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Compte rendu : « Le présent comme horizon temporel » conférence d’Adeline Desbois-Ientile

Conférence en ligne, 12 mars 2025

L’œuvre et la circonstance (XVe–XVIe siècles)

Billet rédigé par Laurie Boissenin

Lors d’une rencontre en ligne le 12 mars dernier, nous avons eu l’opportunité d’écouter Adeline Desbois-Ientile, invitée dans le cadre des expert meetings du projet. Maîtresse de conférence à la Sorbonne, cette spécialiste de l’histoire de la langue française a donné une intervention intitulée : Le présent comme horizon temporel : l’œuvre et la circonstance (XVe–XVIe siècles).

C’est avec une approche interdisciplinaire – entre littérature et histoire – que A. Desbois-Ientile aborde la question des écrits de circonstance autour de 1500, période de transition en raison de l’émergence de nouveaux médias dans l’espace public. L’étude de ces œuvres, dont le point d’origine est un événement contemporain, ou du moins récent, au moment de l’écriture lui permet d’interroger la manière dont les auteurs représentent le temps (passé, présent, voire futur), et cherchent à y inscrire leurs textes. Son intervention est structurée par un double corpus : les textes des rhétoriqueurs d’une part et les écrits des poètes de la Pléiade d’autre part. Elle identifie des points communs dans la visée, la portée et les dispositifs rhétoriques, mais souligne néanmoins une divergence dans leur considération de la configuration du temps. Si les rhétoriqueurs tendent à présentiser le passé, les poètes de la Pléiade, quant à eux, cherchent à historiciser le présent.

Les rhétoriqueurs : auteurs de circonstance

Écrivains polygraphes, à la fois poètes et prosateurs, les rhétoriqueurs ont pu, pour certains, détenir une charge officielle, à la cour de France ou de Bourgogne. Les « indiciaires » de la cour de Bourgogne, comme on les appelait, avaient notamment pour mission de rédiger une chronique de la vie politique de leur protecteur. Cette œuvre, devant servir la cause du prince, peut être qualifiée d’écrit d’actualité puisqu’elle est écrite en réaction directe aux évènements contemporains. Parallèlement, les rhétoriqueurs sont également les auteurs d’autres textes ancrés dans l’actualité de la vie curiale, traitant de thématiques focalisées sur la personne des princes – comme leurs décès, maladies ou guérisons – ou de sujets plus larges, comme le contexte politique international. Dans le cadre de sa conférence, Adeline Desbois-Ientile met l’accent sur trois rhétoriqueurs en particulier : George Chastelain (1415-1475), Jean Molinet (1435-1507), et Jean Lemaire de Belges (1473-1524).

Mémoire du passé : histoires et chroniques

L’intervenante interroge la fonction ainsi que la réception de ces textes : au-delà de la personne du prince, pour qui les rhétoriqueurs écrivent-ils ? Pourquoi ? Et dans quelle temporalité inscrivent-ils leurs écrits ? Afin de répondre à ces questions, elle mobilise le texte de Jean Lemaire de Belges, Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye (1511-1513). L’œuvre, dont le premier volume est adressé à Marguerite d’Autriche, se présente comme une grande fresque historique, couvrant le fil des générations de Noé à Louis le Débonnaire. Pourtant, et en dépit des apparences, cette œuvre est profondément ancrée dans son contexte socio-politique : d’une part, c’est le traité de Cambrai, signé en 1508, qui fournit le prétexte d’offrir de nouveaux loisirs à la noblesse, notamment la lecture. Faisant référence à ce contexte, Lemaire de Belges explique en effet vouloir « donner occupation voluptueuse et non pas inutile ausdictes dames de France en cueillant la substance de ceste euvre » (livre I, chap. I). Ainsi, le poète écrit pour ses contemporains et contemporaines. Comme le relève A. Desbois-Ientile, « le  lectorat projeté est un lectorat présentiste ». De plus, le récit historique est lui-même orienté politiquement. En particulier, en évoquant des ancêtres issus de Troie, l’auteur cherche à servir la cause politique de Marguerite d’Autriche. L’imaginaire d’une lignée fictive venant de Troie doit participer à susciter l’adhésion des sujets à sa régence, en même temps que justifier la politique de rapprochement de l’Empire et de la France dans le contexte du traité de Cambrai. Dans cette optique, le passé vient alors légitimer le présent. A. Desbois-Ientile parle ici d’un travail de remise en mémoire d’un évènement appartenant déjà à la mémoire collective contemporaine. A travers ce procédé, la conférencière observe un geste d’appropriation du passé par le rhétoriqueur.

 « pour donner occupation voluptueuse et non pas inutile ausdictes dames de France en cueillant la substance de ceste euvre » (livre I, chapitre I).

Jean Lemaire de Belges, Illustratuons de Gazle et singularitez de Troye, Lyon : Etienne Baland, 1511.

Spectacle du présent : constructions rhétoriques et allégoriques 

À côté de leur production historiographique, les rhétoriqueurs sont également les auteurs de récits allégoriques, sortes de mise en spectacle du présent. Ils y font usage de scènes d’énonciation fictionnelle dans lesquelles un locuteur imaginé se trouve dans un lieu fictif, imaginaire ou présenté explicitement comme rêvé. Le réel est ainsi mis à distance, ce qui est  aussi le cas dans les rares textes où l’auteur parle en son nom propre. A. Desbois-Ientile y constate une mise en retrait de la voix de l’auteur. À travers des stratégies rhétoriques de distanciation, les rhétoriqueurs mettent en scène des évènements réels sous le voile de la fiction. La Couronne margaritique, par exemple, a été rédigée par Jean Lemaire à l’occasion de la mort de l’époux de Marguerite d’Autriche : l’œuvre s’ouvre sur une saynète fictionnelle, représentant le jeune comte poursuivi par la Mort en personne, pour aborder ensuite la figure de la veuve qui fait l’objet d’un autre développement allégorique rendu cohérent par la triple image de la couronne. Lire l’œuvre comme le récit de la mort du duc, ou un simple éloge de la veuve rédigé par un poète stipendié, serait réducteur. En réalité, l’œuvre pourrait viser à démontrer l’aptitude de Marguerite d’Autriche à gouverner les Pays-Bas. À nouveau, l’horizon est le présent.

Le terme clé exprimant la conception temporelle des rhétoriqueurs est sans doute celui de mémoire. Par leurs récits allégoriques, ils contribuent à forger la mémoire du présent pour leurs contemporains ; par leurs récits historiques, ils sont aussi les passeurs de la mémoire du passé. Tels des porteurs de flambeaux dans une course de relais, ils envisagent cette transmission comme celle d’un père à son fils. De ce fait le passé est toujours actualisé, ramené au présent qu’il vient éclairer. L’horizon reste présentiste.

Poètes de la pléiades : historiciser le présent en vue du futur

Tout comme les rhétoriqueurs, les poètes de la Pléiade ont cherché la protection des princes et écrit à propos d’évènements qui rythment la vie de la cour et plus largement du royaume. Une partie de leurs textes s’inscrit dans l’actualité de la cour, qu’il s’agisse de naissances, de décès, d’entrées royales, ou encore de victoires ou défaites militaires. Ils participent également à l’élaboration des fêtes de cour par la rédaction de textes destinés à être déclamés par des personnages ou représentés sur le décor. Ce sont à ce titre des poètes de l’actualité, inventeurs de fêtes et de divertissements. Comme les rhétoriqueurs, ils recourent eux aussi à l’allégorie et la délégation de la parole pour diffuser des messages politiques. À cet effet, Pierre de Ronsard (1524-1585) fait par exemple parler des sirènes énonçant une prophétie à l’attention du roi. Écrite à l’occasion d’une fête pour lundi gras en 1564, la pièce est publiée dans ses Élégies, mascarades et bergeries.

Toutefois, contrairement à leurs prédécesseurs, les poètes de la Pléiade réfléchissent aussi spécifiquement au statut de poète de cour. La problématique de la liberté de la parole poétique – question délicate puisque leur statut dépend de la reconnaissance du prince – fait partie de leurs considérations principales et modifie nécessairement la façon dont ils cherchent à se positionner en tant que poètes et à inscrire leurs œuvres dans le temps.

Un discours de rupture 

Tenant un discours de rupture, ces poètes rejettent l’héritage poétique français. La Deffence et illustration de la langue françoyse de Du Bellay est très claire à cet égard : le poète qualifie d’« épiceries qui corrompent le goût de notre langue » les œuvres écrites en français par ses prédécesseurs, mais aussi celles de ses contemporains qui recourent encore aux formes poétiques anciennes. La généalogie des poètes de la Pléiade est conçue à l’horizontale, et non pas à la verticale comme chez les rhétoriqueurs. Ces poètes promeuvent l’amitié d’un petit groupe de pairs contre l’héritage des pères. Les poètes de la Pléiade se considèrent comme un groupe de contemporains : le temps, le présent, est alors partagé et non pas relayé.

Reconfiguration du temps

Ce changement s’inscrit dans un contexte de revalorisation des auteurs antiques, caractéristique de la Renaissance. La redécouverte de manuscrits antiques et le développement de la philologie confèrent une nouvelle profondeur au temps, donnant l’illusion d’une transmission directe et intégrale des œuvres du passé antique. En accord avec cette tendance, Adeline Desbois-Ientile relève la présence beaucoup plus forte de motifs antiques et mythologiques dans les dispositifs allégoriques des poètes de la Pléiade. Elle met en relation la présence de ces motifs avec la « doctrine de l’imitation » qui repose sur un processus d’appropriation, et dont la fonction ne serait pas de faire revivre le passé, mais plutôt d’historiciser le présent. Cela passe par l’écriture en français d’odes, d’hymnes ou d’épopée, par la représentation « à l’antique » de l’auteur lui-même en poète couronné de lauriers, ou encore par des déguisements et des rites antiques que les poètes évoquent dans leurs textes. Dans ces différentes manifestations, la ressuscitation des lettres antiques ne viserait pas tant à faire mémoire du passé qu’à donner une nouvelle épaisseur historique au présent en le constituant lui-même en objet mythique.

Cette appropriation du passé va de pair avec l’importance grandissante de la place du poète dans la narration, et du futur comme mode temporel. L’utilisation du pronom personnel « je », dorénavant plus fréquente, permet au poète d’affirmer sa propre voix et de l’inscrire dans un horizon temporel qui déborde le lectorat constitué par ses seuls contemporains. Désormais, il ne s’agit pas uniquement d’assurer la survivance du contenu, mais la survie littéraire du poète lui-même.

Madame, je serois ou du plomb ou du bois,

Si moy, que la nature a fait naistre François,

Aux siecles advenir je ne contois la peine,

Et l’extreme malheur dont notre France est pleine.

Ronsard, Pierre, Continuation des discours des Miseres de ce temps, Paris : Gabriel Buon, 1563.

Deux programmes temporels : entre présentiser le passé et historiciser le présent

Au travers de sa démonstration, Adeline Desbois-Ientile identifie donc deux programmes temporels différents. Le premier, celui des rhétoriqueurs, vise à présentiser le passé afin d’en faire un objet de mémoire mis au service d’enjeux contemporains. Les faits passés sont inscrits dans une continuité temporelle aboutissant au présent. Les textes sont pensés comme relayés de génération en génération, le poète s’efface alors derrière la construction et le partage de la mémoire, qui demeure au premier plan. Le deuxième, appartenant aux poètes de la Pléiade, tend à historiciser le présent afin d’en faire un objet de gloire, plus que de mémoire. Le présent est mis en relation avec un passé qui est avant tout choisi pour la valeur qui lui est donnée. À ce titre, le passé antique forme un réservoir d’idées et de formes que le poète peut reprendre pour parer le présent, en même temps que pour mettre en avant sa propre figure auctoriale, celle d’un futur poète antique pour les lecteurs à venir.

Laurie Boissenin
Laurie Boissenin

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laurie Boissenin (21 avril 2025). Compte rendu : « Le présent comme horizon temporel » conférence d’Adeline Desbois-Ientile. Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648). Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://capt.hypotheses.org/5750


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