
Adeline Desbois-Ientile est maîtresse de conférences à Sorbonne Université. Spécialiste de la langue et de la littérature françaises du XVIe siècle, elle a consacré de nombreux travaux à l’œuvre de Jean Lemaire de Belges et à ses contemporains, en croisant histoire littéraire et histoire linguistique. Ses recherches interrogent notamment les liens entre littérature, musique et arts visuels dans la culture de la première modernité. Elle est l’autrice de l’ouvrage Lemaire de Belges, Homère Belgeois (Paris : Classiques Garnier, 2019), récompensé par une médaille d’argent de l’Académie française. Elle a récemment codirigé le volume Lemaire de Belges, une écriture sous le signe de la concorde (Tours : PUFR, 2024), et a contribué à la Nouvelle anthologie des Rhétoriqueurs (Paris : Classiques Garnier, 2025). Le 12 mars 2025, Adeline Desbois-Ientile a donné une intervention dans le cadre de notre programme d’expert meetings.
En quelques mots, quelle place prend la notion de présent dans votre quotidien de chercheur.se ?
Travailler sur une période ancienne met en jeu deux présents : le présent de la recherche (le 21e s.) et celui de l’objet étudié (les 15e et 16e s. pour moi). Un premier enjeu de mon travail est d’essayer de reconstituer le présent du passé, c’est-à-dire de comprendre comment on pensait, écrivait, vivait, à cette époque. La distance temporelle facilite la perception des objets du passé, tout en rendant plus difficile leur appréhension en raison décalage temporel entre le sujet – en l’occurrence ma propre subjectivité de chercheuse – et son objet – le corpus sur lequel je travaille. Le temps étant consubstantiel à tout objet historiquement situé, cela implique de se décentrer pour essayer de retrouver les modes de pensée d’une époque donnée, tout en ayant conscience de son propre ancrage temporel. C’est là qu’on touche au second enjeu : inscrire la recherche sur le passé dans le présent actuel, en termes d’outils et aussi d’enjeux.
Quel est votre domaine d’expertise et de quelle manière vos recherches abordent-elles les notions de temps, de temporalité et/ou de présent ?
Mon domaine d’expertise couvre la langue et la littérature françaises des premières décennies du 16e s. Mes recherches de doctorat ont porté sur l’écriture de l’histoire dans Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye de Lemaire de Belges, et j’ai ensuite élargi ma réflexion à l’écriture d’actualité qui est également bien représentée chez les rhétoriqueurs. Ces deux types d’objet (le récit historique d’une part et le texte de circonstance de l’autre) mettent en jeu la temporalité à différents niveaux : comment le temps (passé ou contemporain) est-il représenté, et comment les auteurs inscrivent-ils leurs œuvres dans le temps ? De plus, le matériau du texte est la langue, qui est elle-même est traversée par le temps, en particulier au début du 16e s. : le français est alors perçu comme une langue en forte évolution, ce qu’il est de fait. Ce qui m’intéresse, de ce point de vue, est d’essayer à la fois de mieux comprendre l’articulation entre continuité et rupture, et de réfléchir au pouvoir de la parole littéraire dans le présent de son écriture et de sa réception.

Quel type de sources utilisez-vous dans vos recherches sur le temps, la temporalité et/ou le présent ?
Je travaille à partir de corpus de textes du 16e s. que je lis autant que possible dans la matérialité de leurs formes manuscrites ou imprimées d’origine. Je crois à la lecture comme méthode heuristique : lire beaucoup, de tout, pour essayer de percevoir ce qui est commun à une période et ce qui est singulier à un auteur. Mes sources sont donc des textes littéraires, mais aussi non littéraires, imprimés et manuscrits. De la même manière, pour le corpus critique, je lis des travaux émanant de chercheurs de différentes disciplines (lettres, histoire, linguistique, en particulier, mais aussi histoire des arts et musicologie) pour croiser les approches et mieux comprendre mes propres présupposés, parfois inconscients.
Le « présent » ou la « temporalité » de qui (quelle personne ou catégorie de personnes) vous intéresse particulièrement dans vos recherches ?
Je m’intéresse avant tout à ceux qu’on appelle aujourd’hui les auteurs, qui étaient à l’époque historiens, orateurs, ou poètes, parfois avec une charge officielle. Ces auteurs, par leurs écrits, s’inscrivent dans le temps en même temps qu’ils façonnent une certaine représentation du temps.

Y a-t-il des théoriciens du temps qui vous attirent particulièrement ? Et/ou : Avez-vous récemment découvert un projet ou un chercheur dont le travail vous semble essentiel pour penser ces questions ?
Je suis particulièrement sensible, depuis longtemps, à la notion de « lieu de mémoire » forgée par Pierre Nora pour désigner des éléments matériels ou idéels jouant un rôle dans l’identité collective. La notion de mémoire est centrale à mon sens pour penser l’articulation entre le passé et le présent.
Pensez-vous qu’il soit possible de parler d’une perception partagée du temps ou du présent à un moment historique spécifique (une de nos questions de recherche) ?
Oui, il me semble que des savoirs partagés par une communauté, structurés dans un discours, peuvent forger une représentation commune. C’est clairement le cas avec les poètes de la Pléiade, qui tiennent un discours de rupture temporelle s’appuyant sur un savoir partagé de l’Antiquité.

Quels sont les trois termes qui vous viennent à l’esprit lorsque vous pensez au « présent » des habitants de l’Europe du Nord-Ouest entre le XIVe et le XVIIe siècle ?
Mythe – Politique – Histoire
Enfin, quelle serait votre ‘utopie de recherche’ si vous aviez un financement illimité ?
Je ferais une base de données qui rassemblerait et rendrait interopérables et interrogeables toutes les bases existantes contenant des textes en moyen français et français préclassique. Les mots étant la matière première des textes, c’est par un travail sur eux que j’initie tous mes travaux de recherche.

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marije Osnabrugge (11 juin 2025). Album amicorum : Adeline Desbois Ientile. Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648). Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://capt.hypotheses.org/6289


