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Pépite: Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Artiste inconnu, peinture à l’huile, Portrait de Ludwig von Diesbach (1452-1527), 1512, Collection privée. Photographie de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Porträtdok. 810, Gerhard Howald.

Issu d’une famille bourgeoise de Berne, Ludwig von Diesbach (1452-1527) rédige des notes autobiographiques qui couvrent la période allant de sa naissance – bien qu’il n’évoque que très brièvement sa jeunesse – à 1518. Ce bourgeois consigne ainsi une partie des événements qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité, car il s’avère aussi particulièrement intéressé par la politique internationale et la diplomatie.

Il rédige son texte en deux temps. La première partie, écrite en 1488, retrace ses années de jeunesse à la cour de France, puis sa vie à Berne. La seconde partie, beaucoup plus brève – elle ne constitue que six des trente-deux folios du manuscrit – fut rédigée en 1518. Elle relate les événements postérieurs à 1488 et se concentre essentiellement sur les difficultés économiques qui ont touché Ludwig von Diesbach à la fin de sa vie.1

Ludwig von Diesbach entame sa carrière en 1466, à l’occasion d’un premier voyage à la cour du roi de France, où il accompagne son cousin Niklaus von Diesbach dans le cadre d’une mission diplomatique. Il est d’abord écuyer de Guillaume de Luyrieu, puis séjourne à la cour de Louis XI et prend part à de nombreuses campagnes et missions diplomatiques. Dans son récit, Ludwig von Diesbach inscrit de manière plus ou moins détaillée des événements auxquels il a participé – de près ou de loin –, tels que le traité de Péronne, le siège d’Amiens, la signature de la « Paix perpétuelle », la bataille de Morat, les guerres d’Italie ou encore la guerre de Souabe, tout en y faisant émerger ses espoirs, ses peurs et ses pensées personnelles. Il s’avère ainsi un témoin de premier plan de la politique de son époque, au cœur de l’actualité internationale.

Il rentre à Berne auprès de son frère aîné en 14762 ; à partir de là, la première partie de son récit se recentre désormais majoritairement sur des événements plus personnels, sans pour autant exclure totalement la politique internationale. Le scripteur y fait notamment part du décès de sa belle-sœur, de son mariage, de ses problèmes financiers, mais aussi des étapes de sa carrière professionnelle, notamment ses fonctions en tant que Schultheiss (bailli) à Thoune, puis à Baden. Un passage conséquent du texte est ainsi dédié à la maladie de sa femme, à son décès, mais aussi à la procession menée pour son inhumation. Il constitue l’une des parties les plus importantes de l’ouvrage – 4 pages sur les 25 pages de la première partie3 – et est profondément personnel ; Ludwig n’hésite pas à y confier ses émotions.

La seconde partie du texte s’articule autour d’une série d’événements liés à la situation financière de Ludwig dans les dernières années de sa vie. Ce dernier évoque notamment sept années de malheur consécutives au décès de son épouse, l’impact de ses difficultés économiques sur la formation de ses enfants, une période de vie en concubinage, puis un second mariage qui lui permit non seulement d’accéder à un héritage, mais aussi de conserver la seigneurie de Diesbach grâce à son rachat par sa seconde épouse. Il mentionne également les frais considérables engagés pour sa participation aux campagnes militaires de Maximilien Ier à Rome, le coût important du mariage de l’un de ses fils, le pillage de son château à Spiez – survenu lors de la révolte des paysans, alors qu’il était bailli à Neuchâtel –, ou encore les tensions familiales liées à l’héritage de sa première épouse. Enfin, son œuvre se termine par une apostrophe à ses fils, dans laquelle il identifie les trois causes principales qui auraient mené à son endettement.

Image 2 : Albrecht Kauw, Aquarelle, Spiez am Thunersee, ca.1670, 23.5×39.5cm, Musée Historique de Berne.

Cette interpellation finale n’est par ailleurs pas la seule du texte. Du début à la fin de son œuvre, Ludwig von Diesbach s’adresse occasionnellement à ses fils, le public explicite de ses écrits. C’est par ailleurs cela qui lui permet, dans le prologue de son texte, de justifier l’écriture des événements de sa vie ; il écrit pour ses fils, pour qu’ils se souviennent de sa vie et puissent en tirer exemple – un topos par ailleurs courant dans les autobiographies de la fin du Moyen Age.4 Il demande également à ses enfants de poursuivre ensuite son ouvrage, sans jamais le confier à d’autres individus que ses descendants. Aude-Marie Certin a cependant démontré qu’en réalité, ce genre de textes circulaient fréquemment au sein des élites urbaines et revêtaient une véritable dimension sociale et politique : le public, bien qu’implicite, s’étend alors au-delà du simple cercle familial.5 Si Ludwig von Diesbach ne donne pas d’autres motifs d’écriture, Urs Martin Zahnd décèle cependant dans son texte une impulsion d’ « écriture pour lui-même », liée à une période de crise personnelle : « Weil er aber mit dem Tode seiner Gattin und dem drohenden Vermögenszerfall entscheidende Bezugssysteme seines Lebens wanken sieht, versucht er, sich und seinen Standort schreibend wieder zu finden ».6 (« Mais parce qu’il voit s’effondrer les repères fondamentaux de sa vie avec la mort de son épouse et les risques de perte de son patrimoine, il tente de se retrouver et de se repositionner à travers l’écriture »). Cette hypothèse d’Urs Martin Zahnd correspond par ailleurs aux observations faites par Rudolf Dekker sur les impulsions d’écriture à l’origine de nombreux égo-documents : « It is often personal crisis which prompts people to write. »7 (« Ce sont souvent les crises personnelles qui poussent les individus à écrire »). Le récit de vie de Ludwig von Diesbach s’inscrirait alors dans un besoin de s’ancrer dans la réalité, de combler une insécurité parce que son présent lui échappe. En consignant ses mémoires dans un texte soigneusement élaboré8, Ludwig von Diesbach écrit alors à la fois pour ses fils, pour tout lecteur potentiel, mais aussi pour lui-même ; il livre alors un héritage des moments importants qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité politique internationale.

Ce mélange d’échelles d’événements – qui se retrouve régulièrement dans les égo-documents – atteint cependant un paroxysme dans une mention spécifique du texte, dans laquelle deux événements distincts, qui appartiennent à des registres bien différents, se retrouvent liés. La mention en question se trouve au sein d’un passage dans lequel Ludwig décrit sa rencontre avec sa future femme et évoque ensuite son mariage. Le moment des noces est d’abord indiqué par une date calendaire : « Unn beschach dȳss uff tzȳnstag nest ffor Anttonȳ anno domini 1477 » (« Et cela s’est produit le mardi précédent la fête de Saint-Antoine, en l’an du Seigneur 1477 »). Il est ensuite encore précisé par un autre événement contemporain, l’arrivée de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Berne : « Aber uff dem ttag, dor herczig Charlÿ von Bůrgůn ffor Nanssȳ eschlagen ward, do die selben mer gan Bern ckamend, dess selben ttag waren wȳr tzesamen gen »9. (« Mais le jour où le duc Charles de Bourgogne fut tué à Nancy, lorsque la nouvelle parvint à Berne, ce même jour, nous nous sommes mariés. »)

Hans Funk, peinture sur verre – vitrail héraldique, Armoiries d’alliance de Ludwig II. von Diesbach et Agatha von Bonstetten, ca. 1523, 68 x 56.8cm, Eglise réformée de Ligerz (ancienne église de Sainte-Croix). Photographie de Hasler & Keller, 2016, Vitrosearch, https://www.vitrosearch.ch/objects/2465887. Il s’agit des armoiries du second mariage de Ludwig.

Si cette annotation nous permet de connaître le moment où l’information est arrivée à Berne – le mardi avant la fête de Saint-Antoine, soit le 14 janvier, ce qui signifie que la nouvelle a mis neuf jours pour arriver jusqu’à Berne –, son intérêt se situe surtout dans le lien qu’elle établit entre cette nouvelle et le mariage. Parce que ces deux événements sont liés par la date, Ludwig von Diesbach choisit de les mêler dans le récit de son mariage, au lieu d’y consacrer deux paragraphes séparés. Par ailleurs, au-delà de son emplacement, la simple mention de la nouvelle reste étonnante : au moment de son mariage, le scripteur est rentré à Berne depuis près de six mois et il est donc désormais relativement peu concerné personnellement par les événements diplomatiques. Si son intérêt particulier pour les événements politiques touchant la France et la Bourgogne peut expliquer la présence de cette nouvelle, il est vrai que Ludwig von Diesbach n’évoque pratiquement que des événements dont il a été témoin, et donc, depuis son retour à Berne, les événements politiques se font plus rares dans le texte. Le décès de Charles le Téméraire a ainsi dû être considéré comme suffisamment important pour mériter d’être mentionné malgré tout. Reste que l’entremêlement des deux événements, qui n’ont rien en commun, mis à part la date et l’issue heureuse – Ludwig étant plutôt partisan du royaume de France à ce moment10 – peut surprendre.

L’inclusion de cette mention dans le récit du mariage peut alors s’expliquer par le caractère marquant de l’événement : la nouvelle du décès de Charles le Téméraire serait alors utilisée par Ludwig en tant que marqueur temporel pour tout lecteur bernois ; il permettrait alors de resituer dans le temps un événement à caractère profondément personnel – son mariage – au sein d’un contexte général connu. La date de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Nancy constituerait alors une référence claire, appartenant à un champ d’expérience collectif et commun à tout lecteur potentiel. Au-delà d’une référence pour autrui cependant, Ludwig von Diesbach rédige précisément ce passage après que le décès de son épouse soit survenu : cette mention rappelle alors un jour définitivement spécial, où les calendriers avaient fusionné presque à la manière d’un miracle, lors d’un temps désormais obsolète. Ce passé heureux contraste avec le présent dévastateur du scripteur ; au moment de l’écriture, cet événement représente alors un des moments charnières de la vie de Ludwig von Diesbach et son inscription lui permet de stabiliser ce souvenir du passé, construisant ainsi une sensation de contrôle sur la réalité présente et incertaine, lui permettant de mieux appréhender les futurs éventuels. 

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Notes autobiographiques de Ludwig von Diesbach éditées et traduites en allemand dans : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne: Berner Burgerbibliothek, 1986, p.11-115.

Littérature secondaire

Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014.

Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p. 255-285.

Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p. 65-80.

Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986.

Zahnd, Urs Martin, « Diesbach, Ludwig von», dans : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 17.03.2010, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021573/2010-03-17/, consulté le 26.08.2025.

Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.105-121.

  1. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  2. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.161 []
  3. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  4. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.107. []
  5. Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014, p. 192-194. []
  6. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.222-227 []
  7. Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p.272. []
  8. Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p.79-80. []
  9. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.68, l.13-15. []
  10. Sur la question des prises de position de Ludwig von Diesbach dans les luttes politiques, voir : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.183-184. []

Pépite: Actualiser le passé et ‘passéifier’ la nouveauté : l’affaire du tonlieu de Gravelines (Saint-Omer, 1481)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221

En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.

Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.

Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :

« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »

À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.

charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.

Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.

L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.

Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.

Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.

L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :

« […] et combien  que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »

Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.

Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.

Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.

À VENIR

Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

BIBLIOGRAPHIE

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.

Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.

Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.

Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.

Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.

  1. Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 []
  2. BAPSO, BB 202-24 []
  3. BAPSO, BB 202-27 []