On the 25th of October 2024, the VNVNG held its 23rd annual conference in Leuven and presented Dreams for the Future: Living between Hope and Fear in the Early Modern Times as the overarching theme of discussion. Recent developments in this area of study have questioned the long-held belief that people in the premodern period experienced the future in radically different ways than they did in modern times: the premodern attitude towards the future was thought to be a rather conservative one, oriented backwards and defined by the ever-imminent end of times, while the modern times supposedly experienced the future as open-ended and full of possibilities. Challenging this simplified dichotomy, this conference set out to investigate the complex ways in which people of the early modern times envisioned and tried to shape their futures.
The first speaker, post-doctoral researcher within the Back to the Future-project Elizabeth Heijmans (University of Antwerp), presented her research on forward-thinking as expressed in the correspondence of French merchants involved in the Atlantic trade from 1740 to 1760. Analysing these letters through a close reading and then systematically annotating each reference to the future, she ranked every one of them on a scale from “high insecurity” (expressing low levels of control) to “low insecurity” (expressing high levels of control). Taking a sample of these letters to counter a possible bias towards exceptional cases, she concluded that most merchants communicated a rather low level of insecurity about the future. Additionally, these letters talked primarily about the very near future and this in a mainly pragmatic way.
As part of her doctoral research, Jessica den Oudsten (Radboud University) focused on the lives of immigrants and their descendants in premodern Amsterdam. Using mostly baptismal, marriage, and funeral registers, as well as notarial archives, she tried to study the ways in which social mobility interacted with prospects and plans for the future in immigrants’ lives. Despite the richness of information that she found in these sources, they didn’t explicitly reference the future. She concluded furthermore that social mobility was complicated by the extreme difficulty immigrants faced to amass capital for their posterity.
Approaching the subject from a different angle was Professor Steven Vanden Broecke (University of Ghent), whose presentation centered on the role of forecasting in the neo- stoic culture of the Southern Netherlands (ca. 1630). Specifically, he focused on Dutch astronomer and Catholic priest Govaert Wendelen (1580-1667) and his Diluvio-project, which investigated the two eschatological disasters that delimited the beginning and the ending of human history: the universal flood (or deluge) on the one side, and the final conflagration on the other. Concluding that Wendelen’s theory was heavily influenced by the politics of his own time, Vanden Broecke mainly argued for the importance of studying intellectual histories within their historical and political context, leaving the role that these imagined disasters could have played in people’s thinking and acting with regard to the future uncommented on.
The fourth speaker, post-doctoral lecturer Anna-Luna Post (Utrecht University), presented her research on land reclamation projects in the early modern Netherlands, specifically the plans concerning the Haarlemmermeer (1617-1642). While these types of projects serve a mainly triumphant narrative in Dutch historiography, they nonetheless reveal characteristics which Post compares to practices of domination and appropriation in the colonies, as can be seen for example in the forced relocation and people’s loss of income following the disappearance of the water. She concluded that the campaigners of these projects, in order to persuade potential investors and interested parties to endorse their plans, painted a very utopian picture of the future, appealing to narratives of ‘modernization’ in various ways.
Ending the conference with a few closing remarks was Professor Jeroen Puttevils (University of Antwerp), coordinator of the ERC-funded Back to the Future-project conducted at the University of Antwerp. After giving some general background of historians’ interest in the study of the future, he mainly highlighted the importance of differentiation when dealing with this topic. Considering social, political, geographical and even conceptual differences regarding the future, we should always keep in mind that there is no such thing as one early modern experience of ‘The Future’, but instead an abundance of complex experiences, revealing multiple interacting futures.
« Back to the Future » est un projet de recherche qui a débuté en 2020 à l’Université d’Anvers, dirigé par Jeroen Puttevils (PI, principal investigator), avec la participation de Max-Quentin Bischoff (doctorant), de Sanne Hermans (doctorante), de Nicolò Zennaro (doctorant), de Sara Budts (post-doctorante) et d’Elisabeth Heijmans (post-doctorante). Le projet entend revenir sur les travaux pionniers, mais sur certains points discutables, de Reinhard Koselleck et de François Hartog, assurant que la notion de futur n’existerait pas avant le siècle des Lumières, le seul futur réellement envisageable avant cette époque étant celui associé à l’Apocalypse et à la fin des temps. Les membres de « Back to the Future » placent le tournant avant les XVIIIe et XIXe siècles. Dès la fin du Moyen Âge, le futur n’est pas uniquement associé à la fin des temps, et les hommes et les femmes pensent aussi au lendemain, au futur proche (un ou plusieurs mois), anticipent les choses et organisent leur avenir. Les membres de ce projet entendent proposer une nouvelle histoire du futur et penser de nouveaux « régimes d’historicité » (F. Hartog), en étudiant un corpus de plus de 15 000 lettres allant de 1400 à 1830, des correspondances de marchands anglais, français, néerlandais, italiens et germaniques, avec une approche statistique soutenue par des outils numériques et l’intelligence artificielle.
Titien, Allégorie du Temps gouverné par la Prudence, vers 1550-1565, National Gallery de Londres, domaine public.
Jeroen Puttevils – Introduction to the conference and the theme
PI du projet et professeur à l’Université d’Anvers, Jeroen Puttevils a d’abord rappelé les principaux objectifs du projet : évaluer les manières de penser le futur sur le long terme, c’est-à-dire de la fin du Moyen Âge au début de l’époque moderne, et voir comment elles ont évolué et influencé les actions humaines. Il est ensuite revenu sur le corpus étudié, qui permet d’accéder à la fois aux mentalités et aux actions des marchands, mais aussi de leurs femmes et de leurs enfants, rendant possible une perspective de genre. L’usage de la technologie HTR (Handwritten Text Recognition) a été précieux, et notamment l’outil de transcription Transkribus, même si l’intelligence artificielle ne fournit pas encore des résultats suffisamment précis pour être utilisée seule.
L’équipe s’est centrée sur les mots et les structures grammaticales afin d’identifier les mentions du futur. Sur l’ensemble des lettres étudiées, 2 687 mentions ont été recensées dont 147 sont des conventions littéraires (« si Dieu le veut »), et la majorité des ordres et des instructions (732). Ces premiers résultats montrent l’importance de ne pas considérer un seul futur, mais bien des futurs : le futur proche (quelques heures), le futur sur le moyen ou à long terme (jusqu’à plusieurs années), et même l’éternité associée au Jugement dernier. En moyenne, les lettres nous engagent dans un futur de 5,38 mois, la médiane se situant à 3 mois. Les hommes et les femmes de l’époque ne pensent donc pas uniquement à la fin des temps ou à leur salut. Plusieurs futurs sur le plan temporel doivent être considérés, mais aussi sur le plan social : tout le monde n’a pas le même futur selon son âge, son genre, sa catégorie sociale… On peut ainsi identifier une pluritemporalité, avec plusieurs timelines selon les individus. En outre et même si les mentalités évoluent progressivement, Dieu reste un acteur central : le futur est le résultat du plan divin. Dieu est largement mentionné dans les lettres, ne serait-ce que par des formules conventionnelles comme « par la grâce de Dieu ».
Marek Tamm (Tallinn University) – Future: a Useful Category of Historical analysis
Marek Tamm, professeur à l’Université de Tallinn, affirme que le futur doit être considéré comme « a useful category of historical analysis », pour reprendre l’expression de Joan Scott. Les travaux sur l’histoire du futur se sont d’ailleurs multipliés ces dernières années, à l’image du projet qu’il anime avec Zoltan Boldizsar Simon, qui a abouti à la publication d’un livre du même nom, Historical Futures. Leur objectif est d’étudier les modalités historiques du futur qui permettent d’expliquer notre rapport actuel au futur, en s’appuyant sur une démarche profondément interdisciplinaire. Pour plus de précisions.
Matthew S. Champion – “There will come a time”: imagining futurity in the devotio moderna
Professeur à l’Université de Melbourne, Matthew S. Champion assure que si la fin des temps est essentielle dans la pensée médiévale, les hommes et les femmes de l’époque pensent également à des futurs plus proches et plus concrets, comme il a pu le montrer dans son livre The Fullness of Time. Temporalities of the 15th Low Countries (2017). L’histoire du passé, du présent et du futur doivent être pensées ensemble, puisque les hommes et les femmes de l’époque les envisagent d’un même tenant ; il n’est pas possible de comprendre une temporalité sans avoir connaissance des autres. Pour souligner son propos, M. S. Champion présente le Triptyque des Miracles du Christ (1491-1495), qui met en scène plusieurs temporalités de la vie du Christ. On y voit aussi une femme sur le point de boire, montrant la capacité des hommes et des femmes du Moyen Âge à s’ancrer dans un futur proche. Parmi d’autres exemples, celui des cloches rythmant la vie des religieux, qui attendentau fil des heures leur tintement, leur imposent une organisation rigoureuse du temps diurne et nocturne, accentuée par la devotio moderna.
Sanne Hermans – Future ties: Familial Experiences and Expectations in the Early Modern Low Countries (c. 1600)
Sanne Hermans est doctorante dans le cadre du projet et étudie les dynamiques personnelles et familiales à l’œuvre dans les mariages des familles marchandes néerlandaises et germaniques (corpus de 400 lettres allant de 1584 à 1614). Elle repère notamment différents « timings » qui influencent la prise de décision : le temps personnel (désaccord de la fille à marier par exemple), le temps familial (intérêts de la famille : nouer une alliance commerciale avec une autre famille), le temps social (les défis posés par la guerre de Quatre-Vingts Ans notamment) et le temps divin, essentiel pour des calvinistes qui considèrent que Dieu contrôle leur vie. La vertu chrétienne de la « patience », temps investi à attendre, prend une place importante dans ces lettres.
Judith Pollmann – What’s in the air? Predicting the Political Future in the Early Modern Low Countries
Judith Pollmann est professeure à l’Université de Leyde et présente les résultats d’un projet de recherche mené avec Erika Kuijpers : Chronicling Novelty. New Knowledge in the Low Countries, 1500-1800 (NWO project). En étudiant une centaine de chroniques produites par des communautés locales et éditées via Transkribus, elles ont estimé comment les sociétés des Anciens Pays-Bas se projetaient dans le présent et le futur : via les nouvelles et les rumeurs, des comparaisons entre des événements présents et passés, des signes et des augures, ainsi que des paris politiques.
Elisabeth Heijmans – Gendered Future Thinking and Self-Representation in French Merchant’s Correspondences during the 18th c.
Post-doctorante de l’équipe, Elisabeth Heijmans s’intéresse aux femmes remariées et aux veuves des marchands Le Roux à Marseille au XVIIIe siècle. Le futur est perceptible de différentes manières dans les lettres de ces femmes : via des ordres et des instructions, par des notifications de plans, des prédictions, l’expression d’espoirs ou de peurs, et enfin de leurs opinions. Certaines veuves sont très pessimistes quant à l’avenir en raison des incertitudes liées à la reprise des affaires familiales après le veuvage. D’autres se mettent en avant dans leurs lettres pour engager de nouveaux partenariats commerciaux en ventant leur partenaire, ou via un discours d’humilité.
Matthew D. O’Hara – Futures from the Ruins: History and Prediction in Early Mexico
Matthew D. O’Hara est professeur à l’Université UC Santa Cruz et revient sur un journal original et étonnant, déjà étudié vingt ans auparavant, écrit par un prêtre vivant au nord de Mexico. Rédigé dans les années 1850, dans un Mexique fraichement indépendant, ce texte témoigne des inquiétudes de son auteur quant à l’avenir. Pourtant, le prêtre critique aussi la période coloniale, incapable de se retrouver ni dans le passé, ni dans l’avenir.
Shahzad Bashir – What Did the Future Look Like in Early Colonial India?
Shahzad Bashir est professeur à l’Université d’Aga Khan au Pakistan et nous présente une lithographie proche visuellement du manuscrit, un rouleau de 1.5 m de long et 0,5 m de large publié dans l’Inde coloniale, en 1849. Le document, riche de connaissances variées (statistiques démographiques, religion et cosmogonie, magie…), conservé à la British Library, témoigne de différentes visions du futur : un futur passé (Koselleck), un futur comme prédestination et anticipation pour l’auteur (eschatologique vs. futur ouvert aux possibilités), des futurs aussi multiples que le nombre de lecteurs potentiels, et le passé comme clé de compréhension de la société actuelle, et comme espoir pour les hommes d’aujourd’hui. L’un des intérêts de ce document est la représentation spatiale du futur diffracté en plusieurs rubriques.
Sara Budts – Candlemas or February 2nd? The Use of Temporal Frameworks in Early Modern English Merchant Letters
Membre de l’équipe et post-doctorante, Sara Budts étudie les familles Cely (247 lettres, 1474-1489) et Johnson (878 lettres, 1542-1553), familles anglaises impliquées dans le commerce de laine. Elle identifie plusieurs catégories de références au temps : mentions de dates, de congés et de vacances, des quarter days, références fonctionnelles au futur et fondées sur des événements précis. Si le passé est souvent mentionné via des dates, le futur au contraire s’inscrit dans l’évocation des congés et des quarter days, qui sont l’occasion de réunions familiales. Ces familles se projettent également dans leurs activités commerciales, dans les voyages à effectuer, planifient leurs activités, avec néanmoins des différences entre familles et individus.
Penelope J. Corfield – Shifting Views of Time – From Cyclical to Linear – and the Future of Prophecies
Professeure émérite à l’Université de Londres, Penelope Corfield souligne l’ambivalence au XIXe siècle entre la foi dans le progrès (des sciences, de la raison, de la technologie), qui donne espoir en un avenir meilleur, et la peur qui perdure de la fin des temps.
Max-Quentin Bischoff – Letters, Contracts and Testaments: the Future Horizon of a Family Firm (1520-1550)
Max-Quentin Bischoff est doctorant dans le cadre du projet. Il analyse la compagnie de la famille de Tucher au XVIesiècle, établie à Nuremberg, grâce à un corpus de lettres allant de la fin du XVe siècle à 1566, mais aussi à travers des testaments, des comptes et des contrats. Le futur est omniprésent : que ce soit le futur de la compagnie à travers les testaments ou les contrats avec des partenaires commerciaux (ces contrats durent entre quatre et dix ans), ou la nécessité de prodiguer une éducation soignée aux jeunes hommes de la famille, qui apprennent le métier au sein de la compagnie afin de prendre le relais de la génération actuelle.
Benjamin Scheller – Practical Futurology in the Late Middle Ages: Some Thoughts and Observations
Benjamin Scheller est professeur à l’Université de Duisburg-Essen et résume les travaux de plusieurs doctorants de l’université, menés au sein d’un programme de recherche sur « l’agir pour l’avenir » (Zukunftshandeln). Tous permettent de s’intéresser à la fois aux imaginaires et aux pratiques liées au futur à l’époque médiévale. Ils distinguent trois manières d’agir en se projetant dans le futur : la « prévention » avec la thèse de Franziska Klein (Die Domus Conversorum und die Konvertiten des Königs, 2020), qui montre les efforts d’un hôpital destinés aux juifs convertis au christianisme pour prévenir toute apostasie ; le « risque » avec la thèse de Franzisca Scheiner (Die Commenda – Ein riskantes Unternehmen), sur les dangers occasionnés par les activités des partenaires commerciaux à Gênes ; et la planification avec la thèse de Gion Wallmeyer (Wissen über Ungewisses, 2023) qui montre l’importance pour les croisés de faire appel, au préalable et afin de planifier leurs expéditions, à des experts financiers, militaires et à des géographes.
Klaus Oschema – After the End: Medieval Ideas on the Limits of Future
Directeur de l’Institut Historique allemand de Paris, Klaus Oschema s’interroge sur une idée-reçue : les sociétés médiévales sont-elles obsédées par la fin des temps ? La fin absolue, totale et définitive, est difficile à déceler dans les sources médiévales. Ainsi, la condamnation au bûcher de Jan Hus comme hérétique marque la fin de son existence physique, mais pas de ses idées. En outre, si l’on est tenté de voir le Jugement dernier comme la fin d’un monde, il apparaît davantage à l’époque comme le commencement de quelque chose de nouveau, le royaume de Dieu. Il n’est pas anxiogène, mais synonyme d’espoir.
Nicolò Zennaro – The Ermine’s Game: Mercantile Futures and Warfare in Late Medieval Venice.
Nicolò Zennaro est doctorant dans le cadre du projet. Il a étudié 879 lettres de marchands vénitiens issues des archives Datini, écrites entre 1389 et 1411, et les a transcrites via Transkribus. Les marchands sont conscients des risques et les anticipent, parlant notamment de « gran danno » (grand dommage) lié à la guerre, comme pendant l’expédition en Italie de Robert du Palatinat, roi des Romains (1400-1402), contre les Visconti, même si la guerre peut aussi être source de profits et prouve la capacité d’adaptation de ces familles. Les marchands sont sensibles aux informations qui circulent et se tiennent informés de l’actualité. Ils s’inspirent des conseils des anciens, plus expérimentés et gages de prudentia, comme de l’astrologie qui leur permet d’anticiper les besoins du marché. Les prières à Dieu sont fréquentes, et les hommes de l’époque cherchent également dans les prophéties des signes de Dieu leur permettant d’anticiper le futur.