Université d’Anvers, 14-15 novembre 2024
Billet rédigé par Sebastian Hackbarth et Anne-Frédérique Provou

« Back to the Future » est un projet de recherche qui a débuté en 2020 à l’Université d’Anvers, dirigé par Jeroen Puttevils (PI, principal investigator), avec la participation de Max-Quentin Bischoff (doctorant), de Sanne Hermans (doctorante), de Nicolò Zennaro (doctorant), de Sara Budts (post-doctorante) et d’Elisabeth Heijmans (post-doctorante). Le projet entend revenir sur les travaux pionniers, mais sur certains points discutables, de Reinhard Koselleck et de François Hartog, assurant que la notion de futur n’existerait pas avant le siècle des Lumières, le seul futur réellement envisageable avant cette époque étant celui associé à l’Apocalypse et à la fin des temps. Les membres de « Back to the Future » placent le tournant avant les XVIIIe et XIXe siècles. Dès la fin du Moyen Âge, le futur n’est pas uniquement associé à la fin des temps, et les hommes et les femmes pensent aussi au lendemain, au futur proche (un ou plusieurs mois), anticipent les choses et organisent leur avenir. Les membres de ce projet entendent proposer une nouvelle histoire du futur et penser de nouveaux « régimes d’historicité » (F. Hartog), en étudiant un corpus de plus de 15 000 lettres allant de 1400 à 1830, des correspondances de marchands anglais, français, néerlandais, italiens et germaniques, avec une approche statistique soutenue par des outils numériques et l’intelligence artificielle.
Nous renvoyons à leur article :

Jeroen Puttevils – Introduction to the conference and the theme
PI du projet et professeur à l’Université d’Anvers, Jeroen Puttevils a d’abord rappelé les principaux objectifs du projet : évaluer les manières de penser le futur sur le long terme, c’est-à-dire de la fin du Moyen Âge au début de l’époque moderne, et voir comment elles ont évolué et influencé les actions humaines. Il est ensuite revenu sur le corpus étudié, qui permet d’accéder à la fois aux mentalités et aux actions des marchands, mais aussi de leurs femmes et de leurs enfants, rendant possible une perspective de genre. L’usage de la technologie HTR (Handwritten Text Recognition) a été précieux, et notamment l’outil de transcription Transkribus, même si l’intelligence artificielle ne fournit pas encore des résultats suffisamment précis pour être utilisée seule.
L’équipe s’est centrée sur les mots et les structures grammaticales afin d’identifier les mentions du futur. Sur l’ensemble des lettres étudiées, 2 687 mentions ont été recensées dont 147 sont des conventions littéraires (« si Dieu le veut »), et la majorité des ordres et des instructions (732). Ces premiers résultats montrent l’importance de ne pas considérer un seul futur, mais bien des futurs : le futur proche (quelques heures), le futur sur le moyen ou à long terme (jusqu’à plusieurs années), et même l’éternité associée au Jugement dernier. En moyenne, les lettres nous engagent dans un futur de 5,38 mois, la médiane se situant à 3 mois. Les hommes et les femmes de l’époque ne pensent donc pas uniquement à la fin des temps ou à leur salut. Plusieurs futurs sur le plan temporel doivent être considérés, mais aussi sur le plan social : tout le monde n’a pas le même futur selon son âge, son genre, sa catégorie sociale… On peut ainsi identifier une pluritemporalité, avec plusieurs timelines selon les individus. En outre et même si les mentalités évoluent progressivement, Dieu reste un acteur central : le futur est le résultat du plan divin. Dieu est largement mentionné dans les lettres, ne serait-ce que par des formules conventionnelles comme « par la grâce de Dieu ».
Marek Tamm (Tallinn University) – Future: a Useful Category of Historical analysis
Marek Tamm, professeur à l’Université de Tallinn, affirme que le futur doit être considéré comme « a useful category of historical analysis », pour reprendre l’expression de Joan Scott. Les travaux sur l’histoire du futur se sont d’ailleurs multipliés ces dernières années, à l’image du projet qu’il anime avec Zoltan Boldizsar Simon, qui a abouti à la publication d’un livre du même nom, Historical Futures. Leur objectif est d’étudier les modalités historiques du futur qui permettent d’expliquer notre rapport actuel au futur, en s’appuyant sur une démarche profondément interdisciplinaire. Pour plus de précisions.
Matthew S. Champion – “There will come a time”: imagining futurity in the devotio moderna
Professeur à l’Université de Melbourne, Matthew S. Champion assure que si la fin des temps est essentielle dans la pensée médiévale, les hommes et les femmes de l’époque pensent également à des futurs plus proches et plus concrets, comme il a pu le montrer dans son livre The Fullness of Time. Temporalities of the 15th Low Countries (2017). L’histoire du passé, du présent et du futur doivent être pensées ensemble, puisque les hommes et les femmes de l’époque les envisagent d’un même tenant ; il n’est pas possible de comprendre une temporalité sans avoir connaissance des autres. Pour souligner son propos, M. S. Champion présente le Triptyque des Miracles du Christ (1491-1495), qui met en scène plusieurs temporalités de la vie du Christ. On y voit aussi une femme sur le point de boire, montrant la capacité des hommes et des femmes du Moyen Âge à s’ancrer dans un futur proche. Parmi d’autres exemples, celui des cloches rythmant la vie des religieux, qui attendentau fil des heures leur tintement, leur imposent une organisation rigoureuse du temps diurne et nocturne, accentuée par la devotio moderna.
Sanne Hermans – Future ties: Familial Experiences and Expectations in the Early Modern Low Countries (c. 1600)
Sanne Hermans est doctorante dans le cadre du projet et étudie les dynamiques personnelles et familiales à l’œuvre dans les mariages des familles marchandes néerlandaises et germaniques (corpus de 400 lettres allant de 1584 à 1614). Elle repère notamment différents « timings » qui influencent la prise de décision : le temps personnel (désaccord de la fille à marier par exemple), le temps familial (intérêts de la famille : nouer une alliance commerciale avec une autre famille), le temps social (les défis posés par la guerre de Quatre-Vingts Ans notamment) et le temps divin, essentiel pour des calvinistes qui considèrent que Dieu contrôle leur vie. La vertu chrétienne de la « patience », temps investi à attendre, prend une place importante dans ces lettres.
Judith Pollmann – What’s in the air? Predicting the Political Future in the Early Modern Low Countries
Judith Pollmann est professeure à l’Université de Leyde et présente les résultats d’un projet de recherche mené avec Erika Kuijpers : Chronicling Novelty. New Knowledge in the Low Countries, 1500-1800 (NWO project). En étudiant une centaine de chroniques produites par des communautés locales et éditées via Transkribus, elles ont estimé comment les sociétés des Anciens Pays-Bas se projetaient dans le présent et le futur : via les nouvelles et les rumeurs, des comparaisons entre des événements présents et passés, des signes et des augures, ainsi que des paris politiques.
Elisabeth Heijmans – Gendered Future Thinking and Self-Representation in French Merchant’s Correspondences during the 18th c.
Post-doctorante de l’équipe, Elisabeth Heijmans s’intéresse aux femmes remariées et aux veuves des marchands Le Roux à Marseille au XVIIIe siècle. Le futur est perceptible de différentes manières dans les lettres de ces femmes : via des ordres et des instructions, par des notifications de plans, des prédictions, l’expression d’espoirs ou de peurs, et enfin de leurs opinions. Certaines veuves sont très pessimistes quant à l’avenir en raison des incertitudes liées à la reprise des affaires familiales après le veuvage. D’autres se mettent en avant dans leurs lettres pour engager de nouveaux partenariats commerciaux en ventant leur partenaire, ou via un discours d’humilité.
Matthew D. O’Hara – Futures from the Ruins: History and Prediction in Early Mexico
Matthew D. O’Hara est professeur à l’Université UC Santa Cruz et revient sur un journal original et étonnant, déjà étudié vingt ans auparavant, écrit par un prêtre vivant au nord de Mexico. Rédigé dans les années 1850, dans un Mexique fraichement indépendant, ce texte témoigne des inquiétudes de son auteur quant à l’avenir. Pourtant, le prêtre critique aussi la période coloniale, incapable de se retrouver ni dans le passé, ni dans l’avenir.
Shahzad Bashir – What Did the Future Look Like in Early Colonial India?
Shahzad Bashir est professeur à l’Université d’Aga Khan au Pakistan et nous présente une lithographie proche visuellement du manuscrit, un rouleau de 1.5 m de long et 0,5 m de large publié dans l’Inde coloniale, en 1849. Le document, riche de connaissances variées (statistiques démographiques, religion et cosmogonie, magie…), conservé à la British Library, témoigne de différentes visions du futur : un futur passé (Koselleck), un futur comme prédestination et anticipation pour l’auteur (eschatologique vs. futur ouvert aux possibilités), des futurs aussi multiples que le nombre de lecteurs potentiels, et le passé comme clé de compréhension de la société actuelle, et comme espoir pour les hommes d’aujourd’hui. L’un des intérêts de ce document est la représentation spatiale du futur diffracté en plusieurs rubriques.
Sara Budts – Candlemas or February 2nd? The Use of Temporal Frameworks in Early Modern English Merchant Letters
Membre de l’équipe et post-doctorante, Sara Budts étudie les familles Cely (247 lettres, 1474-1489) et Johnson (878 lettres, 1542-1553), familles anglaises impliquées dans le commerce de laine. Elle identifie plusieurs catégories de références au temps : mentions de dates, de congés et de vacances, des quarter days, références fonctionnelles au futur et fondées sur des événements précis. Si le passé est souvent mentionné via des dates, le futur au contraire s’inscrit dans l’évocation des congés et des quarter days, qui sont l’occasion de réunions familiales. Ces familles se projettent également dans leurs activités commerciales, dans les voyages à effectuer, planifient leurs activités, avec néanmoins des différences entre familles et individus.
Penelope J. Corfield – Shifting Views of Time – From Cyclical to Linear – and the Future of Prophecies
Professeure émérite à l’Université de Londres, Penelope Corfield souligne l’ambivalence au XIXe siècle entre la foi dans le progrès (des sciences, de la raison, de la technologie), qui donne espoir en un avenir meilleur, et la peur qui perdure de la fin des temps.
Max-Quentin Bischoff – Letters, Contracts and Testaments: the Future Horizon of a Family Firm (1520-1550)
Max-Quentin Bischoff est doctorant dans le cadre du projet. Il analyse la compagnie de la famille de Tucher au XVIesiècle, établie à Nuremberg, grâce à un corpus de lettres allant de la fin du XVe siècle à 1566, mais aussi à travers des testaments, des comptes et des contrats. Le futur est omniprésent : que ce soit le futur de la compagnie à travers les testaments ou les contrats avec des partenaires commerciaux (ces contrats durent entre quatre et dix ans), ou la nécessité de prodiguer une éducation soignée aux jeunes hommes de la famille, qui apprennent le métier au sein de la compagnie afin de prendre le relais de la génération actuelle.
Benjamin Scheller – Practical Futurology in the Late Middle Ages: Some Thoughts and Observations
Benjamin Scheller est professeur à l’Université de Duisburg-Essen et résume les travaux de plusieurs doctorants de l’université, menés au sein d’un programme de recherche sur « l’agir pour l’avenir » (Zukunftshandeln). Tous permettent de s’intéresser à la fois aux imaginaires et aux pratiques liées au futur à l’époque médiévale. Ils distinguent trois manières d’agir en se projetant dans le futur : la « prévention » avec la thèse de Franziska Klein (Die Domus Conversorum und die Konvertiten des Königs, 2020), qui montre les efforts d’un hôpital destinés aux juifs convertis au christianisme pour prévenir toute apostasie ; le « risque » avec la thèse de Franzisca Scheiner (Die Commenda – Ein riskantes Unternehmen), sur les dangers occasionnés par les activités des partenaires commerciaux à Gênes ; et la planification avec la thèse de Gion Wallmeyer (Wissen über Ungewisses, 2023) qui montre l’importance pour les croisés de faire appel, au préalable et afin de planifier leurs expéditions, à des experts financiers, militaires et à des géographes.
Klaus Oschema – After the End: Medieval Ideas on the Limits of Future
Directeur de l’Institut Historique allemand de Paris, Klaus Oschema s’interroge sur une idée-reçue : les sociétés médiévales sont-elles obsédées par la fin des temps ? La fin absolue, totale et définitive, est difficile à déceler dans les sources médiévales. Ainsi, la condamnation au bûcher de Jan Hus comme hérétique marque la fin de son existence physique, mais pas de ses idées. En outre, si l’on est tenté de voir le Jugement dernier comme la fin d’un monde, il apparaît davantage à l’époque comme le commencement de quelque chose de nouveau, le royaume de Dieu. Il n’est pas anxiogène, mais synonyme d’espoir.
Nicolò Zennaro – The Ermine’s Game: Mercantile Futures and Warfare in Late Medieval Venice.
Nicolò Zennaro est doctorant dans le cadre du projet. Il a étudié 879 lettres de marchands vénitiens issues des archives Datini, écrites entre 1389 et 1411, et les a transcrites via Transkribus. Les marchands sont conscients des risques et les anticipent, parlant notamment de « gran danno » (grand dommage) lié à la guerre, comme pendant l’expédition en Italie de Robert du Palatinat, roi des Romains (1400-1402), contre les Visconti, même si la guerre peut aussi être source de profits et prouve la capacité d’adaptation de ces familles. Les marchands sont sensibles aux informations qui circulent et se tiennent informés de l’actualité. Ils s’inspirent des conseils des anciens, plus expérimentés et gages de prudentia, comme de l’astrologie qui leur permet d’anticiper les besoins du marché. Les prières à Dieu sont fréquentes, et les hommes de l’époque cherchent également dans les prophéties des signes de Dieu leur permettant d’anticiper le futur.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne-Frédérique Provou (3 décembre 2024). Compte rendu : “Back to the Future: Thinking about Futures in Late Medieval and Early Modern Europe and Beyond” Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648). Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://capt.hypotheses.org/2317

