
Le 5 mars 2025, Gabriel Batalla-Lagleyre (Université de Lausanne) a donné une intervention à Neuchâtel dans le cadre de notre programme d’expert meetings. Nous avons invité le Dr. Batalla-Lagleyre à remplir un petit questionnaire, en vue d’alimenter notre album amicorum virtuel. Celui-ci rassemblera des idées et impressions de nos interlocuteurs et interlocutrices sur les thématiques liées à notre projet de recherche.
En quelques mots, quelle place prend la notion de présent dans votre quotidien de chercheur.se ?
La notion est centrale dans mes recherches sur l’inscription de la date sur les œuvres d’art en Europe (XIVe-XVIIIe siècle).
Quel est votre domaine d’expertise et de quelle manière vos recherches abordent-elles les notions de temps, de temporalité et/ou de présent ?
Je suis historien de l’art moderniste, me concentrant sur les images (peintures, dessins, estampes). En menant un projet sur l’inscription de la date sur les œuvres, j’en viens nécessairement à interroger ces notions de différentes manières. Si la date me semble (sauf de très rares cas d’antidatation ou de post-datation) un signe du présent/au présent (une « pointe de présent » pour reprendre une expression de Deleuze que je trouve très utile), elle interroge aussi les rapports des artistes qui les inscrivent à la temporalité et à l’historicité. La date est faite pour être lue au présent (souvent au sein d’une communauté pour les œuvres exposées en public), mais aussi à l’avenir ; en même temps, elle inscrit l’œuvre dans une histoire, une tradition, un passé (parfois déjà une histoire de l’art). Essayer de mieux comprendre la conscience historique des artistes (alors que les chronologies et les dates se multiplient à l’époque moderne) est l’un des objectifs (et pas le plus simple) du projet de recherche.

Quel type de sources utilisez-vous dans vos recherches sur le temps, la temporalité et/ou le présent ?
J’utilise très principalement les œuvres elles-mêmes, soit comme cas exceptionnels, soit considérées en séries. En regard, la date, bien qu’omniprésente sur les œuvres et documents, est une notion largement absente des sources anciennes, a fortiori dans la littérature artistique.
Du présent ou de la temporalité de quelle(s) personne(s) vous intéressez-vous dans vos recherches ?
Des artistes, mais aussi des commanditaires/clients/spectateurs et des historiens : il s’agit aussi de voir comment ces dates étaient lues, comprises, utilisées dans les textes sur l’art (Vasari, Félibien, etc.)

Y a-t-il des théoriciens ou théoriciennes du temps qui vous attirent particulièrement ?
Parmi les classiques sur le sujet, je trouve particulièrement utiles les perspectives de François Hartog (Régimes d’historicité, Chronos). Utile également Norbert Elias, Du temps. Parmi la recherche contemporaine, les chercheurs en épigraphie développent des réflexions originales, autour notamment de Vincent Debiais. Dans ce cercle, Morgane Uberti est, à ma connaissance, l’une des rares chercheuses à avoir écrit sur le phénomène spécifique de la date. En histoire de l’art, les travaux sur la temporalité de Christopher Wood me semblent essentiels, à utiliser parfois avec prudence dans les conclusions mais très stimulants du point de vue théorique (Anachronic Renaissance, avec Alexander Nagel ; Forgery, Replica, Fiction: Temporalities of German Renaissance Art).
Pensez-vous qu’il soit possible de parler d’une perception partagée du temps ou du présent à un moment historique spécifique (une de nos questions de recherche) ?
En sériant la question et en s’attachant avec précision à un endroit, un moment, une classe sociale certainement, oui, cela me semble possible – mais plus difficile à montrer. Pour en rester à mon objet d’études, que Dürer, Cranach, Baldung Grien, etc., datent tous de la même manière leurs estampes me semble participer à ce type d’indices. Que de nombreux foyers britanniques, au XVIIe siècle, fassent apposer des dates sur leurs objets domestiques (mobilier, ustensiles de cuisine, etc.), me semble aussi aller dans ce sens. Idem, pour une catégorie limitée encore (les artistes), quand, au tournant du XIXe siècle, tous les dessinateurs de paysages en Europe datent leurs œuvres au jour près : c’est un rapport à la nature et à sa temporalité qui me semble spécifique à ce moment, et dès lors partagé.

Quels sont les trois termes qui vous viennent à l’esprit lorsque vous pensez au « présent » des habitants de l’Europe du Nord-Ouest entre le XIVe et le XVIIe siècle ?
Sécularisation ; commerce ; bouleversements
Enfin, quelle serait votre ‘utopie de recherche’ si vous aviez un financement illimité ?
Être suffisamment nombreux à travailler sur la question pour multiplier les enquêtes monographiques (par artistes, par types d’objets, etc.), alors que la date est toujours une donnée assez mal référencée et photographiée par les musées. Et comme utopie de livrable, un film documentaire, très certainement !

















