaître le moment où l’information est arrivée à Berne – le mardi avant la fête de Saint-Antoine, soit le 14 janvier, ce qui signifie que la nouvelle a mis neuf jours pour arriver jusqu’à Berne –, son intérêt se situe surtout dans le lien qu’elle établit entre cette nouvelle et le mariage. Parce que ces deux événements sont liés par la date, Ludwig von Diesbach choisit de les mêler dans le récit de son mariage, au lieu d’y consacrer deux paragraphes séparés. Par ailleurs, au-delà de son emplacement, la simple mention de la nouvelle reste étonnante : au moment de son mariage, le scripteur est rentré à Berne depuis près de six mois et il est donc désormais relativement peu concerné personnellement par les événements diplomatiques. Si son intérêt particulier pour les événements politiques touchant la France et la Bourgogne peut expliquer la présence de cette nouvelle, il est vrai que Ludwig von Diesbach n’évoque pratiquement que des événements dont il a été témoin, et donc, depuis son retour à Berne, les événements politiques se font plus rares dans le texte. Le décès de Charles le Téméraire a ainsi dû être considéré comme suffisamment important pour mériter d’être mentionné malgré tout. Reste que l’entremêlement des deux événements, qui n’ont rien en commun, mis à part la date et l’issue heureuse – Ludwig étant plutôt partisan du royaume de France à ce moment10 – peut surprendre.
L’inclusion de cette mention dans le récit du mariage peut alors s’expliquer par le caractère marquant de l’événement : la nouvelle du décès de Charles le Téméraire serait alors utilisée par Ludwig en tant que marqueur temporel pour tout lecteur bernois ; il permettrait alors de resituer dans le temps un événement à caractère profondément personnel – son mariage – au sein d’un contexte général connu. La date de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Nancy constituerait alors une référence claire, appartenant à un champ d’expérience collectif et commun à tout lecteur potentiel. Au-delà d’une référence pour autrui cependant, Ludwig von Diesbach rédige précisément ce passage après que le décès de son épouse soit survenu : cette mention rappelle alors un jour définitivement spécial, où les calendriers avaient fusionné presque à la manière d’un miracle, lors d’un temps désormais obsolète. Ce passé heureux contraste avec le présent dévastateur du scripteur ; au moment de l’écriture, cet événement représente alors un des moments charnières de la vie de Ludwig von Diesbach et son inscription lui permet de stabiliser ce souvenir du passé, construisant ainsi une sensation de contrôle sur la réalité présente et incertaine, lui permettant de mieux appréhender les futurs éventuels.
A VENIR
Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».
BIBLIOGRAPHIE
Source
Notes autobiographiques de Ludwig von Diesbach éditées et traduites en allemand dans : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne: Berner Burgerbibliothek, 1986, p.11-115.
Littérature secondaire
Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014.
Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p. 255-285.
Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p. 65-80.
Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986.
Zahnd, Urs Martin, « Diesbach, Ludwig von», dans : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 17.03.2010, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021573/2010-03-17/, consulté le 26.08.2025.
Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.105-121.
- Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. [↩]
- Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.161 [↩]
- Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. [↩]
- Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.107. [↩]
- Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014, p. 192-194. [↩]
- Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.222-227 [↩]
- Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p.272. [↩]
- Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p.79-80. [↩]
- Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.68, l.13-15. [↩]
- Sur la question des prises de position de Ludwig von Diesbach dans les luttes politiques, voir : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.183-184. [↩]




