Billet rédigé par Cordélia Floc’hic

Jean-Pierre Seguin, dans l’ouvrage qu’il consacre à L’information en France avant le périodique, définit les canards produits après 1560 comme des « imprimé[s] vendu[s] à l’occasion d’un fait divers d’actualité, ou relatant une histoire présentée comme telle1 ». Parmi les récits qui retiennent l’attention des canardiers, ceux des désastres occupent une place importante2. C’est la raison pour laquelle, à la fin du XVIe siècle et durant la première moitié du XVIIe siècle, ces publications sont les supports privilégiés de représentation des incendies. Les destructions par le feu sont retenues par les auteurs car elles répondent parfaitement aux objectifs de ces imprimés. En effet, en raison de leur caractère extraordinaire, elles font l’objet de récits hyperboliques qui suscitent l’effroi et invitent le lecteur à se tourner vers Dieu pour prévenir de nouveaux désastres.

Les récits de catastrophes suivent généralement une structure narrative codifiée. Avant de rapporter l’événement désastreux, l’auteur explique ses causes. Il présente l’incendie comme un châtiment divin dirigé vers des incroyants ou des ennemis politiques. Il formule aussi parfois des explications naturalistes3. Cet exorde, qui répond d’emblée à une volonté de clarification, est suivi par le récit de l’incendie. L’auteur fournit des informations temporelles sur l’événement – la date et l’heure – puis rapporte son déroulé tout en faisant état des destructions et des pertes qu’il engendre. La narration s’achève la plupart du temps sur une exhortation à se repentir.
Cette structure narrative est fréquemment enrichie par un procédé rhétorique qui accompagne le passage du préambule au récit de l’événement catastrophique. Il s’agit de l’analogie. Dans les canards, elle établit une relation entre le désastre présent et des faits passés de même nature, en suivant une narration chronologique. Les incendies sont en premier lieu, comparés à des brûlements issus des textes mythologiques et sacrés, tels que les destructions de Troie et de Sodome et Gomorrhe. Les références à l’histoire sainte visent à émouvoir et nourrissent la lecture religieuse du désastre4. Les canardiers rapportent ensuite des incendies révolus mais contemporains.
Mais quels sont ces incendies qui succèdent aux destructions mythologiques et bibliques ? Les événements retenus par les canardiers ne sont pas anodins. En effet, les auteurs se réfèrent à des désastres bien connus du lectorat en raison notamment de leur importante médiatisation. De plus, la survivance de ces événements est assurée par leur invocation répétée dans des publications plus tardives. Ce processus de médiatisation en deux temps apparaît notamment dans le cas de l’incendie de l’ancien palais de justice de Paris le 7 mars 1618.
En premier lieu, l’événement est en rapporté dans de courts imprimés5 et des ouvrages historiques6.
En second lieu, il fait l’objet de mentions fréquentes dans des canards plus tardifs. C’est le cas par exemple dans le canard consacré à l’incendie du Pont aux Change (1618) : « comme par exemple nous auons veu parsi deuant en ceste presente année au vingt deuxiesme iour de Mars dernier d’vn feu inremediable lequel a consommé tout le pallais de ceste ville de Paris… »7 ; dans l’imprimé rapportant l’incendie de l’église paroissiale de Bar-le-Duc (1619) : « Aussi auons-nous veuz d’estranges & desplorables accidents, tant en ceste ville de Paris, par le desastre arriué au Palais… »8 ; ainsi que dans celui relatant de l’incendie de la forêt de Boisfort en Picardie (1634) : « Nous auons veu à nostre très-grand regret, les accidens qui sont arriuez en divers lieux de se Royaume depuis quelques années. Sçauoir le bruslement du Palais de la ville de Paris (petit Microcosme de l’Vniuers) dans lequel le plus Auguste Senat du monde, rend équitablement la iustice à un chacun9. ». Ce réemploi d’un événement connu ayant déjà fait l’objet d’une médiatisation considérable peut être comparé à la stratégie éditoriale qui visait à réimprimer certains canards, pratique qui répond notamment à des objectifs commerciaux. Maurice Lever s’intéresse à ce procédé et montre que la réimpression annihile le caractère actuel de ces écrits10. Ils deviennent alors des apologues. L’auteur explique aussi que le choix des canards réimprimés s’appuie sur le potentiel édifiant de certains thèmes.
Le rapprochement entre ces deux phénomènes de réutilisation d’un même récit dans des contextes différents met d’une part en lumière le caractère exemplaire de l’événement11 et souligne d’autre part le processus de construction de la mémoire du désastre12. La mention de l’incendie du palais de Paris dans des écrits publiés respectivement en 1618, 1619 et 1634 met en lumière sa survivance dans la mémoire collective à différentes étapes de sa construction.
L’analogie apparaît alors comme un outil exemplaire et mémoriel fondée sur l’interévénementialité13. Nous pourrions alors penser, comme l’avance Maurice Lever au sujet de la réimpression des canards, que cette succession de récits d’incendies empruntés à des temporalités différentes entraînerait une atemporalité. Pourtant, le contraire se produit, et se brosse alors le portrait d’un présent catastrophique constamment ébranlé par des désastres.
En effet, l’accumulation de narrations d’événements similaires inscrit le présent de la catastrophe dans un présent catastrophique. Dans un canard consacré aux destructions entraînées par la foudre et le feu en Poitou et en Touraine, l’auteur établit le cadre chronologique de ce présent catastrophique. Il déclare qu’il dure « depuis trente ou quarante ans14 » et précise ensuite « depuis si long temps affligé de toutes sortes de maux, comme guerres, pestes, famines, & autres aduersitez qui nous ont accablez depuis trente cinq ou trente six ans en çà »15. L’emploi répété de la préposition « depuis » montre bien qu’il s’agit d’un état en cours et non révolu. Le caractère actuel et durable de ce présent calamiteux est à nouveau mis en évidence par le canardier qui parle « de nostre temps »16 et qui écrit « quand ie pense à ce qui est aduenu depuis peu de temps en çà » et « que nous auons veuz à l’œil depuis peu de temps »17. Cette dernière citation atteste la valeur du témoignage, par l’évocation de la vision. Cette observation est, de plus, universalisée par le pronom personnel « nous » qui au caractère direct du témoignage, ajoute une expérience commune et partagée.
Ces mêmes procédés apparaissent dans l’imprimé rapportant le Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin. La durée du présent catastrophique est élargie, puisque l’auteur écrit : « En ce dernier siecle ou nous sommes nous voyons beaucoup d’infirmittez qui menassent nostre France… »18. Le canardier unit à nouveau qualificatif temporel et vocabulaire sensoriel pour montrer la fréquence des désastres ainsi que l’expérience directe qui en est faite : « beaucoup de menasses que iournellement nous voyons deuant nos yeux19».
Ces deux imprimés d’actualité nourrissent l’hypothèse selon laquelle l’analogie, en sa qualité d’exemple, n’efface pas le présent mais s’unit à lui afin d’exposer une époque désastreuse en déliquescence. Cette conclusion découle de l’accumulation des calamités passées, de leur mise en relation avec les événements du présent ainsi que de la précision dans la définition du cadre temporel de l’époque catastrophique.
En ouverture, nous pourrions suggérer que ce présent désastreux s’élabore dans les canards à partir de la fin du XVIe siècle. Auparavant, les imprimés sur les désastres naturels sont marqués par une tonalité fortement apocalyptique20 qui n’apparaît plus dans les écrits étudiés dans le cadre de cet article. Plutôt que de formuler un discours eschatologique résolument tourné vers un avenir décadent, les canardiers de la fin du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle inviteraient leur lectorat à interroger et à agir sur un présent en crise.
À VENIR
Cette réflexion sur l’écriture du présent du désastre s’inscrit dans le cadre plus large de ma thèse de doctorat consacrée aux représentations littéraires et visuelles des incendies accidentels en France et aux Pays-Bas de 1500 à 1652.
BIBLIOGRAPHIE
CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019.
CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997.
DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008.
LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006.
LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011.
LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, [en ligne], https://www.jstor.org/stable/40526273, pp.577-593.
SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964.
- SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964. [↩]
- Ibid.p.25. [↩]
- CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019. [↩]
- LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011, p.483. [↩]
- Voir par exemple : BOUTRAY, Raoul, L’histoire de l’incendie et embrazement dv palais de Paris, traduit du Latin de monsieur Boutray, aduocat au Grand Conseil, Paris, Abraham Saugrain, 1618 ; Accident merveilleux et espouventable du désastre arrivé le 7 jour de Mars de ceste presente année 1618. d’un feu inremediable lequel a bruslé et consommé tout le Palais de Paris. Ensemble la perte et la ruyne de plusieurs marchands lesquels ont esté ruynez et tous leurs biens perdus. Auec l’arrest de la Cour de Parlement sur le diuertissement fait au Palais, À Paris, chez la vfve Jean Du Carroy, M.DC.XVIII, 1618. [↩]
- BOITEL, Pierre, Histoire mémorable de ce qui s’est passé tant en France qu’aux pays étrangers, commençant en l’an mil six cent dix, et finissant en l’an mil six cent dix-neuf, sous le règne de Louis le Juste, Roy de France & de Nauarre, À Rouen, chez Iacqves Besogne, 1619, p.417. [↩]
- Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin, A Paris, chez la vefue Iean du Carroy Libraire demeurant ruë S.Iean de Beauuais au Cadran. M.D.C.XVIII, p.4. [↩]
- Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, p.4. [↩]
- L’effroyable incendie et bruslement general de la grande forest de Boisfort en Picardie . Et les deplorables ruines arrivées par le feu aux lieux circonvoisins. La nuict du mardy au mercredy, trentiesme aoust 1634, p.6 [↩]
- LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, p.578 [↩]
- DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008. [↩]
- Voir au sujet de la construction de la mémoire du désastre dans les canards : LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011. [↩]
- Voir : LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006. Ce concept développé par Bernard Lamizet dans l’ouvrage mentionné précédemment suggère qu’un événement participe à la signification d’un autre événement. [↩]
- Discours merveilleux et espouvantable, de ce qui est advenu le mercredy 15. de juillet 1598. és pays de Poictou , Touraine, & autres lieux : par la foudre & feu du Ciel, les ruines des villes, chasteaux, forteresses, eglises, & autres places emportez & ruinez par icelle, À Lyon, par Thibaud Ancelin et Guichard Jullieron, imprimeurs ordonaires du Roy. M.D.XCVIII.Prins sur la copie imprimé à Paris, 1598, p.4. [↩]
- Ibid., p.11-12. [↩]
- Ibid., p.6. [↩]
- Ibid. [↩]
- Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin [↩]
- Ibid., p.4 [↩]
- CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997 [↩]












