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Call for papers : conference “Prodigious Presents” (Lausanne, Febuary 12-13th 2026)

FR

Prodigious Presents. Representations, Uses, and Knowledge of the Extraordinary through the Lens of Time (15th–17th centuries)

Organised by Cordélia Floc’hic and Alexandre Goderniaux

DESCRIPTION

This conference aims to renew the study of prodigies (15th–17th centuries) by placing them at the heart of a reflection on time — and, more specifically, on the present. Extraordinary and often ambiguous events, prodigies offer a lens through which to explore how societies represent their own present, caught between practices of memory and projections toward the future.

The conference will be structured around three main themes:
1. The forms of representation of prodigies (through text, image, rhythm, emotion)
2. Their political, religious, and social functions
3. The dynamics of scholarly theorization and knowledge production that they generate

We particularly welcome contributions on learned and popular uses of prodigies, the interplay between text and image in their narrative construction, debates over their legibility, their circulation in printed media, and their interpretative or mobilizing effects. The aim is to explore how prodigies — through their suddenness and their symbolic potency — contribute to the construction of a present saturated with meaning: a present that is at once unstable and fertile, charged with signs, emotions, and open possibilities.

PLACE & DATE

University of Lausanne, February 12-13th 2026

CONTACT

To submit your proposal, please contact cordelia.flochic@unil.ch and alexandre.goderniaux@unine.ch by september 1st.

Appel à communications : Colloque “Présents prodigieux” (Lausanne, 12-13 février 2026)

EN

Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe – XVIIe siècle)

Organisation par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux

Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.

Trois axes structureront les échanges :
1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion)
2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit
3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite

On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.

DATE & LIEU

12-13 février 2026, Université de Lausanne

CONTACT

Pour soumettre une proposition, veuillez contacter cordelia.flochic@unil.ch et alexandre.goderniaux@unine.ch d’ici le 1er octobre 2025.

Pépite : “Ursus, cruel en ses fais, horrible en regardant”

Billet rédigé par Tilleane Chavarel

« Chilz Ursus estoit fort a merveilles et moult velus, a manière de ung ours, a la quelle cause de sa pilosité, il estoit appellez Ursus, qui est a dire en franchois ours. Item, il estoit de estature haulte et plus que nul homme de toute la cité, car les histores dient que il excedoit les plus grans, [fol.75v] les plus hauls de la cité de deux cubites. Sa fache estoit espoentant, de son corps, il estoit treshardis et de tresgrant corage, legier de corps, de trescler entendement, cruel en ses fais, horrible en regardant, agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses. Et de ly dient les histores que en son tamps, il prit et tua a ses proprez mains V senglers grans et cruels et moult d’autltres sauvages bestes et estranges et cruelles, que il assalli tout seul et par la force les prist et tua maintefois. »

Croniques de Haynnau, (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, fol.75-75v

Telle est la description faite de Ursus, élu roi des Belges vers l’an 775 avant notre ère. Son nom, si bien expliqué dans le texte, lui est donné en raison de sa ressemblance avec un ours. N’ayant à l’origine que le titre de chasseur et né sans lignée sacerdotale, on l’éleva au titre de roi et non de grand prêtre1. Il devient ainsi premier roi des Belges. Ce personnage occupe les dix premiers chapitres du deuxième livre, le seizième, le vingtième et le vingt et unième des Chroniques de Hainaut traduites par Jean Wauquelin pour le compte de Philippe le Bon entre 1447 et 1448. Il semble ainsi d’une importance modérée pour un tel récit d’origine, et pourtant le voilà pourtrait et descrit sur les mêmes folios, ce qui en fait un personnage isolé et hors du commun.

Fidèle à la description textuelle, la miniature, qui a été réalisée peu de temps après le texte ou simultanément, par un enlumineur aujourd’hui encore anonyme, figure un Ursus velu et bien plus grand qu’il n’est de coutume. Le principe de reconnaissance, mis en place entre le texte et l’image, semble au premier abord ne prendre en compte que les caractéristiques physiques. Pourtant, le texte suggère, par l’énumération de ses hauts faits, un roi fort, hautement effrayant, mais respecté pour sa parole et son entendement. Comme c’est souvent le cas, la miniature et le texte se complètent. Si, dans le texte, Ursus est avant tout perçu comme un homme cruel, la miniature vient redéfinir sa représentation. Ursus ne peut pas être qu’une brute, il est roi et se doit de l’être dans son ensemble. Sa représentation en fait alors un souverain par deux symboles régaliens : le sceptre et la couronne, ainsi que sa position pseudo-christique du couronnement en acte. À ses côtés se tient sa cour où Belges et Albaniens sont réunis ou asservis pour ces derniers2. Il n’est pas seulement ours, nous l’avons dit, il est aussi unificateur de cités lointaines et n’hésite pas à venger les siens dans les chapitres suivants. À ce titre, la miniature n’est pas seulement une représentation d’Ursus, c’est aussi la représentation d’une ville quasi idéale et de son peuple3. Après avoir soumis les Albaniens à des conditions strictes, les voici figurés aux côtés des Belges. Un aspect d’ailleurs suggéré par le choix de l’architecture de la ville, aussi flamande qu’orientale. Prenant en compte la conception idéologique du pouvoir, deux personnages Belges, étant donné leurs vêtements et leur stature, portent un collier dont la signification reste encore étrange. Il pourrait peut-être suggérer subtilement un pendant au collier de l’Ordre de la Toison d’Or si cher au duc ?

Le récit des origines doit rendre le passé pertinent pour le présent, en naviguant entre véracité historique et légendes4. Jean Wauquelin, en traduisant les Annales historiae illustrium principum Hannoniae de Jacques de Guise en français, modifie, ajoute ou retire certains passages afin de s’adapter au contemporain, et l’enlumineur en fait de même. Ils cherchent ainsi à répondre aux exigences de Philippe le Bon par l’intermédiaire de Simon Nockart, conseiller ducal et hainuyer d’origine, qui cherchent avant tout à créer un sentiment d’appartenance proprement bourguignon et ainsi asseoir leur légitimité. Puisque les Chroniques de Hainaut restent avant tout un récit historiographique régional et que la miniature est celle d’introduction du second livre, le modèle antique choisi se justifie, et ce, même si Ursus est un personnage méconnu et peu exploité. Il est en effet reconnu aujourd’hui que les ducs de Bourgogne, et en particulier Philippe le Bon, ont un attrait tout particulier pour les récits antiques, justifiant ainsi une prolifération des enluminures relatives à ce sujet au détriment d’autres thématiques.

Cependant, le choix de représenter Ursus reste on ne peut plus original. Michel Pastoureau souligne que l’ours est traditionnellement perçu comme un rival du Christ, en raison de la dimension divine qui lui est attribuée dans les cultures germaniques et celtiques, notamment à l’époque carolingienne5. On lui déclare alors la guerre, on le combat au profit du roi des animaux, le lion, choisi par l’Église autour du XIIIe siècle. Dans les chapitres suivants, Ursus n’est finalement qu’un piètre roi, mort sur le champ de bataille contre les femmes belges dont il avait auparavant tué les époux, puis gravement déshonoré : sa tête est coupée et sa peau est retirée. Comment justifier alors la teneur chrétienne de la représentation d’un tel roi ? Dans le contexte du XVe siècle, où l’hybridité est admise et où l’animalité de l’homme est questionnée, il convient de s’intéresser aux recherches portant sur la figure de l’homme sauvage – cet être mi-humain, mi-bête associé à la merveille médiévale6. C’est probablement dans ce cadre qu’Ursus suscite un intérêt particulier : sa rareté en fait une figure fascinante, qui s’écarte des représentations textuelles et visuelles inscrites dans l’horizon d’attente du lecteur. Ce décalage provoque ainsi autant de curiosité que de crainte. Sa pilosité excessive, souvent symbole de laideur, de sauvagerie mais aussi de péché et de désordre, devient aussi un signe d’une grande audace et d’un courage remarquable, comme le souligne explicitement le texte : « il estoit treshardis et de tresgrant corage ». Ursus est aussi descrit comme un roi rationnel, presque sage : « agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses », renvoyant peut-être à la sagesse des ermites qui peuvent aussi être représenté avec une pilosité accrue. Ursus rejoint ainsi l’imaginaire des créatures liminaires, à la frontière de l’humain, et peut aussi être mis en relation avec les codes de représentations des personnages vivants aux confins du monde, à la manière de ceux figurés dans Les faicts et conquestes d’Alexandre le Grand, écrit aussi par Jean Wauquelin. Le cadre urbain dans lequel Ursus semble être pourtrait peut-être un mélange qui n’est pas anodin et pourrait participer à la construction de son ambivalence.

Plusieurs hypothèses peuvent ainsi être admises mais cette représentation d’Ursus, à la fois textuelle et visuelle, reste tout du moins une énigme.

À VENIR

Ce manuscrit, tout comme les deux volumes suivants, fait partie de mon corpus de thèse. Comprendre pourquoi et comment Ursus y est descrit et pourtrait constitue un enjeu central sur lequel il me faudra de toute façon revenir et approfondir l’analyse. D’autant que, si quelques hypothèses ont été émises ici sur la présence même de la miniature et la teneur de sa représentation, chaque personnage, au nombre de vingt et un, sont pourtraits presque individuellement. De plus, l’enlumineur, pourtant encore anonyme, est précis et son style relève de qualités esthétiques originales qui ne correspondent pas à la dédicace si chère aux historiens de l’art, ni au reste des miniatures du premier volume de ces chroniques.

BIBLIOGRAPHIE

Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. 

Cockshaw, Pierre, Van Den Bergen-Pantens, Christiane (ed.), Chroniques de Hainaut ou les Ambitions d’un Prince Bourguignon, Bruxelles, Turnhout, KBR – Brepols, 2000, pp. 13-22.

Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338.

Dubois, Anne, Van Hemelryck, Tania, « Chroniques de Hainaut, vol. 1 », in Bousmanne, Bernard, Van Hoorebeeck, Céline, et Arnould, Alain (ed.), La librairie des ducs de Bourgogne : manuscrits conservés à la Bibliothèque royale de Belgique, Turnhout : Brepols, 2000, pp. 159-170.

Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10.

Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIII-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014. 

Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122.

  1. Il s’agit vraisemblablement d’une tradition pseudo-historique à laquelle l’auteur recourt pour légitimer l’élévation d’Ursus au rang de premier roi des Belges. []
  2. Il s’agit des Albaniens du Caucase, voir la première partie de l’article : Martzloff, Vincent, « L’albanien (albanais du Caucase) », Lalies, n°42, 2024, pp. 135-229. []
  3. Sur la fabrication des villes enluminées, voir : Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338. []
  4. Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. []
  5. Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10. []
  6. Pour la majorité des recherches consacrées à l’homme sauvage, voir les articles et ouvrages de Florent Pouvreau : Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIIIe-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014 ; Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122. []

Pépite : Les « horloges héraldiques » dans les manuscrits bourguignons 

Billet rédigé par Elodie Lecuppre-Desjardin

Pour les amateurs d’enluminures médiévales, la scène est classique. L’image s’ouvre sur un intérieur palatial, situé en bordure d’une rivière animée par le passage des bateaux à proximité d’une ville, promesse de richesse. Elle illustre la traduction française de la Chronographia de Johannes de Beka, une œuvre composée par un chanoine de Saint-Martin d’Utrecht accueilli à l’abbaye d’Egmond dans la première moitié du XIVe siècle, et adaptée en français pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon, peu de temps après son arrivée à la tête du triple comté de Hainaut-Hollande-Zélande, en 1433. Dans cette version enluminée attribuée au Maître de la Vraie cronique d’Escoce (v.1455-1460), l’artiste met en image un texte qui pose les fondations de cette principauté : Cy commence lystoire des contes de hollande et premierement comment Charles le Chauve empereur des rommains et roy de France mist le premier conte en hollande qui fut nommé Theoderic, lequel ediffia l’abbaye degmonde. Si le chanoine d’Egmond multiplie les erreurs en confondant le règne de l’empereur Charles II le Chauve (875-877) avec celui du roi Charles III le simple (898-922) qui accorda à Thierry (Dirk) en 922 l’un des diplômes servant d’assise au comté dont les seigneurs ne prirent le titre de comte que vers le milieu du XIsiècle, la créativité de l’artiste introduit quant à elle une symbolique originale qui ne manque pas d’attirer l’attention. 

Ramenée aux codes vestimentaires, architecturaux, technologiques de cette fin du XVe siècle, la scène, qui se déroule aux temps carolingiens, emprunte également à l’héraldique son langage du pouvoir. Ainsi les bateaux ont des allures de Kogge, les nobles sont vêtus de pourpoints courts et serrés à la taille, les tours sont rondes et crénelées, l’armure du comte Thierry n’aurait pas dépareillé à Brouwershaven (1426) ou à Guinegatte (1479), etc. Et surtout, Charles, roi des Francs et empereur d’Occident est représenté avec un tabard mi-parti, à dextre d’or à l’aigle bicéphale de sable, et à senestre d’azur semé de fleur de lys d’or, alors que l’héraldique n’apparaît qu’au XIIe siècle. Ce décalage n’est pourtant pas le signe d’une absence de conscience historique en cette fin de Moyen Âge. Au contraire, ces apparents anachronismes permettent de souligner l’actualité du passé. Ainsi, l’image répète, cette fois-ci aux côtés d’une horloge, des armoiries doubles, rappelant évidemment la suzeraineté de l’Empire sur la Hollande, mais également la légitimité des Valois, issus de la Maison de France, à gouverner ce nouveau territoire tombé récemment dans l’escarcelle bourguignonne. 

La présence de cette horloge associée aux armoiries intrigue et pourrait être la première d’un genre qui exprime, par cette combinaison de la maîtrise du temps et de l’héraldique, la marque de l’autorité. Dans Les Faits et dits mémorables de Valère Maxime traduits par Simon de Hesdin et enluminés à Bruges quelques années plus tard par celui qu’on appelle « Le Maître de Marguerite d’York » (BnF, ms fr. 288, fol.1), elle apparaît également sur le frontispice du manuscrit. Surplombant les seules armes de France, elle semble alors rappeler la supériorité du roi mis à l’honneur, à savoir Charles V, commanditaire de cette traduction désormais mise à disposition de Louis de Bruges, seigneur de Gruuthuse (1427-1492). Ce dernier, dont le palais brugeois accueille aujourd’hui un musée à son nom, fut chevalier de la Toison d’Or, conseiller de Philippe le Bon, puis de Marie de Bourgogne et membre du conseil de régence de Flandre entre 1483 et 1485. Grand collectionneur, il confia nombre de ses manuscrits au Maître de Marguerite d’York, à tel point que, selon Pascal Schandel, il serait plus juste de l’appeler Maître de Louis de Bruges. Toujours est-il que les deux hommes semblent partager un même intérêt pour la mesure du temps si l’on veut bien prendre en compte une autre image réalisée par les mêmes pinceaux en faveur de ce noble que l’on retrouve représenté au sein de son groupe familial, émerveillé devant … une horloge à poids, dans le traité d’Henri de Suso : L’horloge de Sapience (BnF, ms fr. 455, fol. 9). La piste des cadrans solaires et des horloges semés à de nombreuses reprises dans les enluminures de l’artiste et de ses confrères brugeois ouvre un dossier que l’on pourra d’ailleurs compléter avec des mentions de mobilier urbain. À la même époque, à Lille, dans les années 1476, la municipalité avait en effet rémunéré un certain Willaume Liédet pour avoir peint sur le cadran de l’horloge de l’hôtel de ville des armes du duc et de la duchesse de Bourgogne… ou quand l’image devient réalité. 

À VENIR

Élodie Lecuppre-Desjardin, « Les horloges dans les manuscrits bourguignons de la seconde moitié du XVsiècle ». Cette recherche complètera les premiers résultats livrés dans « Se mettre au vert sans échapper au temps. Le prince, maître des horloges à Hesdin au XVe siècle », dans Ead., M. Vivas et F. Duceppe-Lamarre (ed.), La cour se met au vert. Mises en valeur et usage politiques des campagnes entre Moyen Âge et première modernité, Villeneuve d’Ascq, (à paraître fin 2025).  

BIBLIOGRAPHIE

D.E.H. de Boer et E.H.P. Cordfunke, Graven van Holland. Middeleeuwse vorsten in woord en beeld (880-1580), Zutphen, 2010. 

A. Hagopian Van Buren, « Le sens de l’histoire dans les manuscrits du XVe siècle », in Pratiques de la culture en France au XVe siècle, M. Ornato & N. Pons (ed.), Louvain-la-Neuve, 1995, p. 515- 525.

I. Hans-Collas, P. Schandel, avec la collab. de H. Wijsman, Manuscrits enluminés des anciens Pays-Bas méridionaux, I. Louis de Bruges, Paris, 2009, p. 98-99. 

H. Wijsman, Luxury Bound. Illustrated Manuscript Production and Noble and Princely Book Ownership in the Burgundian Netherlands (1400-1550), [Burgundica, XVI], Turnhout, 2010, p. 241-242 et 267-268.

Pépite : Sonnez les Martins ! Les jacquemarts de Cambrai (1512)

Billet rédigé par Marie Hélène-Méresse

Au visiteur découvrant la ville de Cambrai, il est une surprise qui ne manque jamais. Celle de se voir observé, surveillé peut-être, par deux gardiens singuliers, juchés sur l’Hôtel de Ville, dominant la Grand Place et la vie qui s’y passe. Couronnant la façade néo-classique d’un édifice monumental, dont le style et l’envergure tranchent déjà avec un environnement typiquement art-déco, les deux personnages du campanile semblent n’être d’abord qu’une touche accessoire de couleur, dans un espace hétéroclite que seule l’histoire explique. L’apparence de ces deux géants interpelle et semble a priori renvoyer leur présence à d’autres temps, d’autres mœurs. Mais il suffit d’interroger les Cambrésiens pour comprendre que ces anciens protecteurs font partie d’une identité réelle et toujours actuelle. Un retour sur leur histoire nous permet de voir en eux les témoins révélateurs d’un présent multiple et transpériodique.

Les « Martins de Cambrai » sont d’abord nés d’une actualité politique. Ils veillent en effet sur l’horloge publique nouvellement érigée, après que la permission en fut donnée par l’empereur Maximilien, le 25 octobre 1510. Cette autorisation intervenait à la suite d’une longue série de conflits, opposant régulièrement les Cambrésiens aux chanoines de la Cathédrale Notre-Dame, qui avaient plusieurs fois recouru à l’autorité de l’évêque-comte ou de l’empereur pour faire abattre l’horloge publique concurrente. Mais l’année 1510 était différente. Le 9 juin, Maximilien avait érigé le comté en duché. L’évêque de Cambrai, Jacques de Croÿ, en devenait également le duc – et pouvait désormais ajouter à ses armes l’aigle impériale noire à deux têtes de sable. Sur la nouvelle horloge de la maison commune allaient ainsi figurer côte-à-côte « les armes de l’empereur, de Monseigneur le duc de Cambray et de la ville ». 

Le privilège de l’horloge allait aussi faire des jacquemarts les marqueurs d’un présent du quotidien. « Les deux Martins de Cambray », que les comptes du domaine envisagent par paire dès le début, avaient en effet été réalisés « pour fraper sur le timbre de ladite orloge ». Cette décision fut prise le 15 août 1511 par le prévôt, les échevins et les quatre hommes1 réunis en banquet. L’horloge qui venait à peine d’être placée ne pouvant être adaptée au mécanisme voulu, on n’hésita pas la remplacer, pour cent florins d’or, par une nouvelle, sonnant les heures et les demies. Au son de cloche de la cathédrale (pourvue elle-même d’une suite de petites figures frappant automatiquement le timbre à l’heure venue), pourrait désormais répondre celui, civil, de la maison de paix. 

Un dernier trait fait de ces fiers automates les signes d’un présent cette fois culturel. « Martin de Cambrai » n’est certes pas une figure nouvelle. Les quinze joies du mariage ou la Farce de Martin de Cambrai témoignent d’une figure bien connue au XVe siècle : celle d’une caricature du personnage nigaud, célèbre au point d’en devenir proverbiale. Plus glorieuse est la légende entourant Martin et Martine, qui renvoie quant à elle à l’héroïsme de deux Cambrésiens menant la révolte, à la fin du XIVe siècle, contre le seigneur malfaisant de Thun-l’Évêque. Forgerons de leur état, ils étaient armés de lourds maillets de fer, dont Martin, le premier, fit sentir le poids à son adversaire. « Les deux marteaux de l’orloge » qui furent peints de rouge à l’origine, pour être plus visibles, donnent à ce récit le son vibrant d’une légende toujours vivante. L’allure et les costumes des héros, en revanche, ne laisse pas d’interroger le visiteur à qui est narrée l’histoire d’une fierté se voulant avant tout locale. Leur peau noire, leurs tuniques et leurs turbans font preuve en effet d’une originalité notable, les Cambrésiens ayant choisi deux Maures comme gardiens de la ville. Au faîte de la Maison commune, il semble que les Martins aient aussi été en leur temps à la pointe de la mode : celle d’un goût de l’Orient qui, en ce début de XVIe siècle, affiche une ouverture résolue vers le monde nouveau, vu depuis la très ancienne principauté d’un Empire confronté et peut-être aussi subjugué par la puissance militaire ottomane bientôt déployée à ses portes. 

À VENIR

Méresse Marie-Hélène, « Sonnez les Martins ! Les jacquemarts de Cambrai (1512) ». L’enquête en cours tâche de situer précisément la chronologie de production de ces personnages orientaux. 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Doudet Estelle, « Cambrai sur les tréteaux aux XVe et XVIe siècles », Jadis en Cambrésis, 2013, n° 112, p. 3-12.

Durieux Achille, « L’histoire de Martin et Martine racontée par un Cambrésien », Mémoires de la Société d’Émulation de Cambrai, 1888, t. 43, p. 3-77.

Solnon Jean-François, L’Empire ottoman et l’Europe, Tempus Perrin/Poche, 2017.

  1. L’institution des « quatre hommes » est chargée d’administrer la ville et d’en gérer notamment les comptes. []