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Pépite : Du présent de la catastrophe au présent catastrophique. La fonction temporelle de l’analogie dans les canards consacrés aux incendies (fin du XVIe siècle- première moitié du XVIIe siècle)

Billet rédigé par Cordélia Floc’hic

Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, BNF, Paris, Gallica ©.

Jean-Pierre Seguin, dans l’ouvrage qu’il consacre à L’information en France avant le périodique, définit les canards produits après 1560 comme des « imprimé[s] vendu[s] à l’occasion d’un fait divers d’actualité, ou relatant une histoire présentée comme telle1 ». Parmi les récits qui retiennent l’attention des canardiers, ceux des désastres occupent une place importante2. C’est la raison pour laquelle, à la fin du XVIe siècle et durant la première moitié du XVIIe siècle, ces publications sont les supports privilégiés de représentation des incendies.  Les destructions par le feu sont retenues par les auteurs car elles répondent parfaitement aux objectifs de ces imprimés. En effet, en raison de leur caractère extraordinaire, elles font l’objet de récits hyperboliques qui suscitent l’effroi et invitent le lecteur à se tourner vers Dieu pour prévenir de nouveaux désastres.  

“Le chevet de Notre-Dame, le Pont de la Tournelle et l’île Saint-Louis, durant un incendie, vers 1635”. Huile sur toile anonyme. Paris, musée Carnavalet.

Les récits de catastrophes suivent généralement une structure narrative codifiée. Avant de rapporter l’événement désastreux, l’auteur explique ses causes. Il présente l’incendie comme un châtiment divin dirigé vers des incroyants ou des ennemis politiques. Il formule aussi parfois des explications naturalistes3. Cet exorde, qui répond d’emblée à une volonté de clarification, est suivi par le récit de l’incendie. L’auteur fournit des informations temporelles sur l’événement – la date et l’heure –   puis rapporte son déroulé tout en faisant état des destructions et des pertes qu’il engendre. La narration s’achève la plupart du temps sur une exhortation à se repentir.

Cette structure narrative est fréquemment enrichie par un procédé rhétorique qui accompagne le passage du préambule au récit de l’événement catastrophique. Il s’agit de l’analogie. Dans les canards, elle établit une relation entre le désastre présent et des faits passés de même nature, en suivant une narration chronologique. Les incendies sont en premier lieu, comparés à des brûlements issus des textes mythologiques et sacrés, tels que les destructions de Troie et de Sodome et Gomorrhe. Les références à l’histoire sainte visent à émouvoir et nourrissent la lecture religieuse du désastre4. Les canardiers rapportent ensuite des incendies révolus mais contemporains.

Mais quels sont ces incendies qui succèdent aux destructions mythologiques et bibliques ? Les événements retenus par les canardiers ne sont pas anodins. En effet, les auteurs se réfèrent à des désastres bien connus du lectorat en raison notamment de leur importante médiatisation. De plus, la survivance de ces événements est assurée par leur invocation répétée dans des publications plus tardives. Ce processus de médiatisation en deux temps apparaît notamment dans le cas de l’incendie de l’ancien palais de justice de Paris le 7 mars 1618.

En premier lieu, l’événement est en rapporté dans de courts imprimés5 et des ouvrages historiques6.

En second lieu, il fait l’objet de mentions fréquentes dans des canards plus tardifs. C’est le cas par exemple dans le canard consacré à l’incendie du Pont aux Change (1618) : « comme par exemple nous auons veu parsi deuant en ceste presente année au vingt deuxiesme iour de Mars dernier d’vn feu inremediable lequel a consommé tout le pallais de ceste ville de Paris… »7 ; dans l’imprimé rapportant l’incendie de l’église paroissiale de Bar-le-Duc (1619) : « Aussi auons-nous veuz d’estranges & desplorables accidents, tant en ceste ville de Paris, par le desastre arriué au Palais… »8 ; ainsi que dans celui relatant de l’incendie de la forêt de Boisfort en Picardie (1634) : « Nous auons veu à nostre très-grand regret, les accidens qui sont arriuez en divers lieux de se Royaume depuis quelques années. Sçauoir le bruslement du Palais de la ville de Paris (petit Microcosme de l’Vniuers) dans lequel le plus Auguste Senat du monde, rend équitablement la iustice à un chacun9. ». Ce réemploi d’un événement connu ayant déjà fait l’objet d’une médiatisation considérable peut être comparé à la stratégie éditoriale qui visait à réimprimer certains canards, pratique qui répond notamment à des objectifs commerciaux. Maurice Lever s’intéresse à ce procédé et montre que la réimpression annihile le caractère actuel de ces écrits10. Ils deviennent alors des apologues. L’auteur explique aussi que le choix des canards réimprimés s’appuie sur le potentiel édifiant de certains thèmes.

Le rapprochement entre ces deux phénomènes de réutilisation d’un même récit dans des contextes différents met d’une part en lumière le caractère exemplaire de l’événement11 et souligne d’autre part le processus de construction de la mémoire du désastre12. La mention de l’incendie du palais de Paris dans des écrits publiés respectivement en 1618, 1619 et 1634 met en lumière sa survivance dans la mémoire collective à différentes étapes de sa construction.

L’analogie apparaît alors comme un outil exemplaire et mémoriel fondée sur l’interévénementialité13. Nous pourrions alors penser, comme l’avance Maurice Lever au sujet de la réimpression des canards, que cette succession de récits d’incendies empruntés à des temporalités différentes entraînerait une atemporalité. Pourtant, le contraire se produit, et se brosse alors le portrait d’un présent catastrophique constamment ébranlé par des désastres.

En effet, l’accumulation de narrations d’événements similaires inscrit le présent de la catastrophe dans un présent catastrophique. Dans un canard consacré aux destructions entraînées par la foudre et le feu en Poitou et en Touraine, l’auteur établit le cadre chronologique de ce présent catastrophique. Il déclare qu’il dure « depuis trente ou quarante ans14 » et précise ensuite « depuis si long temps affligé de toutes sortes de maux, comme guerres, pestes, famines, & autres aduersitez qui nous ont accablez depuis trente cinq ou trente six ans en çà »15. L’emploi répété de la préposition « depuis » montre bien qu’il s’agit d’un état en cours et non révolu. Le caractère actuel et durable de ce présent calamiteux est à nouveau mis en évidence par le canardier qui parle « de nostre temps »16 et qui écrit « quand ie pense à ce qui est aduenu depuis peu de temps en çà » et « que nous auons veuz à l’œil depuis peu de temps »17. Cette dernière citation atteste la valeur du témoignage, par l’évocation de la vision. Cette observation est, de plus, universalisée par le pronom personnel « nous » qui au caractère direct du témoignage, ajoute une expérience commune et partagée.

Ces mêmes procédés apparaissent dans l’imprimé rapportant le Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin. La durée du présent catastrophique est élargie, puisque l’auteur écrit : « En ce dernier siecle ou nous sommes nous voyons beaucoup d’infirmittez qui menassent nostre France… »18. Le canardier unit à nouveau qualificatif temporel et vocabulaire sensoriel pour montrer la fréquence des désastres ainsi que l’expérience directe qui en est faite : « beaucoup de menasses que iournellement nous voyons deuant nos yeux19».

Ces deux imprimés d’actualité nourrissent l’hypothèse selon laquelle l’analogie, en sa qualité d’exemple, n’efface pas le présent mais s’unit à lui afin d’exposer une époque désastreuse en déliquescence. Cette conclusion découle de l’accumulation des calamités passées, de leur mise en relation avec les événements du présent ainsi que de la précision dans la définition du cadre temporel de l’époque catastrophique.

En ouverture, nous pourrions suggérer que ce présent désastreux s’élabore dans les canards à partir de la fin du XVIe siècle. Auparavant, les imprimés sur les désastres naturels sont marqués par une tonalité fortement apocalyptique20 qui n’apparaît plus dans les écrits étudiés dans le cadre de cet article. Plutôt que de formuler un discours eschatologique résolument tourné vers un avenir décadent, les canardiers de la fin du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle inviteraient leur lectorat à interroger et à agir sur un présent en crise.

À VENIR 

Cette réflexion sur l’écriture du présent du désastre s’inscrit dans le cadre plus large de ma thèse de doctorat consacrée aux représentations littéraires et visuelles des incendies accidentels en France et aux Pays-Bas de 1500 à 1652.

BIBLIOGRAPHIE

CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019.

CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997.

DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008.

LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006.

LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011.

LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, [en ligne], https://www.jstor.org/stable/40526273, pp.577-593.

SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964.


  1. SEGUIN, Jean-Pierre, L’information en France avant le périodique : 517 canards imprimés entre 1529 et 1631, Paris, G-P. Maisonneuve et Larose, 1964. []
  2. Ibid.p.25. []
  3. CATEL, Thibault, « Exposer ou « philosopher » ? Le discours savant dans les canards sur les calamités naturelles » in Canards, occasionnels, éphémères, Actes du colloque organisé à l’université de Rouen en septembre 2018, Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould dir., publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 23, 2019. []
  4. LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011, p.483. []
  5. Voir par exemple : BOUTRAY, Raoul, L’histoire de l’incendie et embrazement dv palais de Paris, traduit du Latin de monsieur Boutray, aduocat au Grand Conseil, Paris, Abraham Saugrain, 1618 ; Accident merveilleux et espouventable du désastre arrivé le 7 jour de Mars de ceste presente année 1618. d’un feu inremediable lequel a bruslé et consommé tout le Palais de Paris. Ensemble la perte et la ruyne de plusieurs marchands lesquels ont esté ruynez et tous leurs biens perdus. Auec l’arrest de la Cour de Parlement sur le diuertissement fait au Palais, À Paris, chez la vfve Jean Du Carroy, M.DC.XVIII, 1618. []
  6. BOITEL, Pierre, Histoire mémorable de ce qui s’est passé tant en France qu’aux pays étrangers, commençant en l’an mil six cent dix, et finissant en l’an mil six cent dix-neuf, sous le règne de Louis le Juste, Roy de France & de Nauarre, À Rouen, chez Iacqves Besogne, 1619, p.417. []
  7. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin, A Paris, chez la vefue Iean du Carroy Libraire demeurant ruë S.Iean de Beauuais au Cadran. M.D.C.XVIII, p.4. []
  8. Discovrs veritable dv desastre Miraculeux arriué par le feu du Ciel sur la fléche de l’Eglise parochiale de Bar-le-Duc,ville capitale du Duché de Barrois, le 14. Iour du present mois de Mars 1619, A Paris, Chez Pierre de Lon, Ruë Iudas, à la Nauette, p.4. []
  9. L’effroyable incendie et bruslement general de la grande forest de Boisfort en Picardie . Et les deplorables ruines arrivées par le feu aux lieux circonvoisins. La nuict du mardy au mercredy, trentiesme aoust 1634, p.6 []
  10. LEVER, Maurice, « De l’information à la nouvelle : les “canards” et les “histoires tragiques” de François de Rosset » in Revue d’histoire littéraire de la France, n.79, 1979, p.578 []
  11. DUPRAT, Anne, « Pestes et incendies : l’exemplarité du récit de témoin au XVIe-XVIIe siècles » in Construire l’exemplarité. Pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIIe siècle), Laurence Giavarini dir., Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2008. []
  12. Voir au sujet de la construction de la mémoire du désastre dans les canards : LAVOCAT, Françoise, Peste, incendies, naufrages. Écritures du désastre au dix-septième siècle, Turnhout, Brepols, 2011. []
  13. Voir : LAMIZET, Bernard, Sémiotique de l’événement, Paris, Hermès Science publications : Lavoisier, 2006. Ce concept développé par Bernard Lamizet dans l’ouvrage mentionné précédemment suggère qu’un événement participe à la signification d’un autre événement. []
  14. Discours merveilleux et espouvantable, de ce qui est advenu le mercredy 15. de juillet 1598. és pays de Poictou , Touraine, & autres lieux : par la foudre & feu du Ciel, les ruines des villes, chasteaux, forteresses, eglises, & autres places emportez & ruinez par icelle, À Lyon, par Thibaud Ancelin et Guichard Jullieron, imprimeurs ordonaires du Roy. M.D.XCVIII.Prins sur la copie imprimé à Paris, 1598, p.4. []
  15. Ibid., p.11-12. []
  16. Ibid., p.6. []
  17. Ibid. []
  18. Second Accident arrivé en la ville de Paris, ce 26e jour de juin 1618, d’un feu lequel a brûlé trente pauvres personnes et neuf bateaux de foin []
  19. Ibid., p.4 []
  20. CROUZET, Denis, « Sur la signification eschatologique des « canards » (France, fin du XVe– milieu du XVIe siècle » in Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997 []

Conférence: Le présent décousu des diplomates : la temporalité de la correspondance française du Congrès de Westphalie et ses implications anthropologiques (Albert Schirrmeister, Institut historique allemand, Paris)

Dans le cadre des rencontres d’experts de notre projet, Albert Schirrmeister (Institut historique allemand, Paris) donnera une conférence à l’Université de Lausanne, le 3 mai 2026, intitulée: “Le présent décousu des diplomates : la temporalité de la correspondance française du Congrès de Westphalie et ses implications anthropologiques “.

Lieu et date

Crédits Photographiques : Dominik Gehl, https://dominikgehl.com/unil-anthropole

Description

 

 

Participation de Cordélia Floc’Hic au XII congrès de l’AISU (Palerme, 10-13 septembre 2025)

Billet par : Cordélia Floc’Hic

Du 10 au 13 septembre dernier, se tenait à Palerme le XIIème congrès ‘La città crocevia : relazioni e scambi, insezioni ed incroci nelle realtà urbana’ de l’AISU (Associazione Internazionale di Storia Urbana). Dans le cadre du panel interdisciplinaire et diachronique « Urban Images and Their Unpredictable Narratives, 1450–1950: Stakeholders, Authorities, and ‘the Others’ » élaboré par Linda Stagni (ETH Zurich) et Davide Ferri (Université de Berne, KHI Florence), j’ai eu l’occasion de présenter une partie de mes recherches.   Ma communication intitulée « Divine Punishment and Civic Memory : Visual Representations of the Zandpoort Explosion in Mechelen (1546) » proposait une étude comparative de deux tableaux consacrés à l’explosion de la Zandpoort de Malines.

Anonyme, Explosion of the Zandpoort in 1546, oil on panel,148 x 314,4 cm, Museum M Leuven, Leuven, Museum M Leuven ©.
Jan Verhuyck, Explosion of the Zandpoort in 1546, 1680-81, Museum Hof van Busleyden, Mechelen, Cedric Verhelst ©.

Descriptif (abrégé)

In the night of 7 August 1546, a bolt of lightning struck an old gateway of the city of Mechelen, the Zandpoort, which had been converted into a gunpowder depot, causing a devastating explosion. The building, which had been neglected since its conversion, had not been restored, exacerbating the consequences of the impact. The explosion destroyed a large part of the city and killed many people. This trauma gave rise to a series of textual and iconographic representations that, far from portraying the event neutrally, exploited it for political and religious ends, turning it into a divine punishment while glorifying the salutary intervention of the city authorities.

These discursive dynamics are apparent in two oil paintings depicting the disaster. The first, painted shortly after the event by an anonymous artist, is now in the Museum M in Leuven. Due to its temporal proximity to the explosion, it is a valuable record of its immediate reception. The second, executed between 1680 and 1681 by Jan Verhuyck and kept at the Museum Hof van Busleyden in Mechelen, is an almost identical copy produced more than a century later. A comparison of these two works invites us to question not only the contemporary perception of the event, characterised by a predominantly religious discourse, but also the way in which it continues to haunt the collective memory of Mechelen’s inhabitants more than a century later, and how it came to symbolise the city’s political and economic.

We will see that it is through the syncretism and analogy of contemporary events and biblical episodes that a discourse is developed on the disaster as divine punishment and an invitation to repentance. Subsequently, we will examine how the event endures over time and becomes inscribed within a framework of political memory, drawing upon the work of Verhuyck.


Colloque – Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe – XVIIe siècle)

Les 12 et 13 février 2026 se tiendra à l’Université du Lausanne un colloque international intitulé « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe –XVIIe siècle) ».

Cette rencontre interdisciplinaire, co-organisée par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, interrogera les liens entre prodiges et présents à travers quatre sessions et une keynote.

Le programme complet se trouve ci-dessous, et l’accès est libre pour toutes et tous. N’hésitez pas à contacter les organisateurs pour plus d’informations.

Synthèse de l’argumentaire 

Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.

Trois axes structureront les échanges :

1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion)

2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit

3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite

On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.

Informations pratiques

Lieux : Anthropole 4165 (colloque) Anthropole 2064 (keynote)

Depuis le centre de Lausanne : métro M1 depuis Lausanne-Flon, direction Renens-Gare, arrêt UNIL-Chamberonne (6 arrêts). L’entrée du bâtiment de l’Anthropole se trouve à deux minutes à pied.

Depuis la gare CFF de Lausanne : métro M2 jusqu’à Lausanne-Flon (1 arrêt), puis métro M1 direction Renens-Gare, arrêt UNIL-Chamberonne.

Comité organisateur

Cordélia Floc’hic (cordelia.flochic@unil.ch)
Alexandre Goderniaux (alexandre.goderniaux@unine.ch)

Comité scientifique

Sophie Chiari-Lasserre (Université de Clermont Auvergne)
Pierre-Olivier Dittmar (EHESS)
Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne)
Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille)
Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph)

Pépite : La lèpre ou le feu ? – représenter l’incendie de Delft à l’aune des conflits confessionnels

Billet rédigé par Cordélia Floc’hic

“Int iaer ons heeren duijsent vijf hondert ses en dortich op heijlich Cruijs dach datmen de stadt delft branden sach opden dorden dach meij”
« En l’an de notre Seigneur mil cinq cent trente-six, le jour de la Sainte Croix, on vit la ville de Delft brûler, le troisième jour de mai. »

Le 3 mai 1536, un violent incendie détruit les trois quarts de la ville de Delft. Des sources postérieures documentent l’événement et en énoncent les diverses causes. Lodovico Guiccardini dans sa Description de touts les Pays-Bas (1567) mentionne un « cas fortuit1 » sans apporter davantage de détails. Cornelius Aurelius dans ses Chronijcke, Die van Hollant, Zeelant ende van Vrieslandt (1595) omet l’origine de la catastrophe et insiste sur sa soudaineté et son intensité. Abraham Goos et Reiner Telle, dans leur ouvrage Nieuw Nederlandtsch caertboeck (1616), blâment quant à eux le vent dont les bourrasques répandent des cendres ardentes dans la ville.

Cet incendie est un fait marquant de l’histoire de Delft. Il donne lieu à des représentations discursives et visuelles qui, en plus de cristalliser le moment du drame, rendent compte des réactions et de la réception de l’événement.

L’estampe étudiée est de petit format (119 mm x 96 mm) et est réalisée par un artiste anonyme probablement entre 1536 et 1599. Seule la signature en bas à gauche « S.K exc » nous fournit une indication lacunaire sur l’identité de l’éditeur de l’œuvre. Elle est par ailleurs la seule estampe attribuée à cet imprimeur.

La composition de l’œuvre retient tout particulièrement notre attention. Fait étonnant, l’incendie n’occupe pas le premier plan alors même qu’il est le sujet désigné de l’estampe. Le bâtiment mis en avant est la « Laservs Huys » (la maison de Lazare), un lieu consacré aux soins des lépreux, dont la première mention dans les sources date de 13562. Malgré l’aspect schématique de l’estampe, la figuration de la bâtisse est relativement fidèle à la réalité. Le mur érigé autour de l’édifice, symbole de l’exclusion des malades, y est bien figuré3. La ville en feu apparaît à l’arrière-plan. Elle est représentée de manière synthétique. Quatre tours dominent un amoncellement de maisons. Nous reconnaissons les clocher de la Nieuwe Kerk (à l’extrême gauche de la ville) ainsi que celui de la Oude Kerk (Il s’agit de la troisième tour.). Deux représentations de ces églises en permettent l’identification formelle.

 Cette estampe soulève de nombreuses interrogations en raison du peu d’informations connues à son sujet. Parmi les éléments les plus singuliers figure l’association de l’incendie et de la léproserie, du désastre environnemental et de la catastrophe sanitaire, une articulation rare. Nous pouvons établir un parallèle avec un épisode de l’Ancien Testament issu du livre de Job. Ce dernier subit les nombreuses agressions de Satan dont une maladie que l’exégèse médiévale identifie à la lèpre4, et le brûlement de ses biens par le feu du ciel. L’association de ces deux châtiments se retrouve dans les représentations de la tentation de Job du début de la période moderne5. C’est le cas par exemple dans l’estampe réalisée par le Monogrammiste CV en 1524.

 L’observation de l’œuvre met d’emblée en évidence sa teneur moralisante. La mise en avant des églises delftoises embrasées, la nature ecclésiastique des trois uniques figures et l’invitation à la louange divine du chapelain6 admoniteur confirment le ton édifiant adopté par l’artiste. L’image de la ville en flammes en tant que châtiment divin apparaît fréquemment dans la Bible. La fonction et la cause du feu sont notamment décrites dans le livre de Job par Eliphaz de Théman. Ce dernier déclare que « La maison de l’impie deviendra stérile, Et le feu dévorera la tente de l’homme corrompu »7. La lèpre, quant à elle, si elle souffre d’une symbolique négative, est tout de même attachée à certaines figures saintes comme Job et Lazare. Les lépreux peuvent même être considérés comme des « image[s] du Christ souffrant »8.

Ainsi, nous constatons des correspondances compositionnelles entre notre estampe et le canon représentatif de la tentation de Job. Un élément essentiel diffère cependant. Si la léproserie est bien au premier plan, aucun ladre n’y apparaît. Nous pouvons alors suggérer que l’absence de malades soutient la signification positive allouée à la léproserie. Le bon fonctionnement de la maison de Lazare est assuré par des religieux dévoués, à l’inverse des habitants de la ville pécheresse enflammée.  L’identité des impénitents visés par l’estampe nous interroge alors. Depuis l’incendie du 3 mai 1536, la ville de Delft est agitée par des dissensions politico-religieuses. Nombreux sont ceux qui adhèrent aux préceptes luthériens et anabaptistes9. Nous pourrions alors proposer une analyse de l’œuvre nourrie par les conflits confessionnels. L’incendie résulterait de l’impiété réformée en opposition à la noblesse et la simplicité des catholiques qui s’ostracisent pour venir en aide aux malades et sont par conséquent épargnés du châtiment divin.

La datation approximative de l’œuvre peut nous encourager à formuler une hypothèse supplémentaire. Trente ans après le terrible incendie, la ville de Delft connaît d’importantes destructions lors de la furie iconoclaste. Les deux églises figurées sur notre estampe sont gravement endommagées. Nous pourrions alors suggérer que cette œuvre établit d’une part une analogie entre la tentation de Job et l’incendie de Delft par un procédé typologique fréquemment employé durant la période étudiée. D’autre part, elle unirait ces deux récits à un troisième, celui des affrontements iconoclastes de 1566.

Il convient enfin, de s’intéresser à la diffusion de cette estampe. Elle possède une fonction ouvertement didactique assurée par plusieurs éléments qui en accompagnent la lecture. Les diverses légendes rapportent l’incendie succinctement (voir le cartel en dessous de la scène gravée), les paroles des protagonistes((Voir l’estampe « godt sij gelooft », « Dieu soit loué « ; « Delft brant », « Delft brûle ». )) (à proximité des figures) et désignent les lieux figurés (au-dessus de la ville de Delft et de la léproserie). À cela s’ajoutent son format restreint et le fait que les inscriptions soient en langue vernaculaire. Ces éléments pourraient alors nous inciter à concevoir cette estampe comme destinée à un large public. Ce que semble confirmer le nombre de versions conservées encore aujourd’hui10, et les nombreuses réimpressions dont elle a fait l’objet11.

L’estampe de l’incendie de Delft illustre alors un mécanisme de récupération et d’adaptation d’un thème canonique, celui de la punition divine par le feu, à un présent marqué par de vives tensions religieuses.

À venir

J’aurai l’occasion d’étudier à nouveau les représentations de l’incendie de Delft, par la cartographie cette fois, dans le cadre du colloque « La ville au présent : temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) » qui se déroulera à l’Université de Lille du 1 au 3 octobre 2025.
De plus, ce billet s’inscrit dans le cadre plus large de ma thèse de doctorat consacrée aux représentations littéraires et visuelles des incendies provoqués par des phénomènes météorologiques en France et aux Pays-Bas du XVe au XVIIe siècle.

Bibliographie

Sources primaires

AURELIUS, Cornelius, Chronijcke, Die van Hollant, Zeelant ende van Vrieslandt, Amsterdam, Cornelis Claesz., 1595

GOOS, Abraham, TELLE, Reiner, Nieuw Nederlandtsch caertboeck, Amsterdam, Abraham Goos, 1616.

GUICHARDIN, Lodovico, Description de touts les Pays-Bas, autrement appelez, la Germanie inferieure, ou Basse Allemagne , par messire Loys Guicciardin gentil-homme Florentin : maintenant reveuë, & augmentée plus que de la moitié par le mesme autheur. Avec toutes les cartes geographiques desdicts pays, & plusieurs pourtraicts de villes & autres bastimens en belle perspective tirez par M. Pierre Keere. Derechef illustrée de plusieurs additions remarquables, par Pierre du Mont. Avec un indice tres-ample des choses les plus memorables, Arnhem, Jean Jeansz., 1613.

Sources secondaires

GRÖN, K, “Leprosy in Literature and Art” in International Journal of Leprosy, vol.41, n.2, 1973, pp.249-283.

LEEUWEN, Daan van, Het lazaren huys buyten. Een onderzoek naar de laatmiddeleeuwse stichtingen van Hollandse leprooshuizen in Europees perspectief, Mémoire de master, Université de Leiden, sous la direction de Dr. A Janse et Prof, dr. P.C.M. Hoppenbrouwers, 2013.

MONTIAS, John Michael, Vermeer and his milieu. A Web of Social History, Princeton, Princeton University Press, 2018.

De Stad Delft, cultuur en maatschappij tot 1572, (cat.exp., Delft, Princenhof museum, 15 décembre 1979-17 février 1980), Delft, Princenhof museum, 1980.

  1. GUICCARDINI, Lodovico, Description de touts les Pays-Bas, Arnhem, Jean Jeansz., 1613, p.303. []
  2. LEEUWEN, Daan van, Het lazaren huys buyten. Een onderzoek naar de laatmiddeleeuwse stichtingen van Hollandse leprooshuizen in Europees perspectief, Mémoire de master, Université de Leiden, sous la direction de Dr. A Janse et Prof, dr. P.C.M. Hoppenbrouwers, 2013, p. 41. []
  3. Ibid, p.32. []
  4. GRÖN, K, “Leprosy in Literature and Art” in International Journal of Leprosy, vol.41, n.2, 1973, pp.249-283, p.252. []
  5. Idem. Voir par exemple : Maître BOS, La tentation de Job, Job consolé par des musiciens, circa.1500-1515, gravure sur papier vergé, 9,4 mm x 7,9 mm, Ashmolean museum, Oxford ; Le livre d’heures d’Henri II, fol.73v, Bibliothèque nationale de France. []
  6. LEEUWEN, Daan van, Het lazaren huys buyten. Een onderzoek naar de laatmiddeleeuwse stichtingen van Hollandse leprooshuizen in Europees perspectief, Mémoire de master, Université de Leiden, sous la direction de Dr. A Janse et Prof, dr. P.C.M. Hoppenbrouwers, 2013, p.47. []
  7. La Sainte Bible, Ségond 1910, Job 15 :34. []
  8. BLEVEC, Daniel le, « Les lépreux peuvent-ils vivre en société ? Réflexions sur l’exclusion sociale dans les villes du Midi à la fin du Moyen-Âge » in dir. Claude Carozzi, Daniel le Blévec et Huguette Taviani-Carozzi, Vivre en société au Moyen-Âge. Occident chrétien VIe-XVe siècle, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2008, pp.281-291. []
  9. MONTIAS, John Michael, Vermeer and his milieu. A web of social history, Princeton, Princeton Universtiy Press, 1989, p.4. []
  10. L’estampe est notamment conservée au Rijksmuseum où il en existe deux versions, au British Museum, à la Wellcome Library et aux archives de la ville de Delft. []
  11. Par exemple, les archives de la ville de Delft conservent une réimpression du XVIIIe siècle. []

Call for papers : conference “Prodigious Presents” (Lausanne, Febuary 12-13th 2026)

FR

Prodigious Presents. Representations, Uses, and Knowledge of the Extraordinary through the Lens of Time (15th–17th centuries)

Organised by Cordélia Floc’hic and Alexandre Goderniaux

DESCRIPTION

This conference aims to renew the study of prodigies (15th–17th centuries) by placing them at the heart of a reflection on time — and, more specifically, on the present. Extraordinary and often ambiguous events, prodigies offer a lens through which to explore how societies represent their own present, caught between practices of memory and projections toward the future.

The conference will be structured around three main themes:
1. The forms of representation of prodigies (through text, image, rhythm, emotion)
2. Their political, religious, and social functions
3. The dynamics of scholarly theorization and knowledge production that they generate

We particularly welcome contributions on learned and popular uses of prodigies, the interplay between text and image in their narrative construction, debates over their legibility, their circulation in printed media, and their interpretative or mobilizing effects. The aim is to explore how prodigies — through their suddenness and their symbolic potency — contribute to the construction of a present saturated with meaning: a present that is at once unstable and fertile, charged with signs, emotions, and open possibilities.

PLACE & DATE

University of Lausanne, February 12-13th 2026

CONTACT

To submit your proposal, please contact cordelia.flochic@unil.ch and alexandre.goderniaux@unine.ch by september 1st.