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Compte rendu : Le présent en feuillets – nouvelles perspectives sur les imprimés éphémères

Billet rédigé par Alexandre Goderniaux

Le deuxième congrès international La longue vie des imprimés éphémères, organisé conjointement par l’Université de Genève, celle de Neuchâtel et l’association Ephemera Helvetica à Genève les 10 et 11 avril 2025, a réuni 28 chercheuses et chercheurs pour réévaluer la place des imprimés éphémères dans l’histoire de la culture visuelle, politique et matérielle. Longtemps relégués aux marges des études sur l’imprimé, ces objets suscitent aujourd’hui un intérêt renouvelé, au croisement des humanités numériques, de l’analyse iconographique et de l’histoire politico-sociale du livre. Trois axes structurants — le rôle de l’image, propagande et censure, actualité de la recherche — ont favorisé des échanges transversaux entre des sessions parallèles, dont la présente recension ne reflète qu’une sélection.

JEUDI MATIN

Constance Carta et Thalia Brero inaugurent le congrès en rappelant le long et riche parcours de leur projet collectif. De la création de l’association Ephemera Helvetica en 2020 à un premier congrès en 2022, dont les actes viennent de paraître chez Droz, le champ des imprimés éphémères s’est structuré autour de collaborations solides, comme en témoignent les projets Desenrollando el cordel (2020-2024) et Capturing the Present in Northwestern Europe (2024-2028) qui, en rassemblant plusieurs chercheuses et chercheurs consacrant leurs travaux aux imprimés éphémères, confirment l’actualité brûlante de ces objets longtemps négligés.

La parole est ensuite donnée à Giles Bergel qui présente une conférence inaugurale intitulée « Ephemera studies in the digital age ». Spécialiste des humanités numériques, il présente plusieurs outils développés au sein du Visual Geometry Group de l’Université d’Oxford, exploitant notamment la reconnaissance d’images et la détection d’objets pour faciliter l’analyse des illustrations présentes dans les imprimés éphémères. Ces technologies permettent d’engager une étude matérielle plus systématique et plus fine de corpus difficilement accessibles par les méthodes traditionnelles. Il souligne également les enjeux méthodologiques et critiques soulevés par l’usage de l’intelligence artificielle, appelant à une articulation rigoureuse entre approche computationnelle et regard historien. Cette conférence révèle d’emblée que l’étude des éphémères anciens permet d’apporter plusieurs réponses aux enjeux culturels contemporains.

L’axe « rôle de l’image » est exploré à travers deux premières communications :

  • « A male name for a whole country. Representations of Juan Español in the satirical press and Spanish political caricature (1875-1936) » (Jesús Movellán-Haro)
  • « The ephemeral nature of graphic representations. Political cartoons about the Spanish-American War through the press in Spain and the United States (1895-1898) » (Rebeca Viguera-Ruiz)

Une première session de l’axe « propagande et censure » donne la parole à deux chercheurs, dont le premier, Paul-Alexis Mellet, présente une communication consacrée aux « Images d’effroi : les illustrations des discours véritables ».

Les rares images présentes dans ces occasionnels qui se multiplient vers 1600 ont deux fonctions principales : descriptive (donnant à voir les personnages et les événements évoqués par le texte) ou générique (inscrivant le propos particulier dans un cadre plus général). Une série de cas révèlent que les bois ne sont presque jamais créés pour un « discours véritable » mais réemployés depuis d’autres corpus et que les images visent parfois à provoquer un effet de réel, à attirer le lecteur voire à susciter l’effroi ou à matérialiser la colère divine.

Ensuite, à travers une intervention « Entre la propaganda y la subversión : la literatura de patíbulo en la España de la Edad Moderna », Alejandro Llinares Planells analyse un corpus de récits d’exécutions diffusés dans l’Espagne du XVIIIe siècle, en particulier les chansons catalanes, qui accordent aux événements judiciaires une dimension exemplaire. Le message de ces documents se veut moralisant et édifiant, en accord avec les exigences du pouvoir, mais leur réception, souvent détournée, fait ressortir une distance entre le discours institutionnel et l’appropriation populaire. Leur large diffusion témoigne d’une culture médiatique structurée, à l’intersection du politique et du spectaculaire.

Jeudi après-midi : image et propagande

L’exploration de l’axe « rôle de l’image » se poursuit avec trois communications :

  • « Une boutique de papier : les stratégies publicitaires des géographes français (XVIIe-XVIIIe siècle) » (Geoffrey Phelippot)
  • «  La guerre des boîtes d’allumettes : Républicains et Carlistes pendant le Sexenio Democrático » (Hernán Rodríguez Vargas)
  • « Digital Tools for the Study of Cheap Print’s Images: a Spanish Case » (Juan Gomis)

Trois autres communications viennent nourrir l’axe « propagande et censure ». Marianne Cailloux propose une analyse intitulée « Les imprimés du Saint-Suaire de Turin : un support de la promotion savoyarde ? » qui interroge la manière dont, dans les années 1630–1640, la gazette de Turin et une série de 29 imprimés autour du Saint-Suaire participent à la construction de l’identité politique et religieuse de la maison ducale de Savoie. Loin de constituer de simples objets de dévotion, ces imprimés s’inscrivent dans un dispositif de communication complexe, orchestré notamment par la princesse Christine de France et ses conseillers. L’étude identifie une hypermédiatisation de motifs symboliques, à la croisée de dynamiques familiales, diplomatiques, religieuses et commerciales, révélant une stratégie aulique élaborée. Cette exploration d’un corpus constitué de plusieurs médias politiquement intriqués ouvre de stimulantes perspectives sur le concept de propagande durant la première Modernité.

Émile Thonar lui succède avec une intervention qui poursuit la mise au jour des stratégies à l’œuvre dans la diversification des supports médiatiques : « Les ephemera jesuitica, outils et témoins de la construction du réseau jésuite en province gallo-belge (1600–1670) ». Il rappelle d’abord que la Compagnie de Jésus, ordre bibliographique par excellence, est souvent appréhendée à travers ses grandes œuvres de théologie ou de controverse. Pourtant, de nombreux imprimés occasionnels permettent de documenter son ancrage local. Ces ephemera jesuitica — chants dédicatoires, pièces de théâtre, recueils factices — constituent des supports essentiels pour comprendre les relations entre l’ordre et les personnalités régionales. Le chercheur insiste sur la diversité typologique et fonctionnelle de ces documents et sur les modes variés de leur diffusion. Ces documents longtemps négligés manifestent une volonté d’inscription territoriale tout en reflétant l’universalité revendiquée de la Compagnie.

La session se clôture avec une étude consacrée à « La guerra de los opúsculos: el uso de las publicaciones efímeras por parte de los diputados de la Convención ». Miguel Aguirre Bernal y met en évidence comment, au cours de la Révolution française, les pamphlets deviennent des instruments de combat politique privilégiés car leur triple efficacité – rédactionnelle, matérielle, et diffusionnelle – permet de répondre à l’urgence du débat public. L’analyse du cas de Gabriel Bouquier met au jour une rhétorique fondée sur une opposition entre un passé oppressif et un présent utopique révolutionnaire ainsi que les multiples canaux de publication exploités. L’étude du positionnement éditorial, des adresses et des réseaux d’imprimeurs permet de comprendre comment se construit, à travers l’éphémère, une stratégie de conquête de l’opinion.

JEUDI APRèS-MIDI : ACTUALITé DE LA RECHERCHE

Pour terminer la journée, une poster session permet à quatre chercheurs de faire le point sur la recherche et décrire des travaux en cours. Quatre affiches, exposées du début à la fin du congrès, font alors l’objet d’une brève présentation.

Un poster intitulé « History, Iconography, Concepts and Symbols. A new look at the history of Spain through the visual discourse of political caricature » inaugure la session. À partir d’un corpus composite issu d’une dizaine de dépôts d’archives, Luis Fernández Torres élabore une relecture de l’histoire politique de l’Espagne à travers l’iconographie satirique. L’objectif est d’identifier, sur la longue durée (1836–1977), les continuités et ruptures dans les codes visuels de la caricature politique. Pour ce faire, le projet mobilise les outils du pictorial turn, du structuralisme et de la théorie de la réception, dans une perspective résolument transdisciplinaire.

Esther Solé i Martí présente ensuite son projet « ExposCAT: towards a clear portrait of Catalonia’s exhibition history ». Cette recherche s’attache à renouveler l’histoire des expositions organisées en Catalogne depuis 1939 à partir d’un large corpus documentaire constitué de brochures, catalogues et coupures de presse. Les informations recueillies sont indexées dans une base de données permettant une exploitation statistique fine, avec pour ambition de produire un relevance index et d’évaluer l’impact des réseaux artistiques sur le succès des événements. Le projet éclaire ainsi les logiques d’interaction entre production artistique, médiation institutionnelle et réception publique.

La parole est ensuite donnée à Marie Verbiest  qui présente les recherches doctorales qu’elle conduit au sein du projet FNS « Capturing the present in Northwestern Europe ». Cette thèse vise à cerner le rôle des imprimés dans la médiatisation de l’actualité à l’époque moderne. À travers une approche comparative mêlant analyses quantitative et qualitative, elle s’interroge sur la manière dont l’imprimé a contribué à transformer la perception du temps et à « fabriquer » l’événement. Sept cas d’étude, choisis pour leur diversité (en termes de type d’événement, de durée et d’aire géographique), servent de point d’ancrage pour mesurer l’écho médiatique d’événements contemporains dans l’Europe du Nord-Ouest. Ces recherches s’inscrivent dans le Work package 2 du projet Capturing the present in Northwestern Europe, « Events as milestones in the conception of time ».

Enfin, la base de données développée dans le cadre du projet Desenrollando el cordel / Démêler le cordel / Untangling the cordel, financé par la Fondation philanthropique Famille Sandoz-Monique de Meuron, fait l’objet d’une présentation par Elina Leblanc au sein d’un poster intitulé « The Desenrollando el cordel database and its features ». Cette ressource numérique permet l’exploration d’un vaste corpus d’imprimés espagnols et brésiliens de colportage (912 ouvrages espagnols, 1584 gravures, 2200 ouvrages brésiliens). La base comprend une édition numérique (transcriptions avec technologie HTR, fac-similés), un catalogue iconographique, un short-title catalogue ainsi qu’une série d’outils d’analyse, de recherche et d’exportation. Elle ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour l’étude littéraire, bibliographique et visuelle de ces documents populaires. Le poster souligne la fécondité d’une approche pluridisciplinaire et réaffirme la place des imprimés éphémères parmi les objets centraux des recherches actuelles.

VENDREDI MATIN

La seconde journée du congrès s’ouvre par deux nouvelles sessions, dont l’une est consacrée à l’axe « rôle de l’image » et comporte trois communications :

  • « From “popular cyclopaedias” to juvenile pastimes: the transnational evolution of illustrated broadsides (1700-1900) » (Elisa Marazzi)
  • « Des images contre l’image : pratiques de montage et de détournement dans les éphémères avant-gardistes du XXe s. » (Olivier Belin)
  • « L’affiche pacifiste de Hans Erni de 1954. Pratiques et acteurs de la censure et de la contre-censure en Suisse » (Jean-Charles Giroud)

Au sein de la session consacrée à l’axe « propagande et censure », Morten Schneider inaugure les échanges avec une présentation sur « Le “crocheteur de la Samaritaine” : Une “statue parlante” parisienne, porte-voix d’une opinion pamphlétaire censurée ». Il y étudie un personnage anonyme — sonneur de cloches ou crocheteur — mis en scène dans plusieurs imprimés satiriques autour du siège de Genève (1611). Cette figure fonctionne comme un dispositif de contournement de la censure et permet une critique virulente du pouvoir. L’analyse met en évidence la stratégie éditoriale qui consiste à incarner une parole populaire à travers une figure marginale, et la fortune de ce motif au moment de l’assassinat de Concino Concini (1617), preuve de sa résonance dans l’opinion publique.

Ensuite, dans une communication intitulée « Transgression and Constraint in Sixteenth-Century Songs: Exploring the Love and Gender Ideology from the Pliegos Sueltos of the Iberian Peninsula », Blanca Berjano s’intéresse à l’évolution des représentations de l’amour et des rôles de genre dans les pliegos sueltos, ces feuillets poétiques largement diffusés dans la péninsule ibérique au XVIe siècle. Elle fait observer que le paradigme médical et religieux dominant — décrivant l’amour comme une maladie aux implications morales — se transforme progressivement. Ces chansons développent une idéologie amoureuse spécifique, qui valorise la femme idéalisée et inatteignable. Une lecture féministe permet de révéler les mécanismes performatifs et répétitifs de ces textes, qui contribuent à construire des normes hétérocentrées et à renforcer une certaine vision genrée des relations affectives.

Enfin, à partir d’un arrêt du Conseil du 7 septembre 1701 imposant un examen préalable pour les brochures de moins de deux pages, Marie-Dominique Leclerc clôture la session avec son intervention « Bibliothèque bleue : variations sur la censure », qui analyse les nouvelles formes de contrôle mises en œuvre sur des publications jusqu’alors épargnées par la censure. Par l’étude de plusieurs cas concrets, la chercheuse souligne le rôle ambigu des censeurs, à la fois garants de la morale et parfois eux-mêmes auteurs. Les retranchements ou altérations visent principalement des passages jugés scabreux, en particulier dans la littérature facétieuse. L’intervenante souligne le caractère souvent peu rigoureux de ces opérations, qui peuvent altérer la cohérence du récit.

La matinée s’achève avec deux sessions, dont l’une poursuit l’exploration de l’axe « propagande et censure » à travers deux communications :

  • « L’affaire Soleilland, ou comment faire avorter un projet d’abolition de la peine de mort » (Philippe Nieto)
  • « La Flamidienne. Lille, 1899 : canards et complaintes au cœur de la lutte anticléricale » (Jean François Heintzen)

La session relevant de l’axe « rôle de l’image » s’ouvre sur une communication de Marion Pouspin qui présente une communication sur « Les images dans les occasionnels du royaume de France (des années 1480 à 1561) : illustrer l’actualité ? ». Elle s’attache à analyser les pratiques illustratives dans les pièces gothiques, ces imprimés éphémères diffusés au début du XVIe siècle. Les illustrations, peu nombreuses, occupent des emplacements stratégiques (page de titre, dernière page) et se caractérisent par leur schématisme et leur réemploi fréquent, souvent jusqu’à l’usure. Quelques documents singuliers permettent d’identifier des ex périmentations graphiques : insertion dans le corps du texte, usage de la couleur, multiplication des vignettes. En conjuguant approche quantitative et micro-études de cas, l’analyse cerne la tension entre exigence de lisibilité, contrainte matérielle et volonté de capter visuellement l’attention du lecteur.

Une présentation intitulée « Des images sidérantes. Sur quelques imprimés de phénomènes célestes au XVIe siècle » conclut la session. Florian Métral y expose une étude inscrite dans le cadre du projet Spectacles célestes et portant sur un corpus de feuilles volantes illustrées relatant des phénomènes atmosphériques, publiées dans les territoires protestants au XVIe siècle. Ces documents reprennent le modèle typographique de la Météorite d’Ensisheim (1492), structurant le texte autour d’une image centrale, souvent spectaculaire et parfois coloriée. Ces imprimés visent à provoquer la sidération du lecteur, à réactiver des récits exemplaires du passé et à inscrire l’événement céleste dans une temporalité du présent. La perspective structuraliste adoptée par le chercheur permet d’identifier des résultats à la fois solides et stimulants sur  e rôle central de l’image : cette dernière traduit le prodige, produit un effet de réel et articule l’émerveillement avec une fonction pédagogique et mémorielle.

VENDREDI APRES-MIDI

La dernière session croise les deux axes du congrès, mêlant les dimensions visuelles et politiques des imprimés téphémères. Elle s’ouvre par ma propre présentation sur « Les “avis au lecteur” de Guillaume Chaudière et Jean Pillehotte : deux imprimeurs-libraires actifs dans les marges des libelles ligueurs entre Paris et Lyon (1588–1589) ». Inscrite dans l’axe « propagande et censure », cette intervention s’attache à interroger, à partir d’un corpus resserré, les usages politiques du péritexte à la fin des guerres de Religion. En mobilisant les outils théoriques développés par Gérard Genette, l’étude vise à analyser les avis au lecteur comme lieux privilégiés de médiation idéologique, où se joue la réception du discours ligueur. L’enquête reconstitue les stratégies adoptées par Guillaume Chaudière et Jean Pillehotte pour encadrer la diffusion des libelles et garantir l’efficacité rhétorique du message politique catholique. Ces documents révèlent, au-delà de leur fonction didactique, une visée polémique, religieuse et sociale, inscrivant pleinement ces acteurs de l’imprimé dans les logiques militantes de la Ligue.

La séance se poursuit avec une communication sur « L’iconographie du Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey : la place des images dans un almanach populaire au XVIIIe siècle », rattachée à l’axe « rôle de l’image ». Bérangère Poulain s’y intéresse à la planche de couverture de ces almanachs suisses, diffusés également dans l’Est de la France, qui représente une scène de genre influencée par la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Une analyse iconographique cerne un glissement de la figure du noble vers celle d’un homme du peuple, qui témoigne à la fois d’un changement de public cible et d’une revendication populaire à intervenir dans le débat social et politique. Plusieurs exemples font ressortir comment les motifs iconographiques sont recyclés et adaptés pour construire un discours politique visuel. L’examen attentif d’un corpus méconnu révèle que des imprimés ancrés dans un contexte local peuvent offrir des clés d’interprétation éclairant des dynamiques de plus large portée.

Une conférence prononcée par Jean-François Botrel, intitulée « Voir, lire, écouter les images des imprimés de colportage », clôture le congrès. À partir d’un large corpus d’imprimés populaires — romances de cordel, pliegos de aleluyas, emballages illustrés pour confiseries ou cigarettes —, il développe une réflexion sur le statut et les fonctions de l’image dans ces objets. L’image y est à la fois crainte, convoitée, et interprétée : elle suspend le récit, suscite un imaginaire et induit des lectures multiples. Le chercheur souligne notamment la manière dont certaines illustrations sont accompagnées d’un commentaire oral ou textuel, ou provoquent un commentaire chez le lecteur. L’image, dans ces supports, constitue un vecteur de savoir, d’émotion et de désir, à la croisée des usages pédagogiques, esthétiques et politiques. Reprenant des motifs types de publication en publication, elle participe à la fabrication d’un langage visuel partagé tout en conservant une puissance interprétative singulière.

CONCLUSION

Ce congrès a permis de mesurer avec acuité la richesse et la diversité des recherches actuelles sur les imprimés éphémères, en croisant approches historique, littéraire, iconographique et numérique. L’axe « propagande et censure » a démontré la capacité de ces objets à structurer des prises de parole politiques, religieuses ou judiciaires, tout en révélant les tensions entre intention éditoriale et réception publique. L’axe « rôle de l’image » a souligné combien la dimension visuelle participe à la construction du sens, dans ses formes les plus spectaculaires comme dans ses usages les plus ordinaires. Enfin, l’axe « actualité de la recherche » a été éloquent quant à l’élan collectif qui anime ce champ en plein renouvellement, à travers des outils numériques, des enquêtes de terrain et des initiatives collaboratives.

Au-delà des communications elles-mêmes, cette deuxième rencontre a confirmé la solidité d’une communauté de recherche en pleine structuration. Les rencontres et les retrouvailles depuis le premier congrès ont donné lieu à des échanges nourris, témoignant de la continuité des dialogues amorcés. Le public, nombreux et attentif, comptait aussi bien des jeunes chercheurs que des collègues plus expérimentés, souvent réunis par l’implication croisée dans différents projets collectifs. Ces cadres collaboratifs ont largement contribué à la vitalité des discussions, dans les sessions comme en marge de celles-ci.

Dans une atmosphère à la fois studieuse et chaleureuse, le congrès a ainsi offert un espace propice à l’élaboration d’une archéologie des formes brèves et mobiles de l’imprimé. Située au carrefour de l’histoire du livre, de la sociologie de la lecture et des media studies, l’étude de ces imprimés modestes ouvre sans cesse de nouveaux outils, de nouveaux objets et un regard inédit sur les cultures écrite, visuelle et orale des temps anciens, tout en éclairant des enjeux toujours actuels de communication, de médiatisation et de circulation des savoirs.

Conference : Shakespeare’s ‘Now’ : Language, Structure and Power (Margaret Tudeau Clayton)

In the framework of the expert meetings of our project, Margaret Tudeau Clayton (Université de Neuchâtel) will hold a conference at the University of Lausanne on June 18th, entitled: “Shakespeare’s ‘Now’: Language, Structure, Power”.

TIME AND PLACE

Wednesday 18.06: 12h15 – 14h

University of Lausanne, Bâtiment Anthropole, salle 3021

DESCRIPTION

This conference will demonstrate how the word ‘now’ is a polyvalent linguistic tool for Shakespeare who, like fellow dramatists, uses it in early plays to structure the dramatic design as well as to characterise relations between characters, especially power relations, while in later plays he uses it rather for its expressive value.

Pépite : Henri III, pilote au cœur de la tempête (22 mai 1588)

Billet rédigé par Alexandre Goderniaux

Le 22 mai 1588 paraît La declaration de la volonté du roy faicte depuis son departement de Paris. Probablement imprimé à Chartres, le texte circule rapidement jusqu’à Paris, Lyon, et même Bruxelles1. Cet opuscule, représentatif des imprimés d’actualité que j’étudie dans le cadre du Work Package 3 du projet Capturing the Present, est conçu pour agir sur le présent avec effet immédiat. Il s’insère dans le contexte des guerres de Religion et tout spécifiquement de la Ligue, ce mouvement politico-religieux fondé en 1585 pour défendre la foi catholique et peser sur la succession royale. Durant ce conflit à la fois politique et religieux, l’imprimé d’actualité devient un outil stratégique, entre prise de parole publique et instrument de persuasion partisan.

À travers cette Declaration, Henri III expose sa lecture des événements survenus à Paris dix jours auparavant. Le 12 mai 1588, la tension atteint son comble dans la capitale : en réaction au déploiement des troupes royales, les Parisiens dressent dans les rues et les carrefours des barrages constitués de barriques – c’est la « journée des Barricades ». Le roi quitte Paris dans la nuit, contraint de laisser le champ libre aux ligueurs. Ceux-ci investissent rapidement les ateliers d’imprimerie pour proposer leur version des faits, largement favorable à leur cause2. Pendant dix jours, le silence du roi laisse le terrain médiatique à ses adversaires.

Avec la Declaration, Henri III reprend la parole et propose une interprétation alternative des événements. Contrairement aux récits ligueurs, qui suggèrent un complot ourdi par le pouvoir royal, le roi affirme avoir agi dans l’intérêt de la paix et de la sécurité publique. Il évoque certes le rôle du duc de Guise, mais sans en faire le principal responsable. Il préfère mettre en cause des éléments extérieurs à Paris, voire au royaume. Aussi la première et la seule intervention écrite d’Henri III sur la journée des Barricades est-elle placée sous le sceau de la concorde : en diffusant cet imprimé, le souverain cherche à reconstituer son autorité en fédérant autour de sa personne – objectif qui guidera son action politique jusqu’à la fin de l’année 1588, notamment aux États généraux qui s’ouvrent à Blois le 16 octobre3.

Le délai entre les événements du 12 mai et la publication du texte le 22 mai n’est sans doute pas fortuit. Il est possible qu’Henri III ait choisi de temporiser pour rendre sa parole attendue et donc plus audible. Ce document traduirait alors une volonté de redevenir, au moment où son pouvoir est au plus bas, le maître du jeu et du temps. Alors que la tempête politique gronde, le roi cherche à construire une image de pilote serein et magnanime, à incarner cet idéal renaissant du prince prudent qui saura guider le navire français à bon port. La Declaration de la volonté du roy montre ainsi combien les imprimés d’actualité, dans un contexte de conflit civil et religieux, ont été exploités par le prince pour infléchir le cours des événements par l’écrit ou pour exploiter les événements afin de reconquérir le pouvoir – autrement dit, pour agir au présent.

À VENIR

Ce billet donne un aperçu de recherches menées dans le cadre de ma thèse, que je souhaite reprendre prochainement en vue d’une publication sous la forme d’un ouvrage distinct, qui livrera un récit de la journée des Barricades au prisme des imprimés polémiques. Une sélection de ces textes pourra y faire l’objet d’une édition critique.

BIBLIOGRAPHIE

Fadi El Hage, La guerre de Succession de France. Henri IV devait-il être roi ?, Paris, Passés composés, 2023.

Alexandre Goderniaux, Un coup de majesté manqué. Henri III aux États généraux de Blois (16 et 18 octobre 1588), Genève, Droz, 2024.

Nicolas Le Roux, Les guerres de Religion. 1559-1629 Paris, Belin, 2009.

Idem, Un régicide au nom de Dieu. L’assassinat d’Henri III (1er août 1589), Paris, Gallimard, 2006.

Denis Pallier, Recherches sur l’imprimerie à Paris pendant la Ligue (1585-1594), Genève, Droz, 1975.

  1. L’Universal Short Title Catalogue répertorie une édition chartraine perdue (63863), douze éditions ou tirages parisiens, une à Lyon et une dernière à Bruxelles. []
  2. Ces textes ont été répertoriés par Denis Pallier, Recherches sur l’imprimerie à Paris pendant la Ligue (1585-1594), Genève, Droz, 1975, p. 254-256. À ma connaissance, la première recherche scientifique sur ces documents a été conduite dans le cadre de ma thèse, Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), thèse de doctorat en histoire, Université de Liège, 2023. []
  3. J’ai reconstitué ces stratégies dans Un coup de majesté manqué. Henri III aux États généraux de Blois (16 et 18 octobre 1588), Genève, Droz, 2024. []

Album amicorum : Wim Blockmans

Wim Blockmans est un historien belge, professeur émérite de l’université de Leyde, membre de l’Académie Royale de Bruxelles. Il est spécialiste d’histoire urbaine et d’histoire politique pour la fin du Moyen Âge et l’époque moderne. Ouvert à l’histoire européenne saisie dans un contexte global, il est l’auteur de très nombreux ouvrages et de synthèses de référence. On citera notamment :

Metropolen aan de Noordzee. Geschiedenis van de Nederlanden (1100-1555), Amsterdam, Promotheus, 2010.

The Routledge History Handbook of Maritime Trade around Europe (1300-1600), (co-ed. With M. Kron & J. Wubs-Mrozewicz), Routledge, London & New York, 2016.

The Voice of the People? Political Participation before the Revolutions, Routledge, London & New York, 2024. 

Metropolen aan de Noordzee. Geschiedenis van de Nederlanden (1100-1555), Amsterdam, Promotheus, 2010.

Le temps apparaît dans son rythme pressant : L’agenda, les priorités, les délais imposés.

Je m’intéresse notamment aux innovations sans précédent qui se sont développées au cours du Moyen Âge : les communes autonomes, la participation politique aux niveaux local, régional, ‘national’, conciliaire. Tout cela m’incline  à observer le temps requis pour prendre des décisions consensuelles après consultations avec ‘la base’.

The Voice of the People? Political Participation before the Revolutions, Routledge, London & New York, 2024. 

Les comptabilités, les correspondances.

En tant spécialiste d’histoire politique et économique, le temps des gouvernants et gouvernés, le temps marquant les correspondances commerciales et les lettres de change retiennent particulièrement mon attention.

Ce sont les occasions qui me semblent conduire à une perception partagée du temps : les calendriers, les anniversaires, les fêtes liturgiques, le cadre de l’organisation des foires et marchés…

La communauté locale, des princes qui s’affirment, la Réforme qui introduit d’autres déterminants

Identifier les maîtres ou les déterminants des diversités temporelles.

Compte rendu : « Les nouvelles imprimées dans le Royaume de France (XVe – XVIe) » conférence de Marion Pouspin 

Université de Lausanne, 9 avril 2025

Réflexion sur l’actualité dans la France de la première modernité.

Billet rédigé par Tilleane Charavel

L’an de grâce 2025, 4 jours avant le dimanche des Rameaux, la tressçavante Marion Pouspin a fait halte en la bonne ville de Lausanne.

Professeure agrégée, docteure en histoire et civilisations de l’EHESS et actuellement chargée de cours à l’Institut Catholique de Paris, Marion Pouspin mène des recherches qui portent principalement sur la circulation de l’information et les imprimés dans l’Europe de la première modernité. Sa conférence, sur les nouvelles imprimées dans le royaume de France aux XVe et XVIe siècles, fait actualité au sein des recherches menées en ce moment dans le cadre de notre projet et ce présent compte-rendu, en écho, devient une « nouvelle » à l’ère du numérique.

Marion Pouspin nous invite à considérer les occasionnels relatant des événements par le prisme de leur écriture spécifique du temps présent. En analysant la matérialité, les modalités de production et de diffusion de ces documents ainsi que leur contenu, elle s’interroge ainsi sur la manière dont les sphères du pouvoir s’emparent des faits récents dans le royaume de France.

Les nouvelles imprimées sont produites pour la plupart en langue vernaculaire et vendues à bon marché à un large public ; la brièveté de ces textes et la hâte avec lesquels ils sont composés leur permet de sortir des presses très rapidement. Certains historiographes et chroniqueurs comme Jean Molinet reprennent même certaines de ces informations au sein de leurs propres chroniques. La production de ces feuilles d’actualité est concentrée principalement à Paris (50 % du corpus) mais aussi à Lyon et Rouen, des centres importants à la fois dans le domaine de l’imprimé et celui des institutions politiques. Elles sont éditées majoritairement en lettres gothiques, quelques jours ou quelques semaines après l’événement et écoulées avec une certaine rapidité ; un calcul du temps qui a son importance, la notion de « nouvelle » étant un argument de vente.

Les faits relatés sont politiques et militaires, prodigieux ou encore religieux. Ce sont les guerres d’Italie qui priment, de la conquête de Venise jusqu’aux victoires remportées face à l’armée espagnole. Évidemment, les défaites ne sont en aucun cas rapportées, il est bien plus intéressant de discréditer l’ennemi. Les nouvelles deviennent alors indéniablement propagandistes. Récits de funérailles, de couronnements et de joutes viennent aussi consolider le pouvoir monarchique – en témoignent les imprimés sur le trépas d’Anne de Bretagne en 1514 ou l’entrée de Catherine de Médicis en 1549. Les occasionnels d’actualité relatent également des événements internationaux tels que les funérailles d’Isabelle de Portugal ou de Charles Quint, mais aussi des décisions politiques ; on alerte d’une menace turque et on célèbre les victoires des troupes chrétiennes. Enfin, les nouvelles religieuses et prodigieuses, moins nombreuses, jouent sur les peurs et les tensions collectives à l’image de nos médias actuels, avec un regain d’intérêt pour les catastrophes naturelles comprises comme des signes divins.

Les informations rapportées proviennent des lettres de nouvelles, traduites si elles sont étrangères, de poèmes de circonstance ou de cour, ou encore de copies de traités de paix. Les imprimeurs, grâce à leurs réseaux, se les procuraient par l’intermédiaire d’amis bien placés ou par leur réseau étranger. Les lettres sont des récits d’événements ou des correspondances rédigées par des acteurs ou observateurs des campagnes militaires pour la plupart anonymes. Certains de ces documents sont même parfois écrits le soir même, avec un point de vue subjectif tout à fait intéressant dans le cadre de l’étude de la temporalité. Les auteurs ne racontent pas l’entièreté de l’événement mais leur vécu ou selon leur angle de vue, c’est une écriture de l’instant. Quant aux poèmes, chantés sur des airs familiers, ils mettent en fiction le fait récent. Ce sont souvent des chansons historiques dans des formes variées : complaintes, lamentations, simples ballades, où victoires, échecs des ennemis et plus rarement vie de cour, sont mis en scène. D’autres occasionnels encore sont constitués d’actes issus par le pouvoir, comme les traités de paix ou les annonces de trêves qui sont publiés tels quels, parfois structurellement arrangés par les imprimeurs.

Ces textes sont souvent accompagnés d’images, bien qu’elles soient remployées pour une majorité d’entre elles. Elles sont génériques, choisies en raison de la proximité thématique, et suggèrent plus qu’elles ne représentent l’événement. Les images qui ont déjà servi à illustrer un passé réel ou légendaire, dans des chroniques ou des romans de chevalerie, suggèrent alors un présent provenant d’un passé, tout comme le cadre narratif et politique du texte. Parfois elles prennent au pied de la lettre un mot, en témoigne l’exemple d’une figure d’un cerf qui fait référence au titre de l’ouvrage alors qu’il s’agit d’un pamphlet allégorique. Parfois elles proposent plutôt une scène circonstanciée lorsqu’il s’agit de prodiges ou de festivités. Le fait d’actualité est alors présenté à la fois par l’image et par le texte.

Marion Pouspin souligne ainsi avec finesse plusieurs éléments constitutifs de cette écriture du temps présent : le recours à la langue vernaculaire, la captation du fait récent – accrue notamment par le média lui-même, qui suggère une attente de lecture, l’affirmation de vérité ou encore la narration précise des protagonistes témoignant de ce qui est vu et rendu visible. Ces nouvelles imprimées avisent, informent et disent l’immédiat dans l’idée de « faire scavoir » – tout en pouvant aussi être dotées d’une fonction récréative. Ce corpus peut enfin aussi être considéré comme un véritable appareil idéologique, qui permet une transmission d’une perception orientée d’un présent collectif, basé sur des faits récents mais choisis, favorables à la monarchie française.

Conférence inaugurale : “Le temps de la Peste”, Étienne Anheim

Réinventer le présent dans les sociétés méditerranéennes au milieu du XIVe siècle

Dans le cadre de notre colloque d’ouverture, Etienne Anheim (EHESS, Paris) donnera une conférence intitulée : “Le temps de la Peste : réinventer le présent dans les sociétés méditerranéennes au milieu du XIVe siècle

HORAIRE & LIEU

Jeudi 15 mai : 18:00–19:00

Université de Lausanne, Bâtiment Antropole, auditoire 2064

DESCRIPTIF

A partir de 1347, l’Italie et la Provence, comme bientôt l’ensemble du continent, sont frappées par la peste noire, une épidémie d’une violence inouïe qui tue en quelques années entre le tiers et la moitié de la population européenne. Cette catastrophe a laissé des traces souvent complexes à interpréter dans les archives, les textes littéraires, l’archéologie ou l’iconographie. En effet, il est rare que la peste soit décrite, représentée ou commentée directement. En revanche, le surgissement de la maladie et son retour, dès 1361, suscitent une série de transformations profondes des sociétés méditerranéennes, dont le présent a été radicalement bouleversé. C’est ce bouleversement dans l’ordre du temps qui sera au coeur de notre propos. A partir d’exemples littéraires célèbres, comme Boccace ou Pétrarque, mais aussi de la peinture produite durant ces décennies ou de sources d’archives comme les testaments, on cherchera à saisir comment cette rupture de l’épidémie a redéfini la temporalité même de ces sociétés, ses rapports avec le passé et le futur et la redéfinition d’un nouveau présent, celui d’une forme de modernité nourrie par l’une des plus grandes crises de l’histoire de l’humanité.

Pépite : “Ursus, cruel en ses fais, horrible en regardant”

Billet rédigé par Tilleane Chavarel

« Chilz Ursus estoit fort a merveilles et moult velus, a manière de ung ours, a la quelle cause de sa pilosité, il estoit appellez Ursus, qui est a dire en franchois ours. Item, il estoit de estature haulte et plus que nul homme de toute la cité, car les histores dient que il excedoit les plus grans, [fol.75v] les plus hauls de la cité de deux cubites. Sa fache estoit espoentant, de son corps, il estoit treshardis et de tresgrant corage, legier de corps, de trescler entendement, cruel en ses fais, horrible en regardant, agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses. Et de ly dient les histores que en son tamps, il prit et tua a ses proprez mains V senglers grans et cruels et moult d’autltres sauvages bestes et estranges et cruelles, que il assalli tout seul et par la force les prist et tua maintefois. »

Croniques de Haynnau, (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, fol.75-75v

Telle est la description faite de Ursus, élu roi des Belges vers l’an 775 avant notre ère. Son nom, si bien expliqué dans le texte, lui est donné en raison de sa ressemblance avec un ours. N’ayant à l’origine que le titre de chasseur et né sans lignée sacerdotale, on l’éleva au titre de roi et non de grand prêtre1. Il devient ainsi premier roi des Belges. Ce personnage occupe les dix premiers chapitres du deuxième livre, le seizième, le vingtième et le vingt et unième des Chroniques de Hainaut traduites par Jean Wauquelin pour le compte de Philippe le Bon entre 1447 et 1448. Il semble ainsi d’une importance modérée pour un tel récit d’origine, et pourtant le voilà pourtrait et descrit sur les mêmes folios, ce qui en fait un personnage isolé et hors du commun.

Fidèle à la description textuelle, la miniature, qui a été réalisée peu de temps après le texte ou simultanément, par un enlumineur aujourd’hui encore anonyme, figure un Ursus velu et bien plus grand qu’il n’est de coutume. Le principe de reconnaissance, mis en place entre le texte et l’image, semble au premier abord ne prendre en compte que les caractéristiques physiques. Pourtant, le texte suggère, par l’énumération de ses hauts faits, un roi fort, hautement effrayant, mais respecté pour sa parole et son entendement. Comme c’est souvent le cas, la miniature et le texte se complètent. Si, dans le texte, Ursus est avant tout perçu comme un homme cruel, la miniature vient redéfinir sa représentation. Ursus ne peut pas être qu’une brute, il est roi et se doit de l’être dans son ensemble. Sa représentation en fait alors un souverain par deux symboles régaliens : le sceptre et la couronne, ainsi que sa position pseudo-christique du couronnement en acte. À ses côtés se tient sa cour où Belges et Albaniens sont réunis ou asservis pour ces derniers2. Il n’est pas seulement ours, nous l’avons dit, il est aussi unificateur de cités lointaines et n’hésite pas à venger les siens dans les chapitres suivants. À ce titre, la miniature n’est pas seulement une représentation d’Ursus, c’est aussi la représentation d’une ville quasi idéale et de son peuple3. Après avoir soumis les Albaniens à des conditions strictes, les voici figurés aux côtés des Belges. Un aspect d’ailleurs suggéré par le choix de l’architecture de la ville, aussi flamande qu’orientale. Prenant en compte la conception idéologique du pouvoir, deux personnages Belges, étant donné leurs vêtements et leur stature, portent un collier dont la signification reste encore étrange. Il pourrait peut-être suggérer subtilement un pendant au collier de l’Ordre de la Toison d’Or si cher au duc ?

Le récit des origines doit rendre le passé pertinent pour le présent, en naviguant entre véracité historique et légendes4. Jean Wauquelin, en traduisant les Annales historiae illustrium principum Hannoniae de Jacques de Guise en français, modifie, ajoute ou retire certains passages afin de s’adapter au contemporain, et l’enlumineur en fait de même. Ils cherchent ainsi à répondre aux exigences de Philippe le Bon par l’intermédiaire de Simon Nockart, conseiller ducal et hainuyer d’origine, qui cherchent avant tout à créer un sentiment d’appartenance proprement bourguignon et ainsi asseoir leur légitimité. Puisque les Chroniques de Hainaut restent avant tout un récit historiographique régional et que la miniature est celle d’introduction du second livre, le modèle antique choisi se justifie, et ce, même si Ursus est un personnage méconnu et peu exploité. Il est en effet reconnu aujourd’hui que les ducs de Bourgogne, et en particulier Philippe le Bon, ont un attrait tout particulier pour les récits antiques, justifiant ainsi une prolifération des enluminures relatives à ce sujet au détriment d’autres thématiques.

Cependant, le choix de représenter Ursus reste on ne peut plus original. Michel Pastoureau souligne que l’ours est traditionnellement perçu comme un rival du Christ, en raison de la dimension divine qui lui est attribuée dans les cultures germaniques et celtiques, notamment à l’époque carolingienne5. On lui déclare alors la guerre, on le combat au profit du roi des animaux, le lion, choisi par l’Église autour du XIIIe siècle. Dans les chapitres suivants, Ursus n’est finalement qu’un piètre roi, mort sur le champ de bataille contre les femmes belges dont il avait auparavant tué les époux, puis gravement déshonoré : sa tête est coupée et sa peau est retirée. Comment justifier alors la teneur chrétienne de la représentation d’un tel roi ? Dans le contexte du XVe siècle, où l’hybridité est admise et où l’animalité de l’homme est questionnée, il convient de s’intéresser aux recherches portant sur la figure de l’homme sauvage – cet être mi-humain, mi-bête associé à la merveille médiévale6. C’est probablement dans ce cadre qu’Ursus suscite un intérêt particulier : sa rareté en fait une figure fascinante, qui s’écarte des représentations textuelles et visuelles inscrites dans l’horizon d’attente du lecteur. Ce décalage provoque ainsi autant de curiosité que de crainte. Sa pilosité excessive, souvent symbole de laideur, de sauvagerie mais aussi de péché et de désordre, devient aussi un signe d’une grande audace et d’un courage remarquable, comme le souligne explicitement le texte : « il estoit treshardis et de tresgrant corage ». Ursus est aussi descrit comme un roi rationnel, presque sage : « agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses », renvoyant peut-être à la sagesse des ermites qui peuvent aussi être représenté avec une pilosité accrue. Ursus rejoint ainsi l’imaginaire des créatures liminaires, à la frontière de l’humain, et peut aussi être mis en relation avec les codes de représentations des personnages vivants aux confins du monde, à la manière de ceux figurés dans Les faicts et conquestes d’Alexandre le Grand, écrit aussi par Jean Wauquelin. Le cadre urbain dans lequel Ursus semble être pourtrait peut-être un mélange qui n’est pas anodin et pourrait participer à la construction de son ambivalence.

Plusieurs hypothèses peuvent ainsi être admises mais cette représentation d’Ursus, à la fois textuelle et visuelle, reste tout du moins une énigme.

À VENIR

Ce manuscrit, tout comme les deux volumes suivants, fait partie de mon corpus de thèse. Comprendre pourquoi et comment Ursus y est descrit et pourtrait constitue un enjeu central sur lequel il me faudra de toute façon revenir et approfondir l’analyse. D’autant que, si quelques hypothèses ont été émises ici sur la présence même de la miniature et la teneur de sa représentation, chaque personnage, au nombre de vingt et un, sont pourtraits presque individuellement. De plus, l’enlumineur, pourtant encore anonyme, est précis et son style relève de qualités esthétiques originales qui ne correspondent pas à la dédicace si chère aux historiens de l’art, ni au reste des miniatures du premier volume de ces chroniques.

BIBLIOGRAPHIE

Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. 

Cockshaw, Pierre, Van Den Bergen-Pantens, Christiane (ed.), Chroniques de Hainaut ou les Ambitions d’un Prince Bourguignon, Bruxelles, Turnhout, KBR – Brepols, 2000, pp. 13-22.

Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338.

Dubois, Anne, Van Hemelryck, Tania, « Chroniques de Hainaut, vol. 1 », in Bousmanne, Bernard, Van Hoorebeeck, Céline, et Arnould, Alain (ed.), La librairie des ducs de Bourgogne : manuscrits conservés à la Bibliothèque royale de Belgique, Turnhout : Brepols, 2000, pp. 159-170.

Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10.

Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIII-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014. 

Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122.

  1. Il s’agit vraisemblablement d’une tradition pseudo-historique à laquelle l’auteur recourt pour légitimer l’élévation d’Ursus au rang de premier roi des Belges. []
  2. Il s’agit des Albaniens du Caucase, voir la première partie de l’article : Martzloff, Vincent, « L’albanien (albanais du Caucase) », Lalies, n°42, 2024, pp. 135-229. []
  3. Sur la fabrication des villes enluminées, voir : Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338. []
  4. Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. []
  5. Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10. []
  6. Pour la majorité des recherches consacrées à l’homme sauvage, voir les articles et ouvrages de Florent Pouvreau : Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIIIe-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014 ; Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122. []