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Compte rendu : « Le présent de la création » conférence de Gabriel Batalla-Lagleyre

Université de Neuchâtel, 5 mars 2025

Le présent de la création. La date sur les oeuvres d’art dans le nord de l’Europe (1430 – 1650)

Billet rédigé par Laurie Boissenin

Le 5 mars dernier, nous avons eu le plaisir d’accueillir le chercheur post-doctorant, Gabriel Batalla-Lagleyre dans le cadre du cycle de conférences organisées par le projet. Docteur en histoire de l’art de l’Université de Bourgogne et actuellement membre de l’équipe du projet Grand Siècle (dir. par Jan Blanc auprès de l’Université de Lausanne), ce dernier s’est déplacé à l’Université de Neuchâtel afin de donner une intervention intitulée : « Le présent de la création. La date sur les œuvres d’art dans le Nord de l’Europe (1430 – 1650) ».

« La date génère une histoire du temps présent » – Gabriel Batalla-Lagleyre

L’apparition, la fréquence, la forme et la signification des dates inscrites par les artistes sur les œuvres d’art de l’Europe du Nord étaient au cœur de la discussion. La recherche de l’intervenant, menée avec une approche empirique, en sériant les questions (par exemple l’apparition des chiffres dits arabes, ou la date au jour près), et sur un temps long, s’étend du XVe au XVIIe siècle, période durant laquelle il observe un moment d’accélération propice à un usage de plus en plus important de la date. Rare mais pas inexistante au XIVe siècle, cette dernière se banalise à la fin de la période moderne. Cette approche diachronique lui permet de mettre en lumière le rapport au temps (et au présent !) des artistes, ainsi que leur relation avec l’historicité de leurs œuvres. Une méthode interdisciplinaire, entre histoire et histoire de l’art, favorise la mise en avant de la singularité de la date sur les œuvres de l’Europe du Nord. 

Le cas de Bruges au XVe siècle

L’apparition de la date dans la signature du peintre flamand Jan van Eyck (1390–1441) marque une première rupture. Si la date est déjà fréquente en Italie au XIVe siècle (et même parfois auparavant), elle reste encore rare en Europe du Nord. Gabriel Batalla identifie ici une véritable innovation, qui rayonnera dans toute la région de Bruges au XVe siècle. La tradition de la date s’installe dans le sillage de ce maître, jusqu’à devenir quasiment systématique, avant de disparaître à nouveau à la fin du siècle. Batalla interroge ici la fonction de la date : serait-ce l’expression d’un présentisme, d’un artiste qui est présent face à son œuvre, dans une sorte d’exaltation de la performance ? Toujours est-il que ce moment de la date est éphémère et localisé, circonscrit à van Eyck et à ses plus proches suiveurs (Petrus Christus, Hans Memling). 

L’art comme histoire 

Dans le sud de l’Allemagne, à la fin du XVe siècle, la date quitte le cadre pour devenir l’objet d’un jeu pictural. Peu à peu, cette dernière devient un élément endogène à l’objet et permet de souligner le travail artistique. L’estampe joue un rôle essentiel dans ce phénomène : vers 1500, les gravures deviennent systématiquement monogrammées et datées. Gabriel Batalla met en avant le fameux carré magique du dessinateur allemand Albrecht Dürer (1471–1528), qui dissimule la date de gravure de l’estampe, tout en rendant possible sa lecture. Dürer prend par ailleurs l’habitude de surmonter ses initiales d’une date – une pratique qui souligne l’importance accordée au facteur « temps » par l’artiste, comme le souligne G. Batalla. En accompagnant le monogramme, la date contribue à l’identité même du graveur. En datant ses estampes, mais aussi ses dessins, Dürer rend possible une approche chronologique de son œuvre, par lui-même ou par le public. Alors que la date devient à sa suite une norme pour les autres graveurs allemands (Cranach, Burgkmair, Baldung Grien), sa multiplication (voire sa sérialisation) permet d’écrire, au présent, année après année, une histoire collective de l’art contemporain. 

Le dessin comme nouveau lieu de date

En s’intéressant aux dessins, le lien entre dates et commerce est ensuite établi par le chercheur, qui relève qu’à la période moderne, les dessins datés sont souvent destinés au marché. La date est alors considérée pour sa puissance d’authentification, en tant que facteur de singularité, légitimant le dessin pour l’acheteur. Dans l’œuvre d’un artiste, la date crée ainsi de la rareté. Comme il l’explique, « la date contribue à faire œuvre pour le public, c’est sa présence qui compte et non pas le présent qu’elle dénote ». Un dessin de travail non daté du peintre et dessinateur Jan Van Goyen (1596–1656) permet au conférencier d’effectuer une distinction entre les feuilles destinées à la vente – systématiquement datées – et celle privées, qui servent l’artiste et qui ne sont pas millésimées.  

Natures mortes : supports de réflexion 

La date endogène à l’œuvre d’art (faisant référence à la création de l’œuvre et non pas à un événement extérieur lié à son iconographie) devient extrêmement fréquente dans les Provinces-Unies du XVIIe siècle. G. Batalla relève la versatilité de ces inscriptions, qui peuvent se cacher sur les rebords de fenêtres, sur les cadres de portes, sur les colonnes, etc., autant d’éléments faisant office de seuils et médiatisant l’accès au tableau. Le support sur lequel la date est inscrite n’est pas anodin, car il permet souvent une réflexion sur le temps : une date gravée dans la pierre symbolise la durabilité, alors qu’une date notée sur papier évoque l’éphémère. 

À la fin de la période moderne, la date devient même un élément focal chez certains artistes. Pour Edwaert Collier (1642–1707), peintre néerlandais actif en Angleterre, la date est un élément à déchiffrer. L’artiste développe un réel jeu avec le spectateur, jeu dans lequel G. Batalla nous entraîne avec enthousiasme. Dans un régime nouveau de l’information rapide où le présent peut sembler particulièrement transitoire (les tableaux de Collier regorgent de discours annuels du roi, de lettres, d’almanachs et de périodiques), les tableaux de Collier ne sont pas simplement datés, ce sont des tableaux sur la date. Tout en décodant ces nombreux indices cachés dans les trompe-l’œil du peintre, G. Batalla nous met en garde : « Attention, une fois que l’on commence à s’intéresser aux dates, on en voit partout ! ».

Laurie Boissenin
Laurie Boissenin

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laurie Boissenin (19 mars 2025). Compte rendu : « Le présent de la création » conférence de Gabriel Batalla-Lagleyre. Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648). Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://capt.hypotheses.org/4705


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