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Pépite : Guillemette de Vergy, comtesse de Valangin, face à « ung monde nouveau »

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.1r.

Issue de la maison de Vergy et née en Bourgogne, Guillemette de Vergy (ca.1457-1543) épouse en 1474, Claude d’Aarberg (ca. 1447-1518), seigneur de Valangin – une petite seigneurie située au-dessus de Neuchâtel. Lorsque ce dernier décède, le seigneur héritier, René de Challant – son petit-fils – est au service de la cour de Savoie. Guillemette de Vergy, alors âgée d’environ 60 ans, assume dès lors l’administration de la seigneurie et ce, jusqu’à son propre décès. Catholique convaincue, elle manifeste une opposition marquée face à la Réforme, introduite dans la région à cette période sous l’influence du réformateur Guillaume Farel (1489-1565)1.

Abraham Ortelius / Aegidius Tschudi, gravure peinte, Helvetiae descriptio, 1573, 45x35cm, Anvers, (Extrait).

Le 24 février 1531, Guillemette de Vergy dépassée par les agissements du prédicateur Guillaume Farel et de ses partisans sur ses terres, et à la suite de plusieurs altercations avec ce dernier, adresse une lettre au gouvernement bernois afin de solliciter son soutien face à l’implantation de la Réforme.

Cette lettre s’inscrit dans une correspondance plus vaste entre la comtesse et le gouvernement bernois, qui s’étend sur plusieurs mois et porte notamment sur la situation des territoires voisins acquis à la Réforme, ainsi que sur les activités des réformateurs dans la région2. Alliée de longue date de la seigneurie de Valangin, Berne constitue une interlocutrice naturelle pour Guillemette de Vergy, qui sollicite son appui3. Cependant, l’adhésion du gouvernement bernois à la Réforme dès 1528 en fait un soutien peu enclin à répondre à sa demande.

Guillemette de Vergy répond donc à une lettre des gouverneurs de Berne qui lui demandent de « ne point molester ceux qui voulaient entendre la parole de Dieu et retourner à la foi de Jésus-Christ notre Sauver ». Elle en profite pour solliciter leur protection, en exposant notamment les récents agissements survenus sur son territoire : le samedi précédent l’écriture de cette lettre – soit le 18 février 1531 – Guillaume Farel, accompagné des bourgeois de Neuchâtel, aurait abattu la croix de la chapelle située au pied du château de Valangin4 . Il aurait ensuite prêché devant la collégiale du bourg, avant, toujours selon cette lettre, d’injurier les prêtres en les qualifiant de « larrons et meurtriers ». La comtesse relate en outre qu’entre le 18 et le 24 février, Farel parcourut plusieurs villages de la seigneurie, où lui et ses partisans interrompirent les offices, interdirent au curé de célébrer la messe, prononcèrent des sermons et détruisirent des images, et ce, en dépit de l’opposition des paroissiens5.

Gabriel Ludwig Lory, eau-forte, Le château de Valangin vu depuis le sud, XIXe siècle, 30.2 x 42.0 cm, Bibliothèque nationale de Suisse, département des impressions et dessins, GS-GUGE-LORY-C-20 (https://www.helveticarchives.ch/detail.aspx?ID=480074)

Guillemette de Vergy manifeste alors sa colère face à ce qu’elle perçoit comme une injustice survenue sur ses terres : Que ne leur apartient deffendre n’y commander en ceste signorie. […] faisant beaucopt de vytupere contre mon auctorite juridition et signiorie6. Elle étaye ensuite son argumentation en s’appuyant sur la Bible et le traité de Bremgarten7: Que ne sont pas choses celon l’evangille et les commandemans de Dieu, que l’ung ne doit fere a aultruy que l’ung ne vouldroit estre faits a soy mesmes, que l’ung doit aymer son prochain commant soit mesmes, ne ainsi cellon la dicte paix faicte a Bremigartte, que l’ung ne doit contrandre personne mais laisser chescung lieu et chescune perroche en sa loy, tant qui vouldra, et chescunne signorie en ses anciennes coustumes.8

Parallèlement, elle affirme avec fermeté sa volonté de rester catholique, volonté qu’elle présente également comme étant celle de ses sujets :

Se neanmoens, je ne veux laisser la foy de Dieu et de l’esglise que j’ay tenu jusques mentenant, en la quelle je veux vyvre et moryr, sans il [y] varier aulcunemant. Et de ainsi vivre sont venus d’accord mes soubgetz, et la plus part veulent la messe et  ne veulent les prescheurs que preschent contre la messe. Vous ne debvez personne contraindre a fere le contrayre, ains cellon la paix faite a Bremygartte nous laisser vivre et tenir la foy ainsi que nous vouldrons9.

La fin de la lettre de Guillemette de Vergy contient le passage qui nous intéresse le plus particulièrement. Elle se conclut par une forme d’appel à la pitié adressé aux seigneurs de Berne. Cet appel, profondément touchant, se révèle surtout particulièrement révélateur en ce qui concerne la manière dont Guillemette de Vergy perçoit le présent. Agée alors d’environ 74 ans, Guillemette de Vergy est confrontée à de profondes transformations du monde qui l’entoure, notamment dans un domaine qui lui tient particulièrement à cœur : la religion.

Et je cognoys que cest ung monde nouveau, au quel signiorie est forcee, justice rompue, verite et loyaulte perdue. Vous suppliant n’ayes a deplaisir se que une pouvre ancienne dame, vostre bourgeoyse, que sa viellesse ainsi tormenter, vous faytz entendre commant a cyeux exquieulx elle a tousiours heu sa confiance. Atant prierayt nostre segneur, messieurs, vous doent trest bonne vie et longue10.

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3, f.2r

Dans cet extrait, elle fait preuve d’une lucidité remarquable. Elle comprend en effet que le monde dans lequel elle évolue est en train de changer, et l’énonce explicitement dans sa lettre. Dans un échange ultérieur avec les Quatres Ministraux11 de Neuchâtel, elle proteste encore au sujet de cette situation : Je ne crois pas que cela soit selon les vieux Evangiles, s’il y en a de nouveaux qui fassent cela faire, j’en suis ébahie12. Guillemette de Vergy exprime le sentiment d’être dépassée par ces transformations, qu’elle juge injustes. Au-delà de cette prise de conscience, la mise par écrit de ses réflexions face au présent – des pensées plutôt intimes –  constitue un témoignage précieux du point de vue d’un individu face au présent d’un événement d’importance majeur, ici, la Réforme.

Artiste inconnu, détail d’un dessin figurant dans le registre du notaire Josué Perret-Gentil-dit-Maillard, Vue cavalière du château et du bourg de Valangin, ca. 1630, AEN : Archives de l’Etat de Neuchâtel, P 208, fol. 113.

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, Neuchâtel : Archives de l’Etat de Neuchâtel (AEN), AS-L22.3.

Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg, / Paris : Michel Levy, 1868, p.311.

Littérature secondaire

Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.264-271.

Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.145-166.

Jelmini, Jean-Pierre, Neuchâtel 1011-2011: mille ans – mille questions – mille et une réponses, Hauterive, 2010.

Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-179.

La Grutta-Robellaz, Christelle « Vergy, Guillemette de », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2011. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/043563/2011-07-14/, consulté le 28.04.2026.

La Grutta-Robellaz, Christelle, Les dernières volontés de Guillemette de Vergy dame de Valangin (1541), Mémoire de licence sous la direction du professeur Jean-Daniel Morerod, 2003. 

Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101-108.

Notes

  1. Châtelain, Christian, « Valangin au temps de Guillemette de Vergy. Discours prononcé à la réunion de la Société d’histoire, le 2 juillet 1883 » Musée Neuchâtelois, 1883, p. 227-234 et p.229-230. Sur ces questions, voir aussi : Scheurer, Rémi, « La Seigneurie de Valangin au XVIe siècle », Musée Neuchâtelois, 1993, p.101 ; Gerber, Robert, « Les derniers curés de Serrières et de Dombresson », Musée Neuchâtelois, 1930, p.160. ↩︎
  2. Junod, Louis, « La Réformation dans la Seigneurie de Valangin, d’après la « Correspondance des Réformateurs » par Herminjard », Musée Neuchâtelois, 1885, p.172-175. ↩︎
  3. Ibid., p.172. ↩︎
  4. Il s’agit probablement de la chapelle privée de la comtesse ↩︎
  5. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r-1v. ↩︎
  6. Ibid, f.1v ↩︎
  7. La « paix de Bremgarten » semble désigner un traité s’inscrivant dans la lignée des paix nationales, mis en place à la suite de l’adoption de la Réforme à Neuchâtel, et visant à empêcher d’une part le seigneur de punir les réformés et, d’autre part, les réformés de détruire les idoles dans les monastères et paroisses catholiques. Ces informations nous sont fournies par Jonas Boyve en 1727 dans ses Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, ouvrage dans lequel il substitue au nom d’Antoine Macourt – réformateur et compagnon de voyage de Guillaume Farel – celui d’ « Antoine Boyve », afin de suggérer une filiation entre sa propre personne et ce réformateur du XVIe siècle. Il convient donc de se montrer prudent quant à la fiabilité des témoignages de ce personnage. Boyves, Jonas, Annales historiques du comté de Neuchâtel et Valangin depuis Jules-César jusqu’en 1722, éd. Gonzalve Petitpierre, Berne : Société littéraire (F.-L. Davoine), 1861. Voir aussi : Hans Ulrich Bächtold: « Paix nationales », Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2006 (article de l’ouvrage imprimé, remanié le 20.11.2014), traduit de l’allemand. En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009807/2014-11-20/, consulté le 28.04.2026.  ((Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v. ↩︎
  8. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1v ↩︎
  9. Lettre de Guillemette de Vergy à Messieurs de Berne pour se plaindre du réformateur Guillaume Farel, 24 février 1531, AEN, AS-L22.3, f.1r. ↩︎
  10. Ibid, f.2r. ↩︎
  11. Il s’agit d’un organe composé de sept magistrats assumant entre autres le rôle de corps exécutif à Neuchâtel ↩︎
  12. Herminjard, Aimé-Louis, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. II. 1527-1532, Genève : H. Georg / Paris : Michel Levy, 1868, p.311 ↩︎

Compte-rendu ‘La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)’ : colloque international

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Programme et descriptif du colloque 

Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Mercredi 1er octobre 2025

Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».

Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.

Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/

Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.

Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.

Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.

Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.

L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.

Jeudi 2 octobre 2025

Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.

Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).

La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.

La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.

Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.

La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.

Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.

La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona » a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.

L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.

La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée. 

La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée « Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.

Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.

Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.

Vendredi 3 octobre 2025

La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).

La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.

La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.

Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique. 

Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).

La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.

La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.  

Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).

La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.

La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.

Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.

La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.

Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.

La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.

Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.

Pépite: Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Artiste inconnu, peinture à l’huile, Portrait de Ludwig von Diesbach (1452-1527), 1512, Collection privée. Photographie de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Porträtdok. 810, Gerhard Howald.

Issu d’une famille bourgeoise de Berne, Ludwig von Diesbach (1452-1527) rédige des notes autobiographiques qui couvrent la période allant de sa naissance – bien qu’il n’évoque que très brièvement sa jeunesse – à 1518. Ce bourgeois consigne ainsi une partie des événements qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité, car il s’avère aussi particulièrement intéressé par la politique internationale et la diplomatie.

Il rédige son texte en deux temps. La première partie, écrite en 1488, retrace ses années de jeunesse à la cour de France, puis sa vie à Berne. La seconde partie, beaucoup plus brève – elle ne constitue que six des trente-deux folios du manuscrit – fut rédigée en 1518. Elle relate les événements postérieurs à 1488 et se concentre essentiellement sur les difficultés économiques qui ont touché Ludwig von Diesbach à la fin de sa vie.1

Ludwig von Diesbach entame sa carrière en 1466, à l’occasion d’un premier voyage à la cour du roi de France, où il accompagne son cousin Niklaus von Diesbach dans le cadre d’une mission diplomatique. Il est d’abord écuyer de Guillaume de Luyrieu, puis séjourne à la cour de Louis XI et prend part à de nombreuses campagnes et missions diplomatiques. Dans son récit, Ludwig von Diesbach inscrit de manière plus ou moins détaillée des événements auxquels il a participé – de près ou de loin –, tels que le traité de Péronne, le siège d’Amiens, la signature de la « Paix perpétuelle », la bataille de Morat, les guerres d’Italie ou encore la guerre de Souabe, tout en y faisant émerger ses espoirs, ses peurs et ses pensées personnelles. Il s’avère ainsi un témoin de premier plan de la politique de son époque, au cœur de l’actualité internationale.

Il rentre à Berne auprès de son frère aîné en 14762 ; à partir de là, la première partie de son récit se recentre désormais majoritairement sur des événements plus personnels, sans pour autant exclure totalement la politique internationale. Le scripteur y fait notamment part du décès de sa belle-sœur, de son mariage, de ses problèmes financiers, mais aussi des étapes de sa carrière professionnelle, notamment ses fonctions en tant que Schultheiss (bailli) à Thoune, puis à Baden. Un passage conséquent du texte est ainsi dédié à la maladie de sa femme, à son décès, mais aussi à la procession menée pour son inhumation. Il constitue l’une des parties les plus importantes de l’ouvrage – 4 pages sur les 25 pages de la première partie3 – et est profondément personnel ; Ludwig n’hésite pas à y confier ses émotions.

La seconde partie du texte s’articule autour d’une série d’événements liés à la situation financière de Ludwig dans les dernières années de sa vie. Ce dernier évoque notamment sept années de malheur consécutives au décès de son épouse, l’impact de ses difficultés économiques sur la formation de ses enfants, une période de vie en concubinage, puis un second mariage qui lui permit non seulement d’accéder à un héritage, mais aussi de conserver la seigneurie de Diesbach grâce à son rachat par sa seconde épouse. Il mentionne également les frais considérables engagés pour sa participation aux campagnes militaires de Maximilien Ier à Rome, le coût important du mariage de l’un de ses fils, le pillage de son château à Spiez – survenu lors de la révolte des paysans, alors qu’il était bailli à Neuchâtel –, ou encore les tensions familiales liées à l’héritage de sa première épouse. Enfin, son œuvre se termine par une apostrophe à ses fils, dans laquelle il identifie les trois causes principales qui auraient mené à son endettement.

Image 2 : Albrecht Kauw, Aquarelle, Spiez am Thunersee, ca.1670, 23.5×39.5cm, Musée Historique de Berne.

Cette interpellation finale n’est par ailleurs pas la seule du texte. Du début à la fin de son œuvre, Ludwig von Diesbach s’adresse occasionnellement à ses fils, le public explicite de ses écrits. C’est par ailleurs cela qui lui permet, dans le prologue de son texte, de justifier l’écriture des événements de sa vie ; il écrit pour ses fils, pour qu’ils se souviennent de sa vie et puissent en tirer exemple – un topos par ailleurs courant dans les autobiographies de la fin du Moyen Age.4 Il demande également à ses enfants de poursuivre ensuite son ouvrage, sans jamais le confier à d’autres individus que ses descendants. Aude-Marie Certin a cependant démontré qu’en réalité, ce genre de textes circulaient fréquemment au sein des élites urbaines et revêtaient une véritable dimension sociale et politique : le public, bien qu’implicite, s’étend alors au-delà du simple cercle familial.5 Si Ludwig von Diesbach ne donne pas d’autres motifs d’écriture, Urs Martin Zahnd décèle cependant dans son texte une impulsion d’ « écriture pour lui-même », liée à une période de crise personnelle : « Weil er aber mit dem Tode seiner Gattin und dem drohenden Vermögenszerfall entscheidende Bezugssysteme seines Lebens wanken sieht, versucht er, sich und seinen Standort schreibend wieder zu finden ».6 (« Mais parce qu’il voit s’effondrer les repères fondamentaux de sa vie avec la mort de son épouse et les risques de perte de son patrimoine, il tente de se retrouver et de se repositionner à travers l’écriture »). Cette hypothèse d’Urs Martin Zahnd correspond par ailleurs aux observations faites par Rudolf Dekker sur les impulsions d’écriture à l’origine de nombreux égo-documents : « It is often personal crisis which prompts people to write. »7 (« Ce sont souvent les crises personnelles qui poussent les individus à écrire »). Le récit de vie de Ludwig von Diesbach s’inscrirait alors dans un besoin de s’ancrer dans la réalité, de combler une insécurité parce que son présent lui échappe. En consignant ses mémoires dans un texte soigneusement élaboré8, Ludwig von Diesbach écrit alors à la fois pour ses fils, pour tout lecteur potentiel, mais aussi pour lui-même ; il livre alors un héritage des moments importants qui ont constitué sa vie, qu’ils soient personnels ou liés à l’actualité politique internationale.

Ce mélange d’échelles d’événements – qui se retrouve régulièrement dans les égo-documents – atteint cependant un paroxysme dans une mention spécifique du texte, dans laquelle deux événements distincts, qui appartiennent à des registres bien différents, se retrouvent liés. La mention en question se trouve au sein d’un passage dans lequel Ludwig décrit sa rencontre avec sa future femme et évoque ensuite son mariage. Le moment des noces est d’abord indiqué par une date calendaire : « Unn beschach dȳss uff tzȳnstag nest ffor Anttonȳ anno domini 1477 » (« Et cela s’est produit le mardi précédent la fête de Saint-Antoine, en l’an du Seigneur 1477 »). Il est ensuite encore précisé par un autre événement contemporain, l’arrivée de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Berne : « Aber uff dem ttag, dor herczig Charlÿ von Bůrgůn ffor Nanssȳ eschlagen ward, do die selben mer gan Bern ckamend, dess selben ttag waren wȳr tzesamen gen »9. (« Mais le jour où le duc Charles de Bourgogne fut tué à Nancy, lorsque la nouvelle parvint à Berne, ce même jour, nous nous sommes mariés. »)

Hans Funk, peinture sur verre – vitrail héraldique, Armoiries d’alliance de Ludwig II. von Diesbach et Agatha von Bonstetten, ca. 1523, 68 x 56.8cm, Eglise réformée de Ligerz (ancienne église de Sainte-Croix). Photographie de Hasler & Keller, 2016, Vitrosearch, https://www.vitrosearch.ch/objects/2465887. Il s’agit des armoiries du second mariage de Ludwig.

Si cette annotation nous permet de connaître le moment où l’information est arrivée à Berne – le mardi avant la fête de Saint-Antoine, soit le 14 janvier, ce qui signifie que la nouvelle a mis neuf jours pour arriver jusqu’à Berne –, son intérêt se situe surtout dans le lien qu’elle établit entre cette nouvelle et le mariage. Parce que ces deux événements sont liés par la date, Ludwig von Diesbach choisit de les mêler dans le récit de son mariage, au lieu d’y consacrer deux paragraphes séparés. Par ailleurs, au-delà de son emplacement, la simple mention de la nouvelle reste étonnante : au moment de son mariage, le scripteur est rentré à Berne depuis près de six mois et il est donc désormais relativement peu concerné personnellement par les événements diplomatiques. Si son intérêt particulier pour les événements politiques touchant la France et la Bourgogne peut expliquer la présence de cette nouvelle, il est vrai que Ludwig von Diesbach n’évoque pratiquement que des événements dont il a été témoin, et donc, depuis son retour à Berne, les événements politiques se font plus rares dans le texte. Le décès de Charles le Téméraire a ainsi dû être considéré comme suffisamment important pour mériter d’être mentionné malgré tout. Reste que l’entremêlement des deux événements, qui n’ont rien en commun, mis à part la date et l’issue heureuse – Ludwig étant plutôt partisan du royaume de France à ce moment10 – peut surprendre.

L’inclusion de cette mention dans le récit du mariage peut alors s’expliquer par le caractère marquant de l’événement : la nouvelle du décès de Charles le Téméraire serait alors utilisée par Ludwig en tant que marqueur temporel pour tout lecteur bernois ; il permettrait alors de resituer dans le temps un événement à caractère profondément personnel – son mariage – au sein d’un contexte général connu. La date de la nouvelle du décès de Charles le Téméraire à Nancy constituerait alors une référence claire, appartenant à un champ d’expérience collectif et commun à tout lecteur potentiel. Au-delà d’une référence pour autrui cependant, Ludwig von Diesbach rédige précisément ce passage après que le décès de son épouse soit survenu : cette mention rappelle alors un jour définitivement spécial, où les calendriers avaient fusionné presque à la manière d’un miracle, lors d’un temps désormais obsolète. Ce passé heureux contraste avec le présent dévastateur du scripteur ; au moment de l’écriture, cet événement représente alors un des moments charnières de la vie de Ludwig von Diesbach et son inscription lui permet de stabiliser ce souvenir du passé, construisant ainsi une sensation de contrôle sur la réalité présente et incertaine, lui permettant de mieux appréhender les futurs éventuels. 

A VENIR  

Ce billet donne un aperçu des questionnements qui seront abordés dans ma thèse intitulée « Des instants qui comptent. Événements privés et publics dans les égo-documents (1450-1550) » menée sous la direction de Thalia Brero et Aude-Marie Certin au sein du Work package 2 : « Les événements, jalons dans la conception du temps ».

BIBLIOGRAPHIE

Source

Notes autobiographiques de Ludwig von Diesbach éditées et traduites en allemand dans : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne: Berner Burgerbibliothek, 1986, p.11-115.

Littérature secondaire

Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014.

Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p. 255-285.

Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p. 65-80.

Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986.

Zahnd, Urs Martin, « Diesbach, Ludwig von», dans : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 17.03.2010, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021573/2010-03-17/, consulté le 26.08.2025.

Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.105-121.

  1. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  2. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.161 []
  3. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.110. []
  4. Ziep, Franziska, « Erzählen ohne Ende. Lebensgeschichten im 16. Jahrhundert am Beispiel der autobiographischen Texte von Ludwig von Diesbach (1488/1518) und Thomas Platter (1572) », dans : Claudia Ulbrich, Hans Medick, Angelika Schaser (éd.), Selbstzeugnis und Person. Transkulturelle Perspektiven, Köln/Weimar/Wien: Böhlau Verlag, 2012, p.107. []
  5. Certin, Aude-Marie, La cité des pères : paternité, mémoire, société dans les villes méridionales de l’Empire du milieu du XIVe siècle au milieu du XVIe siècle (Nuremberg, Augsbourg, Francfort-sur-le-Main), thèse de doctorat soutenu le 17 mai 2014, p. 192-194. []
  6. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.222-227 []
  7. Dekker, Rudolf, « Egodocuments in the Netherlands from the Sixteenth to the Nineteenth Century », Dutch crossing, 23.2, 1999, p.272. []
  8. Wenger, Simon, « Zwischen Typik und Individualität. Eine Relektüre der Autobiographie Ludwig von Diesbachs », Zeitschrift für deutsche Philologie, 128/1, 2009, p.79-80. []
  9. Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.68, l.13-15. []
  10. Sur la question des prises de position de Ludwig von Diesbach dans les luttes politiques, voir : Zahnd, Urs Martin, Die autobiographischen Aufzeichnungen Ludwig von Diesbachs: Studien zur spätmittelalterlichen Selbstdarstellung im oberdeutschen und schweizerischen Raume, Berne : Berner Burgerbibliothek, 1986, p.183-184. []

Participation au colloque : 1st Egodocumental Network Conference

Egodocuments from Medieval Codex to Modern Media : Narratives, Presentations, Identities

Vilnius, 24-26 avril 2025

Le 24 avril 2025, j’ai participé au colloque « 1st Egodocumental Network Conference: Egodocuments from Medieval Codex to Modern Media : Narratives, Presentations, Identities » à Vilnius.

Le colloque, organisé par l’Université de Vilnius, l’Université de Toruń Nicolaus Copernicus, l’Université de Lodz et le groupe de recherche « Egodocumental Research Group », réunissait 70 participants provenant de 16 pays et de disciplines académiques variés.

MON INTERVENTION

Au sein de ce colloque international et dans une session modérée par Michaël Green, j’ai présenté mes premiers résultats par le prisme d’un cas neuchâtelois : le livre de raison de la famille Favarger.

Mon intervention, intitulée « From one’s own wedding to the death of Guillaume Farel: A typology of the events related in the livre de raison of the Favarger family (county of Neuchâtel, 1547-1681) » s’intéressait aux différents événements mentionnés dans ce document et à leur organisation au sein de celui-ci.

En effet, dans ce document intrinsèquement personnel et familial, des événements au rayonnement plus large – le décès de Guillaume Farel, l’entrée du duc d’Orléans à Neuchâtel ou la description d’une tempête – sont entremêlés à des événements relevant plus typiquement de la sphère familiale et personnelle –les étapes de la carrière professionnelle du scripteur, la naissance d’un enfant ou le décès d’un parent. Quel équilibre peut-on alors observer entre ces différents types d’événements ? Pourquoi certains événements sont mentionnés tandis que d’autres, parfois attendus, ne le sont pas ? La présence de ces événements prenant part sur une plus large échelle, témoigne-t-elle d’une certaine curiosité pour l’actualité de la part des scripteurs ?

Par ailleurs, l’intérêt de cette source réside également dans sa structure : les différents scripteurs de la famille ont ainsi créé et respecté une structure thématique, sous forme de typologie d’événements. Les événements inscrits dans le livre sont alors spécifiquement ordonnés par catégories, elles-mêmes séparées par des pages vierges. Que signifie cette volonté de structurer les événements ? Dans quelle mesure ces événements peuvent-ils alors fonctionner en tant que marqueurs temporels ?

Ces différents questionnements, qui sont essentiels à mon projet de thèse, ont ainsi été abordés durant mon intervention et nourries par les discussions qui lui ont succédé.

Plusieurs publications collectives des interventions du colloque sont prévues.