Billet rédigé par Agathe Bonnin et Léon Rochard

Dessin attribué à Jacques Callot présenté lors de la visite des collections d’arts graphiques par Patricia Truffin. Il fonctionne à la fois comme allégorie du grand âge et de l’hiver, mais aussi comme représentation artistiquement expressive du monde paysan, que Callot fera ensuite imprimer dans sa série des Gueux.
Du 6 au 8 juillet 2026 s’est tenue l’école d’été « A Place in Time : A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe », organisée par Léon Rochard (Université de Lille, membre du projet Capt.) et Agathe Bonnin (CY Cergy Paris Université, membre du projet AGENART) dans le cadre du projet « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648) ». L’événement était organisé avec le laboratoire HARTIS (Université de Lille) et hébergé dans ses locaux ainsi qu’au Palais des Beaux-Arts de Lille, avec le soutien d’une bourse de l’Institut du Genre. L’objectif de l’école d’été était d’aider les participant·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Les présentations et échanges qui se sont tenus à cette occasion donneront lieu à une publication collective, prévue début 2027 sur le carnet hypothèses du projet, avec un profil détaillé des participant·es.
6 juillet 2026

Le couteau, clairement mis en avant dans la composition et que l’on serait tenté de saisir, arrête le regard par la signature de l’artiste, gravée dans le manche. Comme Annelies Verellen l’a montré, il ressemble bien aux couteaux de mariage traditionnellement offerts aux femmes à cette époque. Ici, le statut de femme mariée est montré comme indissociable de l’image que Clara Peeters construit d’elle-même en tant qu’artiste.
La première journée de l’école d’été s’est ouverte sur une introduction générale présentée par Agathe Bonnin et Léon Rochard. Il s’agissait d’exposer les principaux enjeux posés par l’intersection entre genre et temporalité à l’époque moderne, et d’introduire les différents cadres méthodologiques auxquels les participant·es étaient invité·es à réfléchir. Des études de cas spécifiques ont permis d’ouvrir la conversation sur les similitudes et différences entre les contextes britannique, français, espagnol, et néerlandais.
Après un échange autour des questionnements spécifiques à chaque participant·e, tels que l’utilisation de concepts et cadres de pensée contemporains issus des études de genre, queer ou décoloniales pour étudier la période moderne, nous avons écouté les présentations d’Annelies Verellen (doctorante à McGill University, Montréal), Femke Valkhoff (doctorante à l’Université d’Utrecht) et Chenyang Ma (masterante à KU Leuven). La présentation d’Annelies Verellen s’intitulait « Domina Domus: The Knife as a Moral Compass and Promotional Tool for the Woman Artist ». Elle y étudiait le couteau de mariage intégré par Clara Peeters dans certaines natures mortes en tant qu’outil affirmant son autorité artistique en même temps que son rôle comme femme et épouse – lié à une certaine façon d’habiter le temps – mais aussi de se placer dans une tradition de la signature au long court. Femke Valkhoff a ensuite exposé un pan de ses recherches doctorales sous le titre « Lucretia Christina van Bochoven. Intellectual Self-development and Lifelong Learning ». À travers la correspondance et les poèmes de Lucretia Christina van Bochven, elle explorait la temporalité et spatialité de l’apprentissage des filles van Bochen dans leur enfance, mais aussi la façon dont l’apprentissage continuait, sous d’autres formes, à d’autres étapes de sa vie – en particulier pendant sa réclusion. Enfin, Chenyang Ma a présenté un papier tiré de son travail de master, « Love magic and the entangled world behind its practice in the seventeenth-century New Mexico ». Elle a exposé aux autres participant·es et intervenantes invitées les questions méthodologiques auxquelles elle fait face à cette étape de sa recherche, en particulier la difficulté d’étudier des personnes triplement marginalisées — du fait de leur place dans le système colonial, leur position sociale et leur genre — dont on ne conserve pas d’écrits à la première personne.
Laura Bass, professeure à l’Université de Brown, a ensuite exposé dans une conférence cadre ses réflexions sur la temporalité dans la vie d’Estefanía de la Encarnación, une moniale espagnole qui fut à la fois peintre et écrivaine. Sa conférence mobilisait à la fois la théorie littéraire sur la temporalité de l’autobiographie et l’historiographie récente sur l’expérience des religieuses dans la Monarchie hispanique du XVIIe siècle, offrant de riches pistes méthodologiques. La journée s’est terminée par un atelier paléographique collaboratif sur deux textes du XVIIe siècle, en néerlandais et en espagnol. Les participant·es ont pu y développer leurs capacités de déchiffrement mais aussi d’analyse critique de diverses typologies de sources primaires, en tant qu’outils pour comprendre les temporalités des femmes à l’époque moderne.
7 juillet 2026

Dans son article, Hanneke Grootenboer attire l’attention de ses lecteur·ices sur la proximité entre certaines représentations du travail textile féminin et les images de penseurs et de philosophes aux Pays-Bas du XVIIe siècle. Elle y montre également que le travail textile pouvait être perçu par les femmes qui le pratiquaient comme un temps de réflexion intellectuelle.
Lors de la deuxième journée se sont tenues les présentations de Jasper Martens (doctorant à l’Université de Californie, Santa Barbara), Elie Pretot (doctorante à l’École Normale Supérieure de Paris et à l’Université Toulouse Jean-Jaurès), et Oana Stan (chercheuse indépendante, fondatrice du projet Women of Haarlem).
Dans sa présentation de intitulée « Playing with Time: Identity and Queer Temporality in Seventeenth-Century Portrait Miniatures with Mica Overlays », Jasper Martens a détaillé ses recherches sur un corpus de portraits miniatures sur lesquels pouvaient être superposées des accessoires, costumes, décors, et personnages peints sur des calques transparents. Il y proposait une analyse de ces objets en tant que technologies matérielles offrant la possibilité d’explorations et transformations identitaires (sociales, géographiques, de genre), en réfléchissant aux différentes manières dont ce jeu pouvait engager un rapport particulier au temps. Elie Pretot a ensuite exposé une réflexion intitulée « Staging the Old Witch in 16th-Century Drama. Challenges and Implications ». Centrée sur le début de la chronologie de sa thèse, cette communication interrogeait les méthodes et sources à disposition pour comprendre l’archétype de la vieille sorcière dans le théâtre en lien avec la culture visuelle contemporaine. Enfin, Oana Stan a présenté les premières étapes de son projet de recherche actuel : « Synecdoche, Rubens. Olfaction, Food, and the Performance of Wealth in a Patrician Home ». Elle y expliquait le choix de ce cas d’étude, et posait les bases d’une étude de la cuisine comme lieu où se structure, matériellement et sensoriellement, la temporalité genrée dans le lieu de travail d’un artiste de l’époque moderne.
Catherine Powell-Warren, professeure assistante à KU Leven, a conclu la matinée avec une conférence cadre intitulée « Through the Lens of Time: Women, Art, and Praxis », recontextualisant la pratique d’artistes telles que Maria Sibylla Merian, Rachel et Anna Ruysch, ainsi qu’Anna Maria Janssens par rapport aux différentes temporalités genrées dans lesquelles elles étaient prises (leur mariage, leurs grossesses, les tâches ménagères, l’éducation et l’entraînement artistique de leurs enfants). Ceci a permis de mieux comprendre le fonctionnement de leur atelier ou leur rôle dans l’entreprise familiale, mais aussi d’interroger en profondeur des prémices traditionnels de la recherche en histoire de l’art, comme ce que l’on désigne par les mots d’artiste ou de création.
Dans l’après-midi se sont tenus deux ateliers bibliographiques animés respectivement par Hanneke Grootenboer (professeure à l’Université d’Amsterdam) et Saskia Beranek (professeure à l’Illinois State University). L’atelier dirigé par Hanneke Grootenboer consistait en une discussion méthodologique basée sur les recherches des participant·es et sur leur lecture de son article « Sewing as a Form of Thinking: The Needle versus the Pen in the Dutch Republic » (The Art Bulletin, février 2026). Le dialogue a exploré l’importance des questions de temporalité dans la querelle des femmes, et la nécessité de prendre en compte l’agentivité des spectatrices face à des œuvres souvent interprétées de manière univoque comme des outils de disciplinement du temps des femmes, pour faire apparaître des modes de consommation plus divers de celles-ci. Saskia Beranek a ensuite parlé de son ouvrage paru en 2026 chez Routledge, The Cultural Work of the Early Modern Dutch Portrait. Amalia van Solms and the Shape of the Self in European Art, où elle explore l’inscription spatiale et temporelle d’Amalia van Solms au pouvoir au travers de la distribution spatiale de son palais et du décor de ce dernier. Elle a exposé les recherches doctorales dont il était issu, mais aussi le long travail de transformation de ces recherches en un ouvrage publiable, ouvrant une réflexion sur les changements de paradigme historiographique amené dans les dernières décennies par les études sur le genre.
8 juillet 2026

L’interprétation par Erasmus Quellinus le jeune du thème de Jésus chez Marthe et Marie thématise parfaitement les questionnements autour des impératifs temporels qui incombaient aux femmes à la période moderne, par cette diagonale qui oppose le temps passé à s’occuper des tâches ménagères (Marthe) à celui passé à méditer sur les paroles du Christ (Marie).
Le troisième et dernier jour de l’école d’été s’est déroulé au Palais des Beaux-Arts de Lille, où les participant·es étaient invité·es à présenter des recherches préparées pour l’occasion sur une série d’objet sélectionnés par les organisateur·ices en concertation avec l’équipe des conservateur·ices. La matinée était consacrée aux collections de peintures, suivant un parcours établi avec l’appui de Donatienne Dujardin. Nous avons été accueillis l’après-midi dans le cabinet des dessins et estampes par Patricia Truffin, pour étudier une série d’œuvres choisies avec l’aide de Cordélia Hattori. La journée s’est terminée dans les collections de médailles, à propos desquelles nous avions échangé avec François Becuwe. Outre les présentations des participant·es sur le corpus d’objet sélectionnés, Léon Rochard a proposé un atelier méthodologique autour d’une des médailles exposée, commanditée pour Marguerite de Parme en 1567, à propos de laquelle il avait déjà publié sur le présent blog.
Nous remercions chaleureusement les participant·es et invitées pour la qualité des échanges, ainsi qu’Aurélie Gyselinck, Thibaut Foutreyn, Christine Aubry et l’Institut du Genre pour leur accompagnement. À bientôt pour la publication des résultats !
Programme
A propos des organisateur·ices
Agathe Bonnin (elle) est docteure en Histoire de l’art et en Études hispaniques par l’Université autonome de Madrid et CY Cergy Paris Université. Ses recherches doctorales ont mis en évidence la contribution des femmes à la culture visuelle et matérielle du culte à l’eucharistie à la cour d’Espagne au XVIIe siècle. Actuellement chercheuse postdoctorale au sein du projet ERC JestArt, elle étudie les représentations de corps jugés “extraordinaires” dans les cours européennes au XVIIe siècle, pour comprendre la production et les usages de ces images et leur place dans l’historiographie et le canon artistique – avec une attention particulière au genre performé par ces corps.
Léon Rochard (il/iel) est chercheur postdoctoral au sein du projet Capt. Son profil est disponible sur le présent blog.








