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Pépite : Neuss, ou les habits de l’empereur du contretemps

Billet rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin

À l’été 1474, le duc de Bourgogne Charles le Téméraire engageait son armée devant la ville de Neuss pour un long siège qui, sous la plume de son indiciaire, George Chastelain, devint l’une des Douze Magnificences dont ce prince pouvait s’enorgueillir. Après les noces de Bruges (juillet 1468), l’humiliation des rebelles Gantois à Bruxelles en janvier 1469, agenouillés dans la neige, rendus à la merci de la terrible sanction de leur redouté seigneur, le chapitre de la Toison d’Or à Valenciennes (1473), l’entrevue de Trèves (octobre 1473)…, Neuss devenait une nouvelle occasion pour enjoliver le caractère exceptionnel d’un principat dont la brièveté (1467-1477) et le caractère chaotique réclamaient toute la rhétorique des encomiastes de la cour pour en faire oublier l’échec piteux devant Nancy, le 5 janvier 1477.  

« La douzième et dernière magnificence fut au siège de Nusse, où toutes les choses, tant de marchandises comme de drogueries, se recouvroient comme à Bruges ou Gand ; et comment, le dit siège gardé, il envahit l’empereur, ensemble la puissance de Germanie ».

(Jean Molinet, Chronique, G. Douteront & O. Jodogne ed., Bruxelles, 1935-1937, Tome 1, chapitre 36, 170-172.)  

« Camp de Charles le Téméraire devant Nancy avec bombardes et armures italiennes », Pierre de Blarru, Le Nancéidos, (1518), BM Besançon, n°65310, p. 11. 

Bousculé par une révolte dans sa principauté ecclésiastique, Robert de Bavière (1427-1480), l’archevêque de Cologne, avait appelé en renfort son allié le duc de Bourgogne qui ne se fit pas prier pour saisir cette nouvelle occasion de faire la démonstration de sa puissance face à une Alsace remuante et des princes germaniques qu’il était bien décidé à convaincre de la légitimité de ses prétentions impériales, malgré le fiasco de l’entrevue de Trèves où, en octobre 1474, l’empereur Frédéric III avait préféré s’éclipser pendant la nuit plutôt que d’accéder aux demandes jugées extravagantes d’un duc de Bourgogne cherchant couronne. Élu grâce au soutien de Philippe le Bon, c’est naturellement que l’archevêque de Cologne s’était tourné vers l’héritier de celui-ci pour obtenir un arbitrage dans le conflit qui l’opposait à Herman de Hesse, désigné par les villes de sa principauté comme protecteur de leurs intérêts. Après l’échec des négociations, il revenait aux armes de se faire entendre. 

Une entreprise titanesque hors du temps

Le 30 juillet 1474, l’imposante armée du Téméraire établissait donc son camp devant Neuss afin d’éradiquer la rébellion. Pendant près de onze mois, le duc multiplia les tentatives pour venir à bout d’une ville dont la situation topographique et les ravitaillements constants finirent par épuiser les 13 à 20.000 hommes engagés sous la bannière ducale. Élévation de ponts, assèchement de fossés, détournement du cours de l’Erft, introduction de nouvelles bombardes, structuration d’un camp aux allures de ville avec ses rues, ses places, ses églises, ses lois … Tout dit l’exubérance et l’agitation d’un prince, dont l’hyperactivité surprend, saisit les ambassadeurs italiens de passage comme les officiers de la cour, à l’instar de Philippe de Croy, comte de Chimay, dont le rapport est resté célèbre : 

« Nous avons un duc volant et plus mouvant qu’une aronde (hirondelle) : une heure, il est au quartier des Ytaliens, et en un moment, en celui des Anglois. Il va aux Hollandais, Hainuyers et Picards, il commande à ceux des ordonnances et ordonnes aux fieffés. Et vous asseure qu’il ne tient pas en oyseuses ceux de son hôtel ni de sa garde. Il est toujours sur bout et jamais ne se repose, et se treuve en tous lieux. » 

(Georges Chastelain, Oeuvres, J. Kervyn de Lettenhove (ed), Bruxelles, 1863-1868; t. VIII, p. 266-268)

 

Anonyme, Le siège de Neuss, (XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden (Inv. n° S0609)

À Neuss, non seulement les entreprises innovantes se succèdent à un rythme effréné, mais également les délégations reçues en grande pompe, les messagers, les coursiers informant le prince des affaires de ses territoires, tandis que les mandements, requêtes, instructions prennent le chemin inverse qui garantit au sceau et au contre-sceau de ces allers et retours la bonne conduite de la machine gouvernementale. Et pourtant, tandis que les Anglais annoncent le débarquement prochain d’Édouard IV, accompagné de 10.0000 hommes pour en finir avec le royaume de France, relancent un duc qui toujours promet de se rallier mais jamais ne bouge, le temps à Neuss semble suspendu…       

Neuss, rêve d’Empire

Cet épisode de l’histoire bourguignonne a longtemps, pour ne pas dire toujours, été perçu comme le signe de l’archaïsme d’un prince englué dans ses chimères, un nouvel Alexandre conquérant et s’acharnant sur cette ville de Neuss, tel le Macédonien devant Tyr, prisonnier d’une image d’enluminure. Et pourtant, à bien y regarder, l’activité débordante du Téméraire n’a rien d’anarchique ou de romanesque. Elle ressortit d’un plan, d’une stratégie dont l’œuvre postérieure du peintre Adriaen Van den Houtte nous livre la clef. 

Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608)

Dans ce tableau intitulé « Het Belegh van Nuysen » (Le siège de Neuss), Adriaen Van den Houtte (c. 1459-1521), connu pour avoir développé ses talents dans l’art du vitrail, des tapisseries et de la peinture à l’huile, exécute au début du XVIe siècle une représentation fidèle d’un camp militaire aux allures de ville tel qu’il nous est décrit par les chroniqueurs de l’époque et peut-être inspiré du plan que Le Téméraire avait lui-même établi. L’observation nous invite à deux régimes de contemplation : l’un qui consiste à tout embrasser d’un seul regard pour apprécier l’événement, l’autre qui nous invite à ralentir et à suivre ces différentes temporalités suggérées par tous ces détails parfois curieux. En effet, sur ces chemins sinueux, s’y croisent des hommes et des femmes, tous animés par leur propre temporalité. Le temps du commerce apparaît dans les échoppes, le temps des entraînements guerriers ou des jeux de hasard dit l’attente et le divertissement affiché dans la figuration des plaisirs licencieux, le temps de la justice n’est pas négligé si l’on veut bien estimer le nombre de cadavres pendus au pilori sous le regard du prévôt, le temps religieux scande la vie quotidienne de tous et domine la représentation par l’église figurée derrière la tente ducale, etc. 

Marché et soldats jouant aux dés. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail)

Justice du prévôt des maréchaux près du gibet. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail)

Enfin, légèrement excentré, le camp ducal fait apparaître une sorte de ville dans la ville, dans un espace restreint où, malgré les allers et venues des diplomates et des messagers, le duc de Bourgogne, absorbé par la nécessité du moment, semble s’exclure des réalités du temps. Alors que les costumes et les vêtements sont ceux des premières décennies du XVIe siècle (période de réalisation de l’œuvre), le duc au centre, accompagné de proches officiers, porte une armure dorée, et surtout la couronne fermée de l’Empire qu’il ne parvint jamais à obtenir autrement qu’en rêve. 

Charles le Téméraire en habit d’empereur. Adriaen Van den Houtte, Het Belegh van Nuysen, (début du XVIe siècle), Malines, Museum Hof van Busleyden. (Inv. n°S0608) (détail).

Charles le Téméraire, dans ce raccourci de l’histoire proposé par le peintre, est devenu son arrière-petit-fils, Charles Quint, sacré empereur à Aix-la-Chapelle en 1520 ! Cette image d’un avenir ambitionné, recomposée a posteriori, explique l’attitude d’un homme dont l’engagement excessif n’est pas pour autant déconnecté d’une stratégie établie depuis son arrivée au pouvoir : faire accéder la Grande Principauté de Bourgogne à l’Empire. En cela, tout démesuré et brutal qu’il pouvait être, il n’est pas un nouvel Alexandre aux allures surranées. Il est en avance sur son temps et donc en discordance avec lui. Aussi, à bien y regarder, l’activité débordante du Téméraire s’inscrit tout simplement dans une temporalité non partagée, ni par ses officiers, inquiets d’assister à la construction de ponts qui feront le succès du siège d’Anvers par Alexandre Farnèse près de cent ans plus tard en 1584, ni par des conseillers pour lesquels le rapport de force avec la France est le seul qui compte. Charles est un prince dont le présent ne le pousse pas à rejoindre les troupes anglaises, non par négligence, mais par un choix politique qui fait de lui le non-contemporain du roi d’Angleterre comme de ses propres conseillers ignorants des aspirations de leur maître et seigneur.  Sa Qualité des temps, pour reprendre l’expression machiavélienne, le pousse à agir dans une relation à ‘son’ présent. Cependant, privé de concordance des temps avec ses homologues, il n’en est pas le contemporain, et pire encore il n’en est pas non plus celui de ses sujets. Là réside, sans doute, la clef de son échec que met en lumière l’histoire différentielle et qui permet d’éviter l’écueil d’une sanction historienne confortée par le cumul omniscient des siècles de distance, encore formulée récemment, assimilant Charles à « un prince malhabile n’ayant pas su profiter du formidable patrimoine légué ».

À venir

Ce billet s’appuie sur un exemple qui illustrera l’article « Saisir les multiples temporalités des sociétés de la fin du Moyen Âge : vers une histoire différentielle ? » et qui fera l’objet d’une analyse plus détaillée dans le cadre d’une communication qui sera donnée à Nancy pour le 550ème anniversaire de la bataille de Nancy (23-25 novembre 2027). 

Bibliographie

P. Ehm, Burgund und das Reich : spättmittelalterliche Aussenpolitik am Beispiel der Regierung Karls der Kühnen, 1465-1477, Munich, 2002.

É. Lecuppre-Desjardin, Le Royaume inachevé des ducs de Bourgogne, Paris, 2016.

W. Paravicini, “Die zwölf ‘Magnificences’ Karls des Kühnen”, in Vorträge und Forschungen: Formen und Funktionen öffentlicher Kommunikation im Mittelalter, (Band 51), Stuttgart, 2001, p. 319-395.

J.-B. Santamaria, 5 janvier 1477. La mort de Charles le Téméraire, Paris, 2023.

R. Vaughan, Charles the Bold. The last Valois Duke of Burgundy, London & New York, 1973 (reed. 2002).

H. Wayment, A rediscovered Master : Adrian van den Houtte of Malines (c. 1459-1521) and the Malines/Brussels School, Leiden, 1967.


   

Élodie Lecuppre-Desjardin
Élodie Lecuppre-Desjardin

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Élodie Lecuppre-Desjardin (1 septembre 2026). Pépite : Neuss, ou les habits de l’empereur du contretemps. Capturing the Present in Northwestern Europe (1348–1648). Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://capt.hypotheses.org/12878


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