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Compte rendu : « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle) » (12-13 février 2026, Université de Lausanne)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Les 12 et 13 février 2026, l’Université de Lausanne (Unil) accueillait en ses murs le colloque Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe-XVIIe siècle), organisé par Cordélia Floc’hic (Unil) et Alexandre Goderniaux (Université de Neuchâtel – UniNE – et Université de Lille – ULille), deux membres du projet Capt.

Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, organisateurs du colloque Présents prodigieux.

Cet événement scientifique a été l’occasion d’interroger un sujet encore peu étudié, celui des prodiges à la fin du Moyen Âge et durant la première modernité.1 Dans l’imaginaire médiéval et prémoderne, ces événements naturels ou surnaturels étaient interprétés comme les marques de la volonté divine, des signes envoyés par Dieu dont le sens exact échappait aux hommes. Oscillant entre catastrophes destructrices et phénomènes suscitant l’émerveillement, la notion reste difficile à définir et à cerner, amenant les organisateurs de ce passionnant colloque à réunir une équipe interdisciplinaire à la croisée de la littérature, de l’histoire, de l’histoire des savoirs et des sciences et de l’histoire de l’art, afin d’éclairer d’une lumière nouvelle les prodiges sous l’Ancien Régime, leurs manifestations et leurs significations.

Lié au projet Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648), le colloque s’est fixé pour objectif de donner une envergure plus temporelle aux prodiges, qui éclairent la perception du temps présent dans les sociétés européennes d’avant les Lumières. Possédant leur propre temporalité, ces événements introduisent l’inattendu et l’imprévisible dans un temps présent relevant habituellement du quotidien, bouleversant ainsi la perception qu’en avaient les hommes et les femmes de l’Ancien Régime. Ils permettent aux contemporains de donner forme à l’ordinaire (incendies, orages, inondations) comme à l’extraordinaire (figures monstrueuses et démoniques, comètes…) en représentant et en interprétant le temps présent via des médias et des sources variés (imprimés d’actualité, journaux et égo-documents, récits de voyage, essais scientifiques, gravures et œuvres d’art…). Une manière en somme de « capturer le présent », révélant que les hommes et les femmes des temps médiévaux et modernes pouvaient être présentistes à leur manière.2

La richesse des échanges menés au cours de ces deux journées a engendré une émulation intellectuelle qu’il serait difficile de rendre dans ce compte rendu. Je vais tâcher d’en souligner les principaux acquis.

La première session, « Le prodige en représentation », présidée par Thibault Catel (Université de Limoges), a montré à quel point la représentation de ces événements extraordinaires et surprenants permettait d’en comprendre la nature et de leur donner une explication, souvent surnaturelle. Via des gravures, des imprimés d’actualité ou encore des essais, les hommes et les femmes de l’Ancien Régime capturèrent un temps présent sortant du commun, inscrivant ces événements dans un contexte politique précis. Les prodiges sont en effet appréhendés et interprétés à l’aune des crises du temps présent, plus particulièrement des événements politiques de la première Modernité.

Lisa Hecht (Philipps-University Marburg), dans sa communication « The Monster of Ravenna and its Siblings. Queering Prodigious Presents », s’est attachée à l’exemple du « monstre de Ravenne », une gravure présente dans l’ouvrage d’Ambroise Paré, Des Monstres et prodiges (1585). L’iconographie, mêlant traits humains et ornithologiques, mais aussi références aux deux genres, s’inspire d’images préexistantes pour représenter ce que nous considèrerions aujourd’hui comme une personne intersexe, vue à l’époque d’Ambroise Paré comme un monstre. Cette gravure et d’autres prouvent que la question de l’intersexualité était pensée à l’époque moderne, plus encore dans des temps de crise où les guerres de religions entrainèrent une flambée de gravures diabolisant l’ennemi sous des traits monstrueux.

Le monstre de Ravenne, gravure publiée dans Des Monstres et prodiges d’Ambroise Paré (1585).

Le ton est donné : les prodiges sont divers et incarnent tout ce que les contemporains peuvent considérer comme inhabituel et étrange, à l’image des personnes intersexes mais aussi des actes occultes et de sorcellerie, comme l’illustrent les Histoires tragiques de Rosset au XVIIe siècle, abordées dans la communication de Marwane Ovieve (Sorbonne Université), « Le Prodige dans les Histoires tragiques de Rosset. Présent de l’écriture et écriture du présent ? ». Là encore, le contexte des conflits confessionnels et de la chasse aux sorcières permet de comprendre ces faits extraordinaires et leur interprétation dans les Histoires de Rosset. L’auteur cherche à éveiller la curiosité du lecteur en évoquant l’actualité mais aussi en peignant des spectacles extraordinaires mêlant horreur, ébahissement, peur et étonnement. Les métalepses de l’auteur, incursions dans le récit, permettent à Rosset d’exprimer son opinion et ses sentiments, renforçant l’engagement du lecteur et créant une nouvelle strate temporelle, le « présent de l’écriture » (M. Ovieve), qui se mêle au présent des faits décrits dans le récit. Rosset critique son propre temps, s’indignant que de tels prodiges puissent avoir cours dans un pays chrétien. Pour l’auteur, le présent, associé à la crise et à la décadence, est un temps maudit, et les croyances hérétiques sont à l’origine de ces désordres et de la multiplication des prodiges et des diableries. Ces prodiges, d’origine divine, expriment la colère de Dieu. La solution est donc simple : pour restaurer l’ordre, il faut lutter plus efficacement contre les hérétiques.

Outre les monstres et les diableries, les prodiges peuvent évoquer des phénomènes plus communs comme les incendies, fréquents dans les villes médiévales et modernes. Cordélia Floc’hic (Unil) revient sur certains d’entre eux dans sa communication « Présents fragmentés et récits d’actualité : “Prodiges des fouldres & tonnerres” dans le manuscrit de 1559 des Histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau ». Une fois de plus, le récit met en avant la rupture temporelle qu’induit le prodige. Ces événements rapides et soudains viennent perturber un présent quotidien et organisé. Leur narration, en faisant appel aux sens du lecteur (odeurs nauséabondes, éclairs fulgurants), les rend une seconde fois présents et rappellent l’effroi vécu lors de la catastrophe. Ce sont pour l’auteur des présages en ce qu’ils reconfigurent le temps présent et permettent d’anticiper l’avenir. Là encore, le prodige s’inscrit dans les crises de son temps, ici les guerres d’Italie avec notamment l’incendie de Milan en 1521. À Malines, en 1546, un coup de foudre contre l’arsenal de Charles Quint est interprété comme une punition divine condamnant les guerres d’Allemagne.

La représentation et l’interprétation du prodige déploie ainsi un projet politique et idéologique qu’il s’agit pour ces auteurs et artistes de défendre. Chacun d’entre eux exprime avec vigueur le sentiment de vivre dans une époque radicalement nouvelle et rompant définitivement, par ses horreurs, avec le passé. Les guerres de Religion notamment, comme l’ont montré les interventions de la session 2, ont introduit un véritable avant-après dans l’esprit des contemporains.

Présidée par Caroline Callard (Sorbonne Université), cette seconde session « Prodiges et conflits civils » s’est intéressée au cas précis des guerres et des conflits politiques français à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Le prodige, en tant qu’acte discursif, politique et social, épouse la temporalité instable des temps de crise, se parant comme l’avait déjà souligné la session précédente d’idéologies et de messages politiques. Il permet de souder des communautés comme de révéler des lignes de fracture, en faisant de l’actualité du monde un espace de l’action divine et de la Providence.

Borromée Cavro (Sorbonne Université), dans sa communication « Domestiquer les prodiges pour adoucir le présent. La fonction consolatrice des ’’singularitez’’ dans les Antiquités de Paris et L’Hécatomgraphie de Goilles Corrozet », revient sur le parcours de ce poète, historien et libraire parisien (1510-1568). Les deux œuvres évoquées ici, un recueil d’emblèmes et de proverbes sentencieux, ainsi qu’un guide de la capitale, expriment le rejet panique d’un présent effrayant, associé à l’hérésie. Dans ce cadre, les emblèmes, à la fois moralisants et divertissants, se veulent performatifs et doivent ramener le lecteur dans le droit chemin et favoriser la concorde dans une capitale divisée par les conflits religieux. Dans les Antiquités de Paris, Corrozet admet que le lecteur ne pourra que difficilement croire à l’ensemble des prodiges et mythes fondateurs de la ville qui lui sont soumis dans le guide, mais il l’invite tout de même à se faire sa propre opinion et à se renseigner lui-même en arpentant les rues de la ville. Le lecteur devient ainsi l’artisan de la mémoire et de la construction urbaine. Les deux œuvres invitent le lecteur à réfléchir, à se questionner et donnent à voir un passé exemplaire et mythifié qui s’oppose à un futur inquiétant, nécessitant d’agir dans le présent pour favoriser la concorde des Parisiens et construire un avenir meilleur.

Nicolas Champeaux (Université de Genève) étudie pour sa part, dans sa communication « Quand Dieu leur faisait signe ! Les prodiges dans les imprimés de la Ligue catholique (1576-1598) », une série de quinze imprimés éphémères produits par la Ligue, afin d’identifier si cette communauté a diffusé des récits semblables sur les prodiges, révélant une conception spécifique du temps présent. Les événements extraordinaires, tels que les comètes, les monstres ou les tempêtes, sont toujours des signes divins pour les ligueurs, des avertissements annonçant de mauvais présages. Leur conception est clairement négative, à quelques exceptions près : ils dénoncent l’hérésie protestante et les mauvais conseillers du roi, coupables de tyrannie, notamment lors de l’assassinat des Guise. Comme dans d’autres communautés, le récit prodigieux porte donc un discours politique. Il affirme la colère de Dieu de manière visible et manifeste, et invite à prendre les armes contre l’ennemi. Les prodiges peuvent aussi être interprétés de manière rétrospective afin de justifier après coup un acte politique, comme l’assassinat d’Henri III en 1589. Les ligueurs conçoivent leur présent comme une répétition perpétuelle des mêmes événements, le passé permettant de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Cette conception du temps, classique à la Renaissance, s’exprime notamment par la reprise, dans les récits ligueurs, des mêmes motifs, comme la destruction des villes associée à celle, dans la Bible, de Jérusalem. Cette conception n’empêche pourtant pas les contemporains de pressentir leur présent comme un temps nouveau et de rupture, fondamentalement différent du passé et annonçant une Apocalypse imminente.

Alexandre Goderniaux (UniNE et ULille) poursuit la réflexion sur les conflits confessionnels en s’interrogeant sur la manière dont le récit prodigieux peut influencer la prise de décision politique et sa temporalité chez les catholiques zélés3 (« Prodiges, crise et urgence. Écrire l’extraordinaire pour comprendre la guerre civile (1585-1629) »). Le lexique de la vitesse et de la rapidité est très souvent mobilisé, induisant une perception particulière du temps présent comme temps de rupture, de précipitation et de crise. Pour l’historien, le présent se manifeste ainsi de trois manières dans les récits prodigieux : dans l’événement prodigieux lui-même, dans le message politique que porte l’imprimé d’actualité et enfin, dans la réaction suscitée par ce message chez le lecteur. Le prodige part du présent pour y revenir, construisant le temps présent dans un discours sur l’actualité. Si la dénonciation d’une époque décadente et misérable n’a rien d’étonnant et rappelle une rhétorique classique à cette époque, une idée nouvelle est pourtant introduite par les auteurs catholiques, qui ont le sentiment de vivre un temps présent nouveau, profondément distinct des temps passés tant il est saturé de malheurs. Ce temps de crépuscule et d’accélération s’inscrit là encore dans un discours eschatologique où Dieu lève le bras pour frapper et punir les hommes. La patience divine, trop longtemps éprouvée, s’oppose dans la narration à la rapidité et la promptitude de la sentence, si soudaine qu’elle ne peut être perçue à temps par les hommes. Par ses présages, Dieu cherche à réveiller les hommes d’un sommeil coupable et à les pousser à agir. La résolution de la crise ne peut passer que par l’action rapide et nécessaire, en prenant les armes contre les hérétiques. Le prodige interprète ainsi le présent afin de savoir comment agir et prendre des décisions politiques efficaces pour résoudre la crise.

Adrien Aracil (Sorbonne Université),dans sa communication « Prodiges dans la Rome protestante. Récits merveilleux et tensions politiques à La Rochelle dans les années 1620 », explore quant à lui le camp adverse, en revenant sur un lieu commun de l’historiographie, à savoir l’idée que le protestantisme aurait permis de rompre avec les superstitions. Les récents apports de l’anthropologie ont permis de remettre en cause cette idée.4 Les occurrences de prodiges pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628 sont plutôt rares dans les écrits protestants, mais tout de même révélatrices. Dieu aurait frappé de faiblesse et de débilité les soldats qui comptaient attaquer la ville dans le Diaire de Joseph Guillaudeau, et la structure même du texte reflète la construction d’une communauté huguenote. Dans le Diaire de Jacques Merlin, le combat entre un dragon et un serpent, sous la forme de météores tombés dans la mer, illustre les tensions dans la ville entre protestants et catholiques. Ces informations se diffusent rapidement et créent l’émotion au sein de la population rochelaise, l’interprétation des prodiges étant toujours collective et permettant de renforcer les liens au sein de la communauté huguenote. Là encore, le prodige permet de comprendre le temps présent, de construire un lien communautaire, mais exprime aussi au sein de la communauté protestante une peur permanente du retour à la guerre civile. Les prodiges permettent de se remémorer les troubles du passé, pour mieux les éviter à l’avenir.

Les différentes communications de cette deuxième section ont donc permis de mettre en avant l’importance de la collectivité pour décoder et interpréter les prodiges, renforçant la cohérence des différentes communautés concernées. Le prodige permet de rendre plus intelligible le réel en créant des catégories et des hiérarchies, en désignant l’allié et l’ennemi, la colère divine venant frapper le camp adverse.

La première journée du colloque s’est achevée avec la keynote de Frank Lestringant (Sorbonne Université), « Prodiges au fil des jours et des nuits. ». Auteur de la thèse André Thevet, cosmographe des derniers Valois (1991) dirigée par Jean Céard, le professeur émérite est l’un des grands spécialistes des prodiges. Comme il le rappelle, les récits prodigieux réemploient souvent les mêmes motifs, les mêmes topoï, pour caractériser l’urgence du temps présent et sa décadence, peu importent les faits et la situation décrite. Les imprimeurs étaient avant tout des hommes d’affaire soucieux de vendre un maximum de canards et d’imprimés d’actualité, ce qui les amena à viser l’efficacité en réutilisant les mêmes bois gravés et les mêmes procédés narratifs, capables de faire sens pour nombre de lecteurs.Les prodiges de la Renaissance révèlent les peurs de l’époque et un monde décadent, suscitant la répulsion. Déçus par les réalités terrestres, les hommes portent leur regard vers le Ciel. Il faut attendre le siècle des Lumières pour que les prodiges tendent à disparaître, bien que le terrible tremblement de terre de Lisbonne en 1755 émeuve les plus sceptiques comme Voltaire. Des causes plus rationnelles sont avancées et la Providence divine tend progressivement à perdre son rôle explicatif. Cela n’empêche pourtant pas la hantise et la peur de persister et de se manifester sous de nouvelles formes, jusqu’à aujourd’hui : Caroline Callard et Thibault Catel rappelèrent ainsi que très récemment des explications divines avaient été amenées aux Etats-Unis pour justifier les inondations du printemps et de l’été 2025, sans parler du phénomène actuel du complotisme. Et même au XVIe siècle, Montaigne et Pierre de l’Estoile remettaient en cause les prodiges et les prophéties de Nostradamus. Chaque époque a ses prodiges et son propre rapport à l’inexpliqué.

La troisième session « Prodiges et espaces », présidée par Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph), rappelle que les prodiges ne sont jamais hors-sols. Ils s’inscrivent dans un espace habité et socialement investi, des phénomènes locaux pouvant devenir universels. En hiérarchisant, en divisant et en rassemblant, le prodige crée des espaces relationnels et géographiques et même des « espaces publics éphémères » (Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux).

La communication d’Élodie Lecuppre-Desjardin et de Sebastian Hackbarth (ULille), « Wunderbarlich vom Himmel herab gevallen. Les prodiges comme marqueurs temporels dans les villes suisses alémaniques aux XVe et XVIe siècles », permet de s’immerger pleinement dans ces considérations spatiales, à travers l’étude de cinq chroniques urbaines des villes de Berne et de Lucerne, rédigées par Diebold Schilling l’Ancien et Diebold Schilling le Jeune. Dans ces manuscrits richement enluminés commandés par les autorités urbaines, les prodiges viennent construire l’histoire de la ville et l’identité de ses citadins avec pas moins de 17 illustrations représentant des prodiges divers, de l’éclipse lunaire à la comète, en passant par un poisson géant. Ces prodiges s’inscrivent dans l’actualité comme les entrées princières ou les guerres, et reflètent la vie de la cité et de l’échevinage, ou encore la diplomatie internationale. Dans ces commandes à la gloire de la ville, le prodige ne vaut pas pour lui-même mais, une fois de plus, pour les idées qu’il véhicule. Les chroniques, rédigées a posteriori des faits décrits, font régulièrement de fausses prédictions transformant le prodige, dans la mémoire des citadins, en un marqueur temporel : les habitants de Berne et de Lucerne se remémorent ces événements exceptionnels au fil des générations, associant prodiges et événements politiques majeurs. Le prodige permet aussi de renforcer l’honneur et le prestige de la ville, que les autorités urbaines cherchaient à défendre : ils prennent souvent place avant un événement politique important, ou encore après un cataclysme qui fait figure de sanction divine. L’auteur glorifie l’histoire de la ville autant qu’il cherche à interpréter et comprendre l’inattendu. Si les spécialistes des villes médiévales ont souvent rappelé que l’honneur de la cité sortait renforcé d’une comparaison avec un passé antique édifiant, l’interprétation d’un présent extraordinaire permet donc également de construire la mémoire et l’identité urbaine.

Eclipse lunaire en 1448 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 113

Enorme poisson dans le lac de Zug en 1509 dans la Chronique de Lucerne, Diebold Schilling le Jeune, 1513, S23, p. 671

Léon Rochard (ULille) repère pour sa part des lieux communs, des topoï récurrents dans les récits de voyage, sans cesse réactivés au fil des siècles par les touristes venus aux Pays-Bas, comme par les locaux (« Un simple village, fort visité pour cause d’une histoire singulière. Un tourisme du prodige aux Pays-Bas du XVIIe siècle ? »). Au XVIIe siècle, les récits de voyages vers les Pays-Bas se multiplient, reprenant indéfiniment les mêmes prodiges qui dynamisent et pimentent les récits en stimulant la mémoire et l’imagination collective des lecteurs, à l’image de cette histoire surprenante au village de Loosduinen, qui prêterait à la même femme la naissance de 365 enfants, morts brutalement en 1276. Si les prodiges permettent là encore d’interpréter et de comprendre un réel parfois surprenant, Léon Rochard montre que dans ce cadre précis, les prodiges sont davantage des arguments de vente qui stimulent le tourisme local, plus encore quand ils bénéficient de reliques matérielles comme une peinture ou une sculpture dans une église illustrant la légende. De nombreuses feuilles volantes imprimées relatent également ces légendes aux cours des XVIe et XVIIe siècles, venant renforcer l’attrait pour ces destinations. Les prodiges deviennent ainsi des « nœuds de construction culturelle » (L. Rochard) en façonnant des communautés à la fois locales et transrégionales, réunissant habitants des Pays-Bas et étrangers. Certains prodiges, s’inspirant du regard extérieur du touriste, sont même forgés de toute pièce.

Lucie Rizzo (UniNE), dans sa communication « Du quotidien au prodigieux. Récits de l’extraordinaire dans les égo-documents helvétiques (XVe-XVIIe s.) », se penche pour sa part sur les journaux et les récits autobiographiques afin d’envisager sous un jour nouveau les prodiges. Ces derniers ne sont jamais désignés comme tels dans les égo-documents, mais ils y apparaissent tout de même. Exceptionnels, ils viennent s’insérer dans une séquence plus large d’événements ordinaires mêlant vie privée de l’individu et événements parfois internationaux. Là encore, ils révèlent la perception qu’avaient les auteurs de leur propre temps, le passage d’un dragon venant par exemple annoncer une vague d’épidémies. Les auteurs cherchent par ailleurs à convaincre et à rendre leurs récits crédibles, bien qu’à première vue, ces textes soient personnels et ne visaient pas à être publiés : des témoins sont évoqués, de même que la mémoire de l’auteur, ce qui permet de légitimer le récit. Mais ces textes étaient en réalité transmis aux enfants et circulaient souvent au sein du cercle familial, ce qui peut expliquer ces procédés narratifs. Interprétant les prodiges comme des présages et des signes divins, les auteurs s’inscrivent comme des hommes de leur temps et relaient les explications développées dans les imprimés d’actualité et les rumeurs auxquelles ils ont eu accès. Mais les interprétations peuvent aussi être plus personnelles, les bourgeois revenant rétrospectivement sur le fait merveilleux pour l’expliciter, calquant leur propre expérience du présent sur l’événement. Les prodiges fonctionnent donc à nouveau comme les marqueurs temporels d’une mémoire à la fois individuelle et collective. Les journaux expriment la nécessité de garder la mémoire de faits exceptionnels qui permettent, via l’étude du passé, d’anticiper l’avenir. Ils créent un champ d’expérience collective transmis de génération en génération au sein de la famille.

La quatrième session, « Le prodige à la croisée des savoirs », animée par des spécialistes de l’histoire des sciences et des savoirs, rappelle que les récits autour des prodiges ont également des visées scientifiques. Il s’agit de comprendre ces phénomènes, leurs causes et de les prévenir. Si ces essais ne seraient pas forcément qualifiés, de nos jours, de « scientifiques » au sens actuel du terme, tous pourtant se veulent naturalistes et rationnels à leur manière.

Angèle Tence (CNRS, Centre André-Chastel), postdoctorante dans le cadre du projet CNRS Spectacles célestes, revient sur les « Arcs-en-Ciel et pluies de croix dans le De Signis, portentis atque prodigiis de Jacobus Mennel (1503). Réflexion sur la répétition et les variantes de deux ’’signes’’ célestes ». Cette œuvre, encore peu étudiée, reprend une trentaine de signes et de prodiges. Son auteur, le secrétaire municipal de Fribourg-en-Brisgau, cherche à compiler (plus qu’à interpréter) différents prodiges pour l’empereur Maximilien de Habsbourg, à qui l’œuvre est dédiée. Certains intègrent des arcs-en-ciel, mais aussi l’apparition de croix sur le corps ou dans l’espace, deux prodiges sur lesquels la chercheuse a décidé de centrer sa communication. Premier constat, les prodiges annoncent toujours quelque chose. Sans être nécessairement un signe envoyé par Dieu, les arcs-en-ciel se combinent à la foudre pour annoncer le beau ou le mauvais temps. Les savants de la Renaissance n’ignorent pas d’où viennent les arcs-en-ciel, mais cela ne les empêche pas de présenter ces phénomènes météorologiques comme des signes divins ou eschatologiques, autant que comme des phénomènes naturels. Le Christ est particulièrement associé aux arcs-en-ciel. L’apparition de croix tombant du ciel ou apparaissant sur les vêtements des individus indiquent pour leur part la nécessité de défendre la Chrétienté face aux Turcs et rappellent le projet de croisade de l’empereur Maximilien. Dans le De Signis, les images sont plus précises que les textes, interrogeant ce que l’écrit peine à évoquer. Ces deux motifs liés à la fin des temps et au Jugement dernier dialoguent souvent dans l’œuvre, via par exemple des jeux chromatiques.

Ghislain Tranié (Sorbonne Université et EPHE) développe l’exemple, dans sa communication « Du temps de l’épreuve au temps de la preuve. Le naturaliste Jean Bauhin et la production d’un discours savant sur les prodiges de la nature à la fin du XVIe siècle », d’un réformé bâlois, naturaliste de profession. Ce dernier consacra plusieurs ouvrages aux prodiges, qu’il lie comme tant d’autres aux conflits religieux de son temps. Pour l’auteur, la Nature et Dieu ne font qu’un, la Création étant continue et prenant forme à travers différentes manifestations simultanées, soit différents prodiges. L’Histoire mémorable du dommage advenu par une louve en 1590 l’illustre parfaitement en relatant les méfaits induits par des loups. Le livre, à mi-chemin entre l’histoire prodigieuse et l’histoire tragique, présente deux histoires simultanées prenant place dans des territoires voisins. Plusieurs références à l’Ancien Testament inscrivent ces prodiges dans une temporalité biblique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’analyser les menaces des loups de manière presque « clinique » et rationnelle : de nombreuses références scripturaires, médicales et cynégétiques exposent les différentes solutions pour mettre fin aux attaques des loups. Le passé fournit des exempla, des cas similaires indiquant la manière de procéder, l’auteur n’hésitant pas à revenir à Aristote pour trouver des solutions et des remèdes concrets. Bauhin n’offre pas uniquement un commentaire savant sur les prodiges, mais aussi une réflexion plus large sur leurs temporalités. Le prodige prend place dans le présent, mais un présent à plusieurs épaisseurs, qui se dilate entre passé et futur, entre la nécessité d’apprendre des Anciens et de prévenir les fléaux futurs. Si, dans son Traité des animauls aians aisles (1593), l’auteur avance, à l’apparition de mouches et de papillons vénéneux, des explications rationnelles et scientifiques comme les conditions climatiques, notamment les sécheresses, ces dernières se combinent une fois de plus aux causes surnaturelles : les prodiges restent une punition divine contre les péchés des hommes. Le naturaliste évoque ainsi des causes naturelles qui sont le fondement même des facteurs théologiques et surnaturels.

Un constat partagé par le dernier communiquant de la journée, Geoffroy Phelippot (EHESS et CAK). L’historien revient, dans sa présentation « Comètes et cartes célestes. Fabriquer un répertoire visuel dans le Theatrum Cometicum (1666-1668) », sur un ouvrage publié à l’occasion de l’apparition, dans les années 1660, d’une comète. Travail de compilation, cet atlas reprend les études d’auteurs européens pour traiter de manière exhaustive le sujet des comètes, peu abordé à l’époque, dans une entreprise savante collective ancrée à Amsterdam. La gravure tient une place structurante dans l’œuvre par la présence de nombreuses planches de cartes célestes, ayant mobilisé plusieurs artistes.L’objectif pour les auteurs était d’observer et de comprendre le phénomène cométaire, un programme savant exprimé dès le début de l’œuvre. Les 23 planches gravées permettent d’établir un répertoire visuel du phénomène cométaire, les comètes n’étant plus seulement des événements ponctuels, mais des faits s’inscrivant désormais dans une série, dans une temporalité analysable. Sa dimension prodigieuse est ainsi diminuée au profit de la rationalité, mais elle ne disparaît pas pour autant. La comète devient l’objet d’un savoir plus scientifique sans s’y limiter, l’usage de la raison et de la critique se mêlant une nouvelle fois aux explications surnaturelles et théologiques.

Les communications de cette dernière et quatrième session partagent le même constat : les justifications rationnelles et théologiques sont indissociables et se soutiennent l’une l’autre. La définition du prodige se précise et se diversifie au cours de l’époque moderne, annonçant l’âge de la raison qui s’épanouira aux XVIIIe et XIXe siècles.

  1. Peu étudié du moins depuis la publication, en 1979, de la thèse de Jean Céard, La Nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle. Nous devons néanmoins mentionner le projet de recherche « Spectacles célestes. Images, savoirs et croyances sur le cosmos » dirigé par Florien Métral (Centre André-Chastel, Paris) et représenté lors du colloque Présents prodigieux par plusieurs de ses membres. ↩︎
  2. L’un des objectifs majeurs du projet Capt est de remettre en perspective la notion de « présentisme » forgée par François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, 2003), afin de voir si elle peut être appliquée aux sociétés d’Ancien Régime, et dans quelle mesure. ↩︎
  3. Concept développé dans sa thèse Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), soutenue à l’Université de Liège en 2023. ↩︎
  4. Notamment les travaux d’Olivier Christin et d’Yves Krumenacker (dir.), Les protestants à l’époque moderne. Une approche anthropologique, Rennes, 2017 et de Caroline Callard,Le temps des fantômes. Spectralités d’Ancien Régime (XVIe-XVIIe siècle), Paris, 2019. ↩︎

Pépite : « Secourir au feu de meschief » : lutter contre les incendies à Lille au XVe siècle

Incendie de Tarse en -333 BANDEAU

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47

Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :

« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1

À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.

Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.

Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.

La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.

Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.

« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feu et le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11

Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111

Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.

A VENIR

Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

Bibliographie

– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.

– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.

– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.

– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.

Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).

  1. Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
  2. Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
  3. L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
  4. AML, BB 374, fol. 35. ↩︎
  5. AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
  6. David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
  7. AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
  8. Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
  9. AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
  10. La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
  11. AML, BB 378, fol. 111. ↩︎
  12. Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎

Pépite: Actualiser le passé et ‘passéifier’ la nouveauté : l’affaire du tonlieu de Gravelines (Saint-Omer, 1481)

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Source traitée dans cet article, ordonnance de Maximilien de Habsbourg datant du 21 août 1481, BAPSO [Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer], ms. 1389, fol. 220-221

En 1481, la ville de Saint-Omer reçoit une ordonnance de Maximilien de Habsbourg, duc de Bourgogne et époux de la duchesse Marie. Datant du 21 août, le texte assigne la ville de Saint-Omer et le lieutenant du capitaine de Gravelines, Jean de Sainte-Audegonde, à comparaître devant sa justice. Il s’agit de résoudre un conflit survenu au sujet du « droit du capitaine » de Gravelines. Ce droit correspondait à divers péages et tonlieux perçus sur une série de marchandises (vins, harengs, blés…) transitant par le port de Gravelines. Or, plusieurs marchands de Saint-Omer avaient refusé de le payer, arguant les privilèges des bourgeois de la ville.

Ce genre de conflit est assez fréquent dans les villes médiévales, et plus particulièrement à Saint-Omer. En effet, à diverses reprises, la ville s’était opposée aux officiers de Gravelines qui attaquaient ses privilèges, comme le précisent dans leur argumentaire les Audomarois – argumentaire repris par l’ordonnance ducale. Les registres de délibérations de la ville vont dans ce sens en évoquant de nombreuses affaires liées à ces taxes dans les années 1450 et 1460. Si le sujet peut donc paraître banal à première vue, les mots et les arguments avancés par chaque partie nous renseignent pourtant sur le droit médiéval, et nous permettent de comprendre comment les hommes du Moyen Âge se représentaient le temps présent et passé, mais aussi la nouveauté.

Revenons d’abord sur l’argumentaire déployé par le Magistrat de Saint-Omer :

« Sur ce que de la part desdis de Saint Omer a esté dit que pour le merite de pluiseurs services par eulx fais a feux noz predicesseurs contes et contesses de Flandres et d’Artois cui Dieu pardonne, iceulx noz predicesseurs mesmement les conte Phelippe et Guy ensievant [avoient] dotee nostre dite ville de pluiseurs beaulx previleges, par lesquelz pour iceulx et leurs hoirs parpetuelement et a tousjours ilz ont affranchy quicté et exempté les bourgois, manans et habitans d’icelle nostre ville de Saint Omer en et partout nostre pays et conté de Flandres de droit de tonlieu et de tous peaiges, tribus et autres exactions quelzconques et par especial en ladite ville de Gravelinghes par eauwe et par terre que eulx, leurs personnes, biens, denrees et marchandises quelles qu’elles fussent pourroient devoir […]. Disoient aussy au supplus que […] par nosdis predicesseurs esté promis et se sont quant a ce pour eulx, leurs hoirs et successeurs en la concession desdiz previlges oblegiés de oster et mettre au neant tous empeschemens que au contraire leur porroient estre faiz, comme ces choses et aultres par lesdiz previleges ilz entendoient faire apparoir. Disoient en oultre lesdiz de Saint Omer que lesdiz previleges ainsy a eulx donnez leur avoient par nous et noz predicesseurs successivement l’un aprés l’autre esté confermez et qu’ilz en avoient tousjours inmobillement joÿ et usé, et se aucun y avoit voulu contrevenir, ilz y avoient tellement remedié et par justice qu’ilz estoient demourez pleinement joÿssans de ladite execucion en declarant a ceste fin pluiseurs cas particuliers qu’ilz disoient estre advenus en ceste partie et dont ilz offrirent faire apparoir […] »

À plusieurs reprises, les échevins insistent sur le caractère immuable de leurs franchises. Plusieurs adverbes expriment cette idée (« parpetuelement », « inmobillement ») et l’argumentaire est redondant. Il est vrai que ces franchises existent depuis 1127, date où une première charte de franchises communale fut accordée à la ville par le comte de Flandre Guillaume Cliton. Cette charte donnait pour la première fois une existence légale et officielle à la communauté des habitants de Saint-Omer, dont les marchands faisaient partie en tant que bourgeois de la ville. Ils étaient ainsi exemptés de plusieurs tonlieux et péages dans les villes des comtés de Flandre et d’Artois, dont Gravelines. Ce privilège est peut-être même plus ancien encore si l’on considère que cette charte fixa par écrit des usages et des coutumes préexistants comme le souligne Alain Derville. On comprend donc aisément l’argumentaire déployé par Saint-Omer, qui joue, classiquement, sur le temps long et la légitimité que confère dans la pensée médiévale l’ancienneté des coutumes. Les lois anciennes sont vues comme de « bonnes coutumes », car approuvées et appliquées par tous depuis des temps immémoriaux, ce qui rejoint la définition même de la coutume pour les historiens du droit.

charte de privilèges communale de Saint-Omer, 1127, conservée à la Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, AB 13-1.

Si la longévité et le caractère ancien des coutumes sont sans cesse réaffirmés, les dirigeants urbains sont loin pour autant de vivre dans le passé. Les efforts qu’ils ont toujours déployés, et qu’ils déploient encore, pour protéger et préserver leurs franchises s’inscrivent bien dans une logique présentiste, celle de conserver des avantages économiques essentiels pour la cité et ses marchands. Cet enjeu est d’autant plus fort que la seconde moitié du XVe siècle est un temps de récession économique pour cette ville frontalière, touchée de plein fouet par la guerre entre France et Bourgogne.

L’écrit permet en outre de réactualiser et de rendre « présents » des privilèges vieux de trois siècles. Les « enseignements » réclamés à la fin de l’ordonnance par le duc, qui entend avoir des preuves écrites des privilèges audomarois dont il doute, n’ont pas d’autre objectif. Avec les chartes de privilèges, souvent copiées sur des layettes ou dans des cartulaires, ces écrits attestent du droit de la ville lorsque les temps présents l’exigent. L’écriture des franchises urbaines devint d’autant plus importante à la fin du Moyen Âge que l’ancienneté des coutumes, si elle leur donnait une valeur symbolique hautement positive, les fragilisait en les rendant plus difficiles à prouver.

Or, l’ordonnance qui nous intéresse ici nous est parvenue via un registre proche du cartulaire. Le Gros Registre du Greffe1 est un livre de parchemin contenant de manière très anarchique et anachronique la copie de nombreux actes datant de différentes époques (XIIe-XVIIIe siècles). C’est pour Arthur Giry un « répertoire méthodique », un outil de travail utile pour le pouvoir urbain en ce qu’il lui sert d’aide-mémoire. L’ordonnance de 1481 permet en effet de conserver le souvenir des droits de la ville, des mesures déployées par les échevins pour les défendre, mais aussi des réactions du prince et de ses officiers. Il faut rappeler que le Magistrat devait protéger ses privilèges menacés au XVe siècle par les ducs de Bourgogne qui cherchaient à affirmer leur autorité sur la ville et à centraliser la Grande Principauté de Bourgogne. Le Gros Registre du Greffe est donc un « écrit pragmatique », où les impératifs du temps présent surgissent au fil des pages comme le souligne Élodie Lecuppre-Desjardin. Le présent motive l’enregistrement de divers documents utiles à la gestion de la ville, révélant un certain « présentisme » des sociétés médiévales. En outre, ces copies construisent la mémoire de la ville, le Gros Registre du Greffe faisant également partie des écrits symboliques et mémoriels, porteur de l’identité urbaine audomaroise qui reposait sur ces coutumes sans cesse recopiées, archivées et réactivées.

Simon Bening, Marchands de vins à Bruges, enluminure extraite d’un calendrier, Bayerisches Stadtbibliothek, Munich, Clm 23638, folio 11v, début du XVIe siècle.

L’argumentaire du prince semble quant à lui reprendre les justifications amenées par son lieutenant, tandis que le même type d’argument temporel revient, celui de l’ancienneté, alors même que les intérêts des deux parties sont parfaitement opposés :

« […] et combien  que ledit deu [les taxes] soit chose bien raisonnable et introduite pour l’entretenement de la garde de noz pays et contez de Flandres, d’Artois et autres, et par ce moyen utile pour le Bien Commun, non point chose voluntaire ne nouvellement mise sus, mais trés neccessaire et que a ceste cause les cappitaines en ayent tousjours joÿ sans quelque contredict, et mesmement ledit messire Jehan de Lucembroug a present cappitaine depuis XII ou XIII ans enca sans quelque difficulté, nietmoins lesdiz de Saint Omer plus de voulenté que de raison soubz umbre d’aucuns previleges dont ilz n’avoient nulz aucuns vaillables enseignemens […] avoient obtenu nosdites lettres patentes […] »

Le duc et la duchesse, qui ont tout intérêt à percevoir ces taxes via leur capitaine, les présentent elles aussi comme anciennes (« les cappitaines en ayent toujours joÿ »). Cet argument temporel est donc investi par opportunisme politique, les mêmes mots servant des intérêts divergents. Il est également précisé que ces taxes ne sont pas nouvelles : elles ont été instaurées par raison, par sagesse, et non imposées pour satisfaire les désirs du prince (« non point chose voluntaire »), dans un objectif purement pécunier. Elles servent le Bien Commun, l’argent étant réutilisé dans l’intérêt de tous, notamment pour entretenir les routes et les ponts, et organiser les marchés et les foires. Cela sous-entend que toute nouveauté est nécessairement une « mauvaise coutume », érigée pour satisfaire l’intérêt privé du prince et non le bien de tous. À l’inverse les bonnes coutumes sont anciennes, et l’on voit à travers cet exemple combien la nouveauté et l’innovation politique sont teintées à la fin du Moyen Âge d’une valeur péjorative.

Pourtant nouveauté il y a, et le duc innove même sans le dire, en cherchant à imposer à ses sujets audomarois des taxes qu’ils n’ont pas l’habitude de payer. L’ordonnance montre que le prince est du côté de son lieutenant, collecteur des taxes. Maximilien revient sur les lettres patentes qu’ils avaient émises dans un premier temps pour garantir les intérêts des bourgeois de Saint-Omer, et prend en considération les arguments du lieutenant de Gravelines, espérant faire supprimer le privilège audomarois. Une mention à la fin de l’ordonnance le sous-entend clairement : le prince accepte que les bourgeois de Saint-Omer ne paient pas le droit du capitaine en attendant la sentence définitive qui sera donnée par son Grand Conseil, cour de justice, mais précise bien « que lesdiz de Saint Omer seront tenus baillier de payer ledit droit contenpcieulx se par diffinitive il est dit que ainsi faire se doye ». Afin de ne pas mettre sur la défensive l’échevinage audomarois, habitué comme il l’explique à défendre par voies judiciaires les coutumes de la ville, le prince œuvre prudemment sans supprimer immédiatement les franchises, mais préparent le terrain en espérant pouvoir le faire plus tard. D’autres archives audomaroises indiquent cependant qu’il n’y parvint pas. Dix ans plus tard, l’affaire n’était toujours pas réglée et les échevins de Saint-Omer défendaient toujours leurs privilèges face à Jean de Sainte-Audegonde2. Et l’année suivante, une lettre de Maximilien de Habsbourg datant du 20 juin 1491 exemptait pour six ans la ville de tout péage et tonlieu à Gravelines3. On peut supposer que la ville défendit ses coutumes, comme elle l’avait déjà fait en 1461 contre Philippe le Bon, qui s’opposait notamment au droit de non-confiscation des bourgeois audomarois. En outre, la guerre avec le roi de France dut rendre cette question moins urgente pour le duc et la duchesse.

Cet exemple illustre les péripéties auxquelles se heurtent l’introduction de nouveautés et la convocation d’arguments identiques, en l’occurrence un passé intouchable, pour renforcer des ambitions diamétralement opposées mais bien ancrées dans les exigences du présent.

À VENIR

Ces questions seront abordées plus en détail dans la thèse que je mène sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

BIBLIOGRAPHIE

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Giry Arthur, Analyse et extraits d’un registre des Archives municipales de Saint-Omer (1166-1778), Saint-Omer, imprimerie Fleury-Lemaire, 1876.

Keller Hagen, « Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen. Einführung zum Kolloquium in Münster, 17-19 Mai 1989 », dans Pragmatische schriftlichkeit im Mittelalter. Erscheinungsformen und entwicklungsstufen, H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Munich, 1992, p. 1-7.

Lecuppre-Desjardin Élodie (avec la collaboration de Florent Thorel), « Histoire immédiate et mémoire urbaine. Compiler pour exister dans le Gros Registre du Greffe de Saint-Omer (XIVe-XVIIIe siècle) », Histoire urbaine, n°66, 2023, p. 5-23.

Roffin Raymond, Le tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, mémoire, Lille, Université de Lille, 1953.

Viaut Laura, Introduction historique au droit, Paris, Ellipses, 2023.

  1. Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer abrégé BAPSO, ms. 1389, fol. 220-221 []
  2. BAPSO, BB 202-24 []
  3. BAPSO, BB 202-27 []

Participation au 149e congrès du CTHS : Réformer, une arme au service des pouvoirs princiers ou urbains ? L’exemple de Saint-Omer au XVe siècle

Sceau Saint-Omer

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

Le 15 avril 2025, Anne-Frédérique Provou a communiqué dans le cadre du 149e congrès du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, qui s’est tenu à l’Université d’Orléans, sur le thème “Reconstruire, réformer, refonder”. Elle a partagé à cette occasion les premiers résultats de ses recherches, dans le cadre de sa thèse débutée en septembre 2024 : “Innover sans le dire. Réformer la ville dans les Anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle”.

RéSUMé DE LA COMMUNICATION

Les “réformations” politiques, pour reprendre le terme utilisé à la fin du Moyen Âge, sont nombreuses dans les villes du nord de la France et de la Belgique actuelles ; pourtant, elles ne sont pas forcément présentées, comme on pourrait s’y attendre, sous l’angle de l’innovation. La nouveauté n’est pas recherchée. Au contraire, les communautés médiévales, attachées à leurs coutumes et à leurs traditions, insistent généralement sur l’ancienneté des usages et des lois urbaines, sans évoquer leur caractère novateur, parfois même en dissimulant leurs décisions politiques sous le voile de la tradition, afin de rendre plus acceptables les réformes. La définition des verbes “innover” et “réformer” au Moyen Âge oscille justement entre l’idée d’instaurer de la nouveauté, d’améliorer une situation préexistante, et le sens le plus généralement usité : renouveler l’ancien, restaurer ce qui existe déjà. Ces définitions permettent aisément aux acteurs politiques de jouer sur l’ambivalence des deux termes, de les instrumentaliser pour dissimuler ou rendre moins choquante la nouveauté. La nouveauté a toujours troublé l’homme, l’incitant à se replier dans le domaine du connu, peut-être plus encore dans une société conservatrice comme celle de la fin du Moyen Âge. Mais allons plus loin : les hommes et les femmes de la fin du Moyen Âge distinguaient-ils seulement nouveauté et tradition, comme nous le faisons aujourd’hui ? Cette communication apporte un premier éclairage sur ces questions passionnantes qui sont au cœur de ma thèse.

Car le sens des mots innover et réformer à la fin du Moyen Âge ne signifie pas que les maires et les échevins, dirigeants politiques à la tête des villes médiévales, n’innovaient jamais. Au contraire, ces hommes furent amenés comme toute figure politique à s’adapter à une réalité nécessairement changeante, à un présent impérieux et remplis d’urgences et d’imprévus. L’évolution de l’industrie drapière au XVe siècle dans la ville de Saint-Omer (Pas-de-Calais), longtemps connue -comme d’autres villes flamandes- pour la qualité de ses textiles, en fournit l’exemple idéal. De nombreux habitants de la ville subsistaient grâce aux métiers de la draperie (tisserands, foulons…), sans parler des échevins au pouvoir, pour plusieurs d’entre eux de riches marchands drapiers. La crise économique qui toucha ce secteur dès la seconde moitié du XIVe siècle ne pouvait que fragiliser la ville et ses habitants, et força les échevins à réagir en innovant. Plus précisément, il leur fallait s’adapter au manque de laines anglaises, rendues difficiles d’accès par la guerre de Cent Ans, et aux nouvelles conditions du marché international, dominé par la Hanse germanique.

Au-delà des prises de décisions politiques, qui parsèment les délibérations municipales dont la ville conserve deux registres pour le XVe siècle, le clerc principal de l’échevinage, notaire chargé de rédiger ces documents urbains, dut plusieurs fois innover pour répondre à l’urgence des temps et penser des usages administratifs et des écrits plus pratiques et efficients. Les écrits délibératifs de la ville en sont de précieux témoins.

à VENIR

Ce dossier sera approfondi dans ma thèse et fera l’objet d’une publication dans le cadre des actes de ce colloque prévus en 2026. Je renvoie également au travail que j’ai mené en mémoire de Master à l’Université de Lille, sous la direction d’Elodie Lecuppre-Desjardin, qui consiste en une édition critique d’un registre de délibérations audomarois (1448-1472). Ce travail est en cours de publication.

BIBLIOGRAPHIE

Dejoux Marie (dir.), Reformatio ? Les mots pour dire la réforme au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de la Sorbonne, 2023.

Derville Alain, Saint-Omer des origines au XIVe siècle, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1995.

Espinas Georges, La draperie dans la Flandre française au Moyen Âge, deux vol., Paris, Picard, 1923.

Giry Arthur, Histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions, Paris, F. Vieweg, 1877.

Godin Benoît, L’innovation sous tension. Histoire d’un concept, Laval, Presses Université Laval, 2017.

Ingham Patricia Clare, The Medieval New. Ambivalence in an age of innovation, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2015.

Pétillon Claude, Économie, politique et finances à Saint-Omer au XVe siècle, 7 vol., thèse de doctorat, Lille, Université de Lille campus Pont de Bois, 2003.

Santamaria Jean-Baptiste, « Innover sans l’avouer : les fondations d’institutions de la fin du Moyen Âge », Séminaires « Innovations » (10 décembre 2015), compte rendu rédigé par É. Lecuppre-Desjardin.

Compte rendu : “Back to the Future: Thinking about Futures in Late Medieval and Early Modern Europe and Beyond”

Université d’Anvers, 14-15 novembre 2024

Billet rédigé par Sebastian Hackbarth et Anne-Frédérique Provou

Lien vers le programme

 « Back to the Future » est un projet de recherche qui a débuté en 2020 à l’Université d’Anvers, dirigé par Jeroen Puttevils (PI, principal investigator), avec la participation de Max-Quentin Bischoff (doctorant), de Sanne Hermans (doctorante), de Nicolò Zennaro (doctorant), de Sara Budts (post-doctorante) et d’Elisabeth Heijmans (post-doctorante). Le projet entend revenir sur les travaux pionniers, mais sur certains points discutables, de Reinhard Koselleck et de François Hartog, assurant que la notion de futur n’existerait pas avant le siècle des Lumières, le seul futur réellement envisageable avant cette époque étant celui associé à l’Apocalypse et à la fin des temps. Les membres de « Back to the Future » placent le tournant avant les XVIIIe et XIXe siècles. Dès la fin du Moyen Âge, le futur n’est pas uniquement associé à la fin des temps, et les hommes et les femmes pensent aussi au lendemain, au futur proche (un ou plusieurs mois), anticipent les choses et organisent leur avenir. Les membres de ce projet entendent proposer une nouvelle histoire du futur et penser de nouveaux « régimes d’historicité » (F. Hartog), en étudiant un corpus de plus de 15 000 lettres allant de 1400 à 1830, des correspondances de marchands anglais, français, néerlandais, italiens et germaniques, avec une approche statistique soutenue par des outils numériques et l’intelligence artificielle.

Nous renvoyons à leur article :

Jeroen Puttevils, Max-Quentin Bischoff, Sara Budts, Elisabeth Heijmans, Sanne Hermans et Nicolò Zennaro, “State of the Field: Histories of the Future”, History, vol. 109, issue 384-385, avril 2024, p. 150-172.

Jeroen Puttevils – Introduction to the conference and the theme

PI du projet et professeur à l’Université d’Anvers, Jeroen Puttevils a d’abord rappelé les principaux objectifs du projet : évaluer les manières de penser le futur sur le long terme, c’est-à-dire de la fin du Moyen Âge au début de l’époque moderne, et voir comment elles ont évolué et influencé les actions humaines. Il est ensuite revenu sur le corpus étudié, qui  permet d’accéder à la fois aux mentalités et aux actions des marchands, mais aussi de leurs femmes et de leurs enfants, rendant possible une perspective de genre. L’usage de la technologie HTR (Handwritten Text Recognition) a été précieux, et notamment l’outil de transcription Transkribus, même si l’intelligence artificielle ne fournit pas encore des résultats suffisamment précis pour être utilisée seule.

L’équipe s’est centrée sur les mots et les structures grammaticales afin d’identifier les mentions du futur. Sur l’ensemble des lettres étudiées, 2 687 mentions ont  été recensées dont  147 sont des conventions littéraires (« si Dieu le veut »), et la majorité des ordres et des instructions (732). Ces premiers résultats montrent l’importance de ne pas considérer un seul futur, mais bien des futurs : le futur proche (quelques heures), le futur sur le moyen ou à long terme (jusqu’à plusieurs années), et même l’éternité associée au Jugement dernier. En moyenne, les lettres nous engagent dans un futur de 5,38 mois, la médiane se situant à 3 mois. Les hommes et les femmes de l’époque ne pensent donc pas uniquement à la fin des temps ou à leur salut. Plusieurs futurs sur le plan temporel doivent être considérés, mais aussi sur le plan social : tout le monde n’a pas le même futur selon son âge, son genre, sa catégorie sociale… On peut ainsi identifier une pluritemporalité, avec plusieurs timelines selon les individus. En outre et même si les mentalités évoluent progressivement, Dieu reste un acteur central : le futur est le résultat du plan divin. Dieu est largement mentionné dans les lettres, ne serait-ce que par des formules conventionnelles comme « par la grâce de Dieu ».

Marek Tamm (Tallinn University) – Future: a Useful Category of Historical analysis

Marek Tamm, professeur à l’Université de Tallinn, affirme que le futur doit être considéré comme « a useful category of historical analysis », pour reprendre l’expression de Joan Scott. Les travaux sur l’histoire du futur se sont d’ailleurs multipliés ces dernières années, à l’image du projet qu’il anime avec Zoltan Boldizsar Simon, qui a abouti à la publication d’un livre du même nom, Historical Futures. Leur objectif est d’étudier les modalités historiques du futur qui permettent d’expliquer notre rapport actuel au futur, en s’appuyant sur une démarche profondément interdisciplinaire. Pour plus de précisions.

Matthew S. Champion – “There will come a time”: imagining futurity in the devotio moderna

Professeur à l’Université de Melbourne, Matthew S. Champion assure que si la fin des temps est essentielle dans la pensée médiévale, les hommes et les femmes de l’époque pensent également à des futurs plus proches et plus concrets, comme il a pu le montrer dans son livre The Fullness of Time. Temporalities of the 15th Low Countries (2017). L’histoire du passé, du présent et du futur doivent être pensées ensemble, puisque les hommes et les femmes de l’époque les envisagent d’un même tenant ; il n’est pas possible de comprendre une temporalité sans avoir connaissance des autres. Pour souligner son propos, M. S. Champion présente le Triptyque des Miracles du Christ (1491-1495), qui met en scène plusieurs temporalités de la vie du Christ. On y voit aussi une femme sur le point de boire, montrant la capacité des hommes et des femmes du Moyen Âge à s’ancrer dans un futur proche. Parmi d’autres exemples, celui des cloches rythmant la vie des religieux, qui attendentau fil des heures leur tintement, leur imposent une organisation rigoureuse du temps diurne et nocturne, accentuée par la devotio moderna.

Sanne Hermans – Future ties: Familial Experiences and Expectations in the Early Modern Low Countries (c. 1600)

Sanne Hermans est doctorante dans le cadre du projet et étudie les dynamiques personnelles et familiales à l’œuvre dans les mariages des familles marchandes néerlandaises et germaniques (corpus de 400 lettres allant de 1584 à 1614). Elle repère notamment différents « timings » qui influencent la prise de décision : le temps personnel (désaccord de la fille à marier par exemple), le temps familial (intérêts de la famille : nouer une alliance commerciale avec une autre famille), le temps social (les défis posés par la guerre de Quatre-Vingts Ans notamment) et le temps divin, essentiel pour des calvinistes qui considèrent que Dieu contrôle leur vie.  La vertu chrétienne de la « patience », temps investi à attendre, prend une place importante dans ces lettres.

Judith Pollmann – What’s in the air? Predicting the Political Future in the Early Modern Low Countries

Judith Pollmann est professeure à l’Université de Leyde et présente les résultats d’un projet de recherche mené avec Erika Kuijpers : Chronicling Novelty. New Knowledge in the Low Countries, 1500-1800 (NWO project). En étudiant une centaine de chroniques produites par des communautés locales et éditées via Transkribus, elles ont estimé comment les sociétés des Anciens Pays-Bas se projetaient dans le présent et le futur : via les nouvelles et les rumeurs, des comparaisons entre des événements présents et passés, des signes et des augures, ainsi que des paris politiques.

Elisabeth Heijmans – Gendered Future Thinking and Self-Representation in French Merchant’s Correspondences during the 18th c.

Post-doctorante de l’équipe, Elisabeth Heijmans s’intéresse aux femmes remariées et aux veuves des marchands Le Roux à Marseille au XVIIIe siècle. Le futur est perceptible de différentes manières dans les lettres de ces femmes : via des ordres et des instructions, par des notifications de plans, des prédictions, l’expression d’espoirs ou de peurs, et enfin de leurs opinions. Certaines veuves sont très pessimistes quant à l’avenir en raison des incertitudes liées à la reprise des affaires familiales après le veuvage. D’autres se mettent en avant dans leurs lettres pour engager de nouveaux partenariats commerciaux en ventant leur partenaire, ou via un discours d’humilité.

Matthew D. O’Hara – Futures from the Ruins: History and Prediction in Early Mexico

Matthew D. O’Hara est professeur à l’Université UC Santa Cruz et revient sur un journal original et étonnant, déjà étudié vingt ans auparavant, écrit par un prêtre vivant au nord de Mexico. Rédigé dans les années 1850, dans un Mexique fraichement indépendant, ce texte témoigne des inquiétudes de son auteur quant à l’avenir. Pourtant, le prêtre critique aussi la période coloniale, incapable de se retrouver ni dans le passé, ni dans l’avenir.

Shahzad Bashir – What Did the Future Look Like in Early Colonial India?

Shahzad Bashir est professeur à l’Université d’Aga Khan au Pakistan et nous présente une lithographie proche visuellement du manuscrit, un rouleau de 1.5 m de long et 0,5 m de large publié dans l’Inde coloniale, en 1849. Le document, riche de connaissances variées (statistiques démographiques, religion et cosmogonie, magie…), conservé à la British Library, témoigne de différentes visions du futur : un futur passé (Koselleck), un futur comme prédestination et anticipation pour l’auteur (eschatologique vs. futur ouvert aux possibilités), des futurs aussi multiples que le nombre de lecteurs potentiels, et le passé comme clé de compréhension de la société actuelle, et comme espoir pour les hommes d’aujourd’hui. L’un des intérêts de ce document est la représentation spatiale du futur diffracté en plusieurs rubriques.

Sara Budts – Candlemas or February 2nd? The Use of Temporal Frameworks in Early Modern English Merchant Letters

Membre de l’équipe et post-doctorante, Sara Budts étudie les familles Cely (247 lettres, 1474-1489) et Johnson (878 lettres, 1542-1553), familles anglaises impliquées dans le commerce de laine. Elle identifie plusieurs catégories de références au temps : mentions de dates, de congés et de vacances, des quarter days, références fonctionnelles au futur et fondées sur des événements précis. Si le passé est souvent mentionné via des dates, le futur au contraire s’inscrit dans l’évocation des congés et des quarter days, qui sont l’occasion de réunions familiales. Ces familles se projettent également dans leurs activités commerciales, dans les voyages à effectuer, planifient leurs activités, avec néanmoins des différences entre familles et individus.

Penelope J. Corfield – Shifting Views of Time – From Cyclical to Linear – and the Future of Prophecies

Professeure émérite à l’Université de Londres, Penelope Corfield souligne l’ambivalence au XIXe siècle entre la foi dans le progrès (des sciences, de la raison, de la technologie), qui donne espoir en un avenir meilleur, et la peur qui perdure de la fin des temps.

Max-Quentin Bischoff – Letters, Contracts and Testaments: the Future Horizon of a Family Firm (1520-1550)

Max-Quentin Bischoff est doctorant dans le cadre du projet. Il analyse la compagnie de la famille de Tucher au XVIesiècle, établie à Nuremberg, grâce à un corpus de lettres allant de la fin du XVe siècle à 1566, mais aussi à travers des testaments, des comptes et des contrats. Le futur est omniprésent : que ce soit le futur de la compagnie à travers les testaments ou les contrats avec des partenaires commerciaux (ces contrats durent entre quatre et dix ans), ou la nécessité de prodiguer une éducation soignée aux jeunes hommes de la famille, qui apprennent le métier au sein de la compagnie afin de prendre le relais de la génération actuelle.

Benjamin Scheller – Practical Futurology in the Late Middle Ages: Some Thoughts and Observations

Benjamin Scheller est professeur à l’Université de Duisburg-Essen et résume les travaux de plusieurs doctorants de l’université, menés au sein d’un programme de recherche sur « l’agir pour l’avenir » (Zukunftshandeln). Tous permettent de s’intéresser à la fois aux imaginaires et aux pratiques liées au futur à l’époque médiévale. Ils distinguent trois manières d’agir en se projetant dans le futur : la « prévention » avec la thèse de Franziska Klein (Die Domus Conversorum und die Konvertiten des Königs, 2020), qui montre les efforts d’un hôpital destinés aux juifs convertis au christianisme pour prévenir toute apostasie ; le « risque » avec la thèse de Franzisca Scheiner (Die Commenda – Ein riskantes Unternehmen), sur les dangers occasionnés par les activités des partenaires commerciaux à Gênes ; et la planification avec la thèse de Gion Wallmeyer (Wissen über Ungewisses, 2023) qui montre l’importance pour les croisés de faire appel, au préalable et afin de planifier leurs expéditions, à des experts financiers, militaires et à des géographes.

Klaus Oschema – After the End: Medieval Ideas on the Limits of Future

Directeur de l’Institut Historique allemand de Paris, Klaus Oschema s’interroge sur une idée-reçue : les sociétés médiévales sont-elles obsédées par la fin des temps ? La fin absolue, totale et définitive, est difficile à déceler dans les sources médiévales. Ainsi, la condamnation au bûcher de Jan Hus comme hérétique  marque la fin de son existence physique, mais pas de ses idées. En outre, si l’on est tenté de voir le Jugement dernier comme la fin d’un monde, il apparaît davantage à l’époque comme le commencement de quelque chose de nouveau, le royaume de Dieu. Il n’est pas anxiogène, mais synonyme d’espoir.

Nicolò Zennaro – The Ermine’s Game: Mercantile Futures and Warfare in Late Medieval Venice.

Nicolò Zennaro est doctorant dans le cadre du projet. Il a étudié 879 lettres de marchands vénitiens issues des archives Datini, écrites entre 1389 et 1411, et les a transcrites via Transkribus. Les marchands sont conscients des risques et les anticipent, parlant notamment de « gran danno » (grand dommage) lié à la guerre, comme pendant l’expédition en Italie de Robert du Palatinat, roi des Romains (1400-1402), contre les Visconti, même si la guerre peut aussi être source de profits et prouve la capacité d’adaptation de ces familles. Les marchands sont sensibles aux informations qui circulent et se tiennent informés de l’actualité. Ils s’inspirent des conseils des anciens, plus expérimentés et gages de prudentia, comme de l’astrologie qui leur permet d’anticiper les besoins du marché. Les prières à Dieu sont fréquentes, et les hommes de l’époque cherchent également dans les prophéties des signes de Dieu leur permettant d’anticiper le futur.